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La «tolérance zéro» fait vivre l'enfer aux noirs et latinos américains, et son efficacité est loin d'être prouvée

La photo d'Eric Garner en une d'un quotidien new-yorkais mort le 17 juillet 2014 à la suite de violences policières injustifiées.  REUTERS

La photo d'Eric Garner en une d'un quotidien new-yorkais mort le 17 juillet 2014 à la suite de violences policières injustifiées. REUTERS

Les minorités américaines sont toujours victimes du racisme et de la violence policière. La politique dite de la «vitre brisée» ou de zéro tolérance pour la petite délinquance les cible comme facteurs de «désordre urbain». Certains en meurent.

Un jeune noir, Michael Brown, a été tué le samedi 9 août dans l'après-midi, par un policier à Ferguson, dans la banlieue de Saint Louis, dans le Missouri. Michael Brown avait 18 ans et n'était pas armé. Des témoins disent qu'il a été tué alors qu'il était en train de se rendre, mais la police affirme qu'il avait agressé l'agent avant les tirs, raconte Vox qui fait le point sur ce que l'on sait de l'affaire.

La mort de Michael Brown a immédiatement provoqué la colère de la communauté noire. Elle intervient après la mort d'Eric Garner, qui a relancé aux Etats-Unis le débat sur la violence policière à l'égard des noirs, qui est le sujet de cet article de Jamelle Bouie (écrit avant la mort de Michael Brown).

 

Jason L. Riley est chroniqueur au Wall Street Journal. Il a pour habitude de critiquer ceux qu’il appelle les «arnaqueurs du débat racial», ces «types de seconde ou troisième zone» qui sont à la tête des mouvements pour les droits civiques d’aujourd’hui. Lorsqu’il évoque les principaux facteurs qui font obstacle à la promotion sociale de la communauté noire, il parle de son «comportement antisocial» et de son «attitude contreproductive face au travail, à l’école, au mariage, etc.», pas des inégalités économiques ou de la discrimination permanente.

Taux de criminalité et taux d'incarcération

Al Sharpton a récemment appelé de ses vœux une réforme du droit criminel. Le vendredi 1er août, Riley lui a vertement répondu sur Twitter:

«Lorsqu’il s’agit de la communauté noire, la gauche veut débattre des taux d’incarcération, pas des taux de criminalité. Arrêtez de prétendre que les deux ne sont pas liés

Sous-entendu: la criminalité afro-américaine est la cause directe du taux d’incarcération.

C’est un fait: les Afro-Américains font l’objet d’un nombre d’arrestations et de condamnations pénales disproportionné par rapport à la taille de leur communauté. Mais attention: il ne faut pas confondre «disproportion» et «propension au crime». Autrement dit, la surreprésentation pénale des afro-américains est tout autant due au comportement de la police et au processus judiciaire qu’aux infractions en elles-mêmes.

Quelques heures avant la déclaration de Riley, la médecin légiste en chef de la ville de New York avait rendu ses conclusions quant à la mort d’Eric Garner: homicide par étranglement. Eric Garner a été tué pendant une altercation avec des agents de police de Staten Island en juillet dernier. Un témoin (qui a depuis été arrêté pour possession d’arme) a filmé la scène.

Grâce à cet enregistrement, nous savons que cet homme de 43 ans, père de six enfants, venait de mettre fin à une bagarre. L’arrivée de la police l’a visiblement énervé. «A chaque fois que vous me voyez, vous essayez de me provoquer», a-t-il dit aux agents, leur reprochant de l’avoir maltraité par le passé. «C’était la dernière fois.» Quelques minutes plus tard, les policiers tenaient Garner à la gorge et le maintenaient à terre. Il se débattit, chercha à reprendre son souffle. Il ne devait pas y parvenir.

