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La folie pour l’huile de poisson «bonne pour le coeur» n'a pas de base scientifique

Elizabeth Preston, traduit par Anthyme Brancquart, mis à jour le 10.08.2014 à 11 h 06

L'étude considérée depuis les années 1970 comme une référence ne dit pas ce que l’on croit.

Bars d'élevage à peine nés dans une ferme marine en Grèce.  REUTERS

Bars d'élevage à peine nés dans une ferme marine en Grèce. REUTERS

Dans les années 1970, deux chercheurs danois se sont rendus dans le nord du cercle arctique afin d’étudier les coutumes médicales de la région. Après avoir observé un groupe de la population Inuit, ils sont arrivés à la conclusion que se nourrir de beaucoup de poisson et d’autres animaux marins protégeait cette population des maladies cardiovasculaires. Les chercheurs ont fini par suggérer que le «régime esquimau» pourrait être bénéfique pour tous, faisant la promotion d’une mode de la nourriture bonne pour la santé toujours d’actualité aujourd’hui.

Le seul problème, c’est que les deux Danois n’ont jamais prouvé qu’il y avait un faible taux de maladies cardiovasculaires chez les Inuits. Ils n’ont même jamais fait ce genre d’analyses du tout. Mais de nos jours, le marché des huiles de poissons est en pleine explosion, même si les scientifiques enchaînent les études pour trouver un rapport entre leur utilisation et la bonne santé du cœur, ce qui n’a jamais été vraiment prouvé.

Aucune preuve des bienfaits de l'huile de poisson

Hans Olaf Bang et Jørn Dyerberg étaient biologistes médicaux à l’hôpital d’Aalborg, au Danemark. Intéressés par le régime alimentaire des Inuits, ils ont «entrepris une expédition» vers la côte nord-ouest du Groenland, qu’ils ont racontée dans un article du journal The Lancet en 1971. Ils ont posé leurs valises dans la ville d’Uummannaq. En comptant les petits villages alentour, ils ont pu recenser 1.350 habitants qui vivaient de ce qu’ils parvenaient à chasser ou pêcher sur cette terre impitoyable.

Les chercheurs ont analysé le sang de 130 habitants. Par rapport aux Danois, leur sang contenait des niveaux moins élevés de lipides comme le cholestérol et les triglycérides. Mais se sang des Inuits avait une plus grande proportion de molécules connues sous le nom d’acides gras oméga-3, qu’on trouve fréquemment dans les poissons gras vivant en eaux froides.

Lors d’un autre voyage dans le nord, Bang et Dyerberg ont demandé aux Inuits de leur fournir des échantillons de leurs repas pendant plusieurs jours. Les analyses chimiques de ces échantillons ont démontré que, par rapport au Danois moyen, les Inuits consommaient davantage de protéines et de cholestérol, ainsi qu’une plus grande proportion d’oméga-3. Rien de très surprenant dans tout ça: comme l’avaient décrit les chercheurs, le régime Inuit était «principalement composé de chair de baleine, de phoque, de mouettes et de poisson», ainsi qu’une sorte de pain «qui ressemble aux galettes des marins».

On pourrait s’attendre à ce qu’un tel régime favorise l’apparition de  maladies cardiovasculaires. Mais les auteurs ont supposé que les oméga-3 protégeaient les Inuits. Dès les années 1980, les chercheurs ont commencé à suggérer que suivre un régime similaire pourrait prévenir les maladies cardiovasculaires chez des personnes à risque, contrairement aux Inuits qui avaient peu de souci à se faire.

Nutritionistes pas cardiologues

Comment savaient-ils que les Inuits ne risquaient pas de maladies cardiaques? Bang et Dyerberg étaient nutritionnistes, pas cardiologues. Ils n’ont pas examiné un seul cœur eux-mêmes. A la place, ils se sont appuyés sur les chiffres fournis par les autorités médicales du Groenland concernant les  années 1960 et 1970. Ces relevés, basés sur les certificats de décès et les admissions à l’hôpital, ne comptaient qu’une poignée de cas confirmés de maladies cardiovasculaires pour la ville d’Uummannaq.

