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Ebola: l'espoir d'un vaccin disponible dès 2015 semble malheureusement improbable

REUTERS/Cynthia Goldsmith/CDC/Handout via Reuters

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Le calendrier exposé par l'OMS apparaît totalement intenable compte-tenu des difficultés expérimentales, virologiques, cliniques et éthiques que soulèvera le projet vaccinal anti-Ebola.

La situation s’aggrave. De nouveaux cas d’Ebola sont officiellement signalés par le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique. Les 1.000 morts sont atteints et l’OMS a décrété, le 8 août,  l’état d’«urgence de santé publique de portée mondiale». A Lagos (plus de 20 millions d’habitants) on recense désormais 13 cas confirmés, probables ou suspects (dont deux mortels) enregistrés en moins de trois semaines. On en appelle aux volontaires, faute de personnel. Le Nigeria a décidé d'accorder plus de 11,5 millions de dollars (plus de 8,6 millions d'euros) à la lutte contre l'épidémie et vient de décréter (après la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone) l'état d'urgence sanitaire.

Les Etats-Unis ont décidé d’allouer (via USAID) 12 millions de dollars (près de 9 millions d'euros) pour la lutte anti-Ebola dans les quatre pays affectés.

De quoi sera fait demain? Où l’on reparle du vaccin en des termes assez surprenants. Ceux tenus sur RFI par le Dr Jean-Marie Okwo Bélé, directeur du département vaccination, vaccins et produits biologiques de l'OMS. Selon lui un candidat vaccin pourrait faire l'objet d'essais cliniques «dès le mois prochain». Et si ces essais étaient concluants, le vaccin «pourrait être disponible dans le courant de 2015».

C’est là un calendrier qui apparaît totalement intenable compte-tenu des difficultés expérimentales, virologiques, cliniques et éthiques que soulèvera le projet vaccinal anti-Ebola.

Depuis près de quarante ans que l’on connaît son existence, l’Ebola n’a jamais intéressé Big Pharma, qu’il s’agisse de médicaments antiviraux ou de vaccin préventif. Cette maladie infectieuse redoutable a toujours été considérée comme éminemment «exotique». Et les différentes bouffées épidémiques observées dans des zones rurales d’Afrique centrale n’ont jamais atteint le stade où l’on pouvait considérer qu’il existait un espoir de retour sur investissement. Une opinion confortée par le fait que ces bouffées ont toujours été géographiquement contenues: Ebola n’a jamais été perçu comme une menace pour les grandes métropoles africaines et, a fortiori, pour l’Occident.

S’ajoutent ici les difficultés propres au virus lui-même, un virus à ARN, membre d’une famille virale pour laquelle n’existe aucun vaccin et dont les membres n’ont jamais représenté une menace en termes de santé publique.

De ce point de vue, le virus Ebola n’est pas sans faire songer au virus du sida.

La découverte de ce dernier en 1983 par l’équipe du Pr Luc Montagnier à l’Institut Pasteur de Paris (au moment où l’épidémie commençait à diffuser) permit de prendre soudain la mesure des failles considérables existant dans la recherche fondamentale sur les rétrovirus.

Il en va de même aujourd’hui pour l’état de la recherche sur les «filovirus» et les «fièvres hémorragiques virales» à l’aune de l’émergence de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Il en a été de même, au milieu des années 1990 avec les «prions pathologiques», au moment de la découverte que l’agent pathologique responsable de la maladie de la vache folle pouvait franchir la barrière d’espèce et atteindre les humains.

Que peut-on raisonnablement prévoir, en août 2014, quant à l’élaboration d’un vaccin contre Ebola?

La littérature scientifique spécialisée dans ce domaine est particulièrement maigre. On recense quelques résultats préliminaires chez le singe macaque ainsi qu’un cas d’utilisation chez une chercheuse après une hypothèse de contamination accidentelle.

D'autres pistes sont en cours d'exploration, toujours chez l'animal, comme en témoigne une publication de 2010 dans The Lancet signée de chercheurs américains de Boston travaillant avec l’armée américaine et la firme canadienne Tekmira Pharmaceuticals.  Une firme qui annonce avoir un vaccin anti-Ebola dans son «pipe-line».

Aujourd’hui, le Dr Okwo Bélé annonce que le vaccin «le plus avancé en termes de développement» est un vaccin qui a été mis au point par la multinationale GlaxoSmithKline (GSK).

«Le vaccin a déjà été testé chez les animaux avec des résultats excellents, déclare-t-il. Nous pensons que bientôt nous allons former un consortium avec des collègues qui travaillent au National Institutes of Health  américain aux Etats-Unis et peut-être d’autres en Angleterre, qui s’intéressent au développement des vaccins. Et avec GSK, essayer d’entamer la phase d’essais cliniques.»

«Nous pensons que cela peut se réaliser dans les deux, trois mois. On cible le mois de septembre pour commencer ces essais cliniques, d’abord aux Etats-Unis et certainement dans un pays africain parce que c’est là où nous avons les cas (...) Nous pensons que, si on commence au mois de septembre, vers la fin de l’année, on peut avoir déjà des résultats et on peut passer à la phase 2. Et peut-être comme il s’agit d’urgence ici, on peut mettre en place des processus d’urgence (…) pour que, dans le courant de l’année 2015, on puisse disposer d’un vaccin qu’on peut utiliser. Encore une fois, tout dépendra de ce qu’on a comme résultats au cours des essais (...)»

Interrogé sur le fait de savoir si l’urgence de la situation peut justifier de modifier les procédures méthololgiques et les garde-fous éthiques habituels le Dr Okwo Bélé répond par l’affirmative.

«On peut sauter quelques étapes dans le développement du produit (…), mais cela ne peut se faire que si on a quelques assurances sur le plan de l’innocuité de ces produits. On ne va pas administrer les produits qui vont par exemple empirer la situation. Mais comme vous l’avez vu aux Etats-Unis, ce qui a été utilisé de manière précipitée [le candidat-médicament américain ZMapp®] a pu donner de bons résultats. Donc l’OMS va continuer à travailler avec les différents chercheurs, mais aussi avec ce comité d’éthique pour nous assurer qu’il y a quand même des garde-fous avant l’utilisation de certains de ces produits.»

Les différents spécialistes français de virologie que nous avons contactés estiment hautement improbable, pour des raisons techniques, expérimentales et réglementaires qu’un vaccin anti-Ebola puisse être disponible dès 2015 sur le sol africain.

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