Violences et provocations policières

Pendant la semaine qui a suivi ce drame, des passants ont filmé deux autres cas de violences policières. Dans la première vidéo, on peut voir un agent piétiner la tête d’un homme arrêté pour possession de marijuana; dans la seconde, un policier passe son bras autour du cou d’une femme enceinte pour la maîtriser (elle avait fait cuire de la nourriture sur un grill devant chez elle, sur le trottoir, ce qui est visiblement illégal à New York).

Si la police intervient dans ce type de cas, c’est parce qu’elle pratique la politique dite de la «vitre brisée» –un concept théorisé en 1982 par les chercheurs James Q. Wilson  et George L. Kelling dans les pages d’Atlantic Monthly, qui sera adopté par la police de New York en 1993. Elle fait valoir que le fait de sévir contre la petite délinquance permettrait de prévenir les actes plus graves.

Prenons l’expression au sens littéral: une fenêtre brisée crée l’apparence du désordre, et cette apparence génère elle-même du désordre, puisque les voleurs tirent parti de cet environnement devenu propice. Les policiers ne doivent pas attendre que la situation dégénère pour intervenir: ils  doivent «réparer les fenêtres» –se concentrer sur la petite délinquance pour tuer dans l’œuf les infractions plus graves. Ce concept est élégant, mais son efficacité n’est guère prouvée.

«Considérés dans leur ensemble, les chiffres de New York City et ceux des expériences menées dans cinq villes différentes ne prouvent en rien la relation directe désordre-criminalité avancée par Wilson et Kelling. Ils ne prouvent pas plus l’idée selon laquelle la politique de la vitre brisée constitue la meilleure utilisation possible des ressources particulièrement limitées des forces de l’ordre», résume une étude publiée en 2006 par l’université de Chicago.

La chute de la criminalité new-yorkaise (dans les années 1990) coïncide pourtant avec la mise en place de la «vitre brisée». En fait cette chute était peut-être, plus simplement, une forme de retour à la moyenne («ce qui grimpe doit redescendre, et ce qui monte le plus à tendance à baisser le plus»).  

Si la «vitre brisée» n’était qu’une histoire de gaspillage des deniers publics, l’affaire ne serait pas bien grave. Mais cette politique a une autre conséquence: elle fait vivre l’enfer aux New-Yorkais noirs et latinos.

La perception du «désordre» urbain est étroitement liée à la communauté ethnique; il en est ainsi depuis plus d’un siècle (comme le raconte le sociologue Khalil Gibran Muhammad dans The Condemnation of Blackness: Race, Crime and the Making of Modern Urban American). Les personnes de couleur –et notamment les noirs– sont craints comme s’ils étaient des criminels (les exemples sont fréquents: Jonathan Ferrell, Renisha McBride…). Or ce n’est pas le cas des blancs.

Préjugés tenaces

Prenons un exemple. Au terme d’une étude sur les associations d’idées inconscientes, des chercheurs ont constaté que les hommes noirs étaient la cible des réactions les plus négatives parmi les sujets blancs. En 2009, une étude d’opinion consacrée aux noirs et à la violence a donné des résultats similaires: 30% des sondés blancs ont affirmé que les noirs étaient plus violents que les blancs. Et  plus de 40% d’entre eux ont affirmé que «de nombreux» ou «presque tous les» noirs étaient violents. Le pourcentage est nettement moindre vis-à-vis des femmes noires et des hommes blancs (20%) ainsi que des femmes blanches (moins de 10%).

Dans une étude publiée cette année, des chercheurs ont soumis à des policiers d’hypothétiques délits commis par des jeunes garçons blancs, noirs et latinos. Ils ont alors découvert que les policiers surévaluaient l’âge des garçons afro-américains de cinq ans. A leurs yeux, un enfant de 13 ans était un adulte.

Avec la politique de la «fenêtre brisée», de tels préjugés occupent le devant de la scène. Ils façonnent la conduite des policiers et génèrent des situations à risque pour les noirs et les latinos, qui sont les premiers touchés par la violence de la police.