Mais un problème se pose quand on s’appuie sur des relevés médicaux officiels d’une région si reculée que –si l’on en croit les autorités médicales dans les années 1970– 30% de la population vivait dans des villages qui ne comptaient aucun médecin. Cela veut dire que les certificats de décès étaient remplis par quiconque se trouvait là, sans qu’un médecin n’examine le corps. Quelqu’un qui présenterait des symptômes de crise cardiaque pourrait être trop loin d’un hôpital pour risquer le déplacement. Et même s’il y arrivait, l’hôpital pourrait avoir des moyens limités pour poser un diagnostic. Et 20% des crises cardiaques entraînent la mort sur le coup.

Au vu de ces circonstances, comment s’attendre à ce que les rapports officiels référencent toutes les crises cardiaques qui surviennent dans un avant-poste glacial loin de toute surveillance médicale? «C’est très peu probable», explique George Fodor avec un sourire. Cardiologue à l’institut de cardiologie de l’université d’Ottawa, il étudie les maladies cardiovasculaires et les façons de les prévenir depuis plus de quarante ans. Ce qui est plus probable, selon lui, c’est que les chiffres utilisés par Bang et Dyerberg sous-estimaient fortement la proportion de maladies cardiaques chez les Inuits.

Autant de maladies cardiovasculaires chez les Inuits

Pour un article récemment paru dans le Canadian Journal of Cardiology, Fodor et ses co-auteurs ont rassemblé toutes les études qu’ils ont pu trouver sur la santé cardiovasculaire des Inuits au Groenland, au Canada et aux Etats-Unis. Quelques-unes de ces études ont montré un faible taux de maladies cardiaques. Mais pour la plupart, elles sont arrivées à la conclusion que les maladies cardiovasculaires étaient aussi courantes chez les Inuits que chez d’autres populations –voire plus courantes. Les études les plus récentes représentent peut-être une population Inuit qui suit un régime plus occidental qu’à l’époque où Bang et Dyerberg ont fait leur étude. Mais un rapport publié par un médecin danois en 1940 rapportait aussi de forts taux de maladies cardiaques chez les Inuits du Groenland.

Ce qui importe le plus pour un chercheur en maladies, explique Fodor, c’est la mortalité globale: «Le nombre de corps qu’on dénombre.» Une étude a montré qu’entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, la mortalité chez les Inuits était liée à différentes causes, pour un taux deux fois plus élevé que celui des Danois –un mode de vie pas franchement séduisant.

Quand Bang et Dyerberg ont raconté leur expédition au Groenland, ils ont été francs. Ils ne cherchaient pas à tromper leur monde. Et pourtant leur message a été mal compris et relayé plus d’une fois dans de nombreux articles de recherche au cours des dernières décennies. D’autres auteurs ont déclaré avec certitude que Bang et Dyerberg étaient allés au Groenland et y avaient découvert un faible taux de maladies cardiaques chez les Inuits. C’était un fait avéré.

Une légende citée sans cesse

Cette histoire est encore racontée dans les nouvelles études sur les oméga-3. Fodor en a récemment trouvé des extraits dans le New England Journal of Medicine («Bang et Dyerberg [...] ont confirmé une très faible fréquence d’infarctus du myocarde»), dans la revue scientifique Circulation («les épidémiologistes ont observé un faible taux de maladies coronariennes chez les natifs d’Alaska et les Esquimaux du Groenland qui consommaient une grande quantité de poisson»), ainsi que dans d’autres revues majeures.

Aujourd’hui, l’American Heart Association conseille aux personnes atteintes de maladies des artères coronaires de prendre quotidiennement des suppléments d’huile de poisson. Les recommandations nutritionnelles aux Etats-Unis, au Canada et en Europe préconisent de manger du poisson deux fois par semaine. Et pourtant, malgré tout l’enthousiasme soulevé par ces célèbres acides gras au cours des dernières décennies, leurs résultats aux essais cliniques sont mitigés.

L’un de ces tests cliniques a lieu en ce moment, au Brigham and Women’s Hospital, qui est affilié à l’école de médecine d’Harvard. Le Vitamin D and Omega-3 Trial, ou VITAL, se concentre sur les effets des oméga-3 et de la vitamine D chez les adultes en bonne santé. (Un article sur l’essai clinique paru dans Nutrition Action Healthletter, la brochure du Centre pour la science dans l’intérêt public, a nommément cité Bang et Dyerberg.)

Joann Manson, principale chercheuse de VITAL et professeure à l’école de médecine d’Harvard, ne pense pas que les détails des vieilles études danoises aient vraiment de poids dans la recherche actuelle. «Je n’ai jamais prêté beaucoup d’attention à ce genre de recherches», déclare-t-elle. Ces soi-disant études écologiques, qui se concentrent sur toute une population plutôt que sur des individus, sont pleines de variables sur lesquelles on n’a aucun contrôle – même quand, contrairement à Bang et Dyerberg, les chercheurs mesurent vraiment l’ampleur de la maladie qu’ils étudient.

Ce qui importe, ce sont les prochaines étapes plus rigoureuses vers lesquelles ces études envoient les scientifiques. «Que ces études soient valides, ou faites correctement, ou pas, elles ont généré une hypothèse», explique Manson.

Manger du poisson ne donne pas un coeur plus sain

L’hypothèse, c’était qu’un «régime esquimau» riche en oméga-3 pouvait protéger des maladies cardiaques. L’étape suivante, c’était la recherche en laboratoire, poursuit Manson, pour trouver des preuves.

Les scientifiques ont démontré que les oméga-3 pouvaient faire baisser le taux de triglycérides, prévenir les irrégularités de rythme cardiaque, et réduire les inflammations –tout ceci pouvant être très important pour la santé du cœur.

Puis il y a eu des études sur le long-terme comme la Nurses’ Health Study. Ces études ont démontré des liens entre manger du poisson et avoir un cœur en bonne santé –mais, remarque Manson, elles n’ont pas prouvé que le poisson donnait un cœur sain. Les gens qui mangent davantage de poisson mangent peut-être moins de nourriture mauvaise pour le cœur, ou ont un mode de vie plus sain à d’autres niveaux.

Pour vraiment savoir si les oméga-3 protègent ou non la santé, il nous faut des recherches qui vont plus loin: des essais à grande échelle, en double aveugle.

Quelques essais sur les oméga-3 ont eu des résultats positifs, mais ils ne comportaient pas de groupe qui recevait un placebo. (Cela veut dire qu’il n’y avait pas de sujets qui prenaient de fausses pilules au lieu du vrai traitement). Plus récemment, les études en double aveugle avec placebo n’ont révélé aucune vertu dans les huiles de poisson. Mais ces études concernaient des patients déjà atteints de maladies cardiaques; elles ne cherchaient pas à savoir si les oméga-3 aidaient à maintenir les gens en bonne santé. Et les médicaments comme les statines ou l’aspirine ont très bien pu masquer les effets positifs de l’huile de poisson dans ces essais cliniques, selon Manson. VITAL va suivre plus de 25.000 personnes en bonne santé qui prendront soit de vraies pilules soit un placebo pendant 5 ans. En 2018, nous aurons une réponse.

Manson croit que cette réponse pourrait facilement aller dans les deux sens. «La grande majorité des chercheurs qui connaissent vraiment ce domaine pensent qu’il n’y a toujours pas de vraie réponse», commente-t-elle. L’huile de poisson pourrait être une manière peu onéreuse et efficace de protéger son cœur. Ou