Imaginons qu’un groupe de jeunes gens se réunit pour discuter tranquillement sur le perron d’une maison: si ces jeunes sont noirs, la police aura certainement plus tendance à se méfier d’eux, quel que soit leur comportement. Une récente analyse vient corroborer cette intuition. Selon le New York Daily News, qui a passé au peigne fin les données des rapports de la police de la ville, la police a dressé 7,3 millions contraventions depuis 2001 dans le cadre de la politique de la «vitre brisée». Une grande majorité d’entre elles (81%) visaient des noirs et les latinos.

Les contraventions en question sont sans gravité («consommation d’alcool sur la voie publique», «vélo sur trottoir»…), mais elles génèrent des confrontations fréquentes (et potentiellement dangereuses) avec la police. Pour des millions de New-Yorkais noirs et latinos, la ville est devenue un véritable Etat policier: les agents contrôlent les papiers dans les rues et placent en détention toute personne suspectée d’activité illégale.

Ce qui nous ramène à la question de la criminalité noire et au rôle qu’elle joue dans les incarcérations de masse. L’expérience new-yorkaise –ainsi qu’un grand nombre d’études scientifiques– indiquent que les données relatives à la criminalité sont fondamentalement incomplètes.

Savoir qui a fait quoi (qui a commis le plus de meurtre ou le plus de vol) ne nous dit rien sur l’action des forces de l’ordre dans une communauté donnée. Certes, les noirs sont plus souvent arrêtés pour vol que les membres des autres communautés, mais cela ne veut pas dire que les Afro-Américains commettent plus de vols. Il est possible qu’ils aient simplement plus tendance à être arrêtés.

Si les mêmes méthodes de maintien de l’ordre étaient appliquées à une région plus «blanche» (une zone rurale et pauvre, par exemple), les chiffres seraient les mêmes. Et s’il existe des statistiques a priori aberrantes (le taux d’homicide très élevé de Chicago par exemple), elles sont plus le fait de l’environnement (forte pauvreté, quartiers soumis à une très forte ségrégation…) que de la couleur de peau des habitants. Dire le contraire, ce serait nier l’évidence: notre vision de la criminalité noire dépend directement du type de données que nous choisissons de récolter et des stratégies que nous choisissons d’adopter.

Cette dynamique s’applique à d’autres aspects de la criminalité. Qu’il s’agisse de poursuites judiciaires ou de condamnations, il existe d’importants fossés entre les communautés ethniques. Pour la même infraction, un homme noir ou latino reçoit une peine plus lourde, passe plus de temps en prison et a plus de chance d’être condamné qu’un détenu blanc. A infraction égale, un homme à la peau foncée a plus de chance d’aller en prison (et pour plus longtemps) qu’un autre à la peau blanche.

Autrement dit, même si vous laissez de côté les problèmes liés aux forces de l’ordre, vous devez tout de même prendre en compte l’impact inégalitaire d’un système pénal qui envoie les noirs et les latinos en prison de manière disproportionnée.

Dans son article sur les données relatives à la «vitre brisée», The Daily News cite un habitant qui raconte  son quotidien de manière saisissante :

«Dans le quartier, on a vraiment l’impression de vivre sous loi martiale. Un agent de police débutant à chaque coin de rue. Ces policiers, ils ne font qu’aller et venir; tout ce qu’ils attendent, c’est de trouver une excuse pour vous demander vos papiers et vous mettre des contraventions, racontait Angel Garcia le mois dernier; cet habitant de East Harlem de 34 ans attendait son tour au tribunal de police du sud de Manhattan.» 

Dans un tel environnement, où la police a le pouvoir d’arrêter quiconque pour la moindre anicroche, la violence devient inévitable.

Le mois dernier, la victime de cette violence se nommait Eric Garner –mais il aurait pu s’agir de n’importe qui: les morts absurdes sont le coût prévisible de la méthode de la «vitre brisée». Cela fait partie du compromis en vigueur. Nous allons certes mettre un terme aux «troubles» sans gravité, mais en contrepartie, le sang va couler.

Et compte tenu de la force de nos préjugés, les victimes auront presque toujours la peau foncée.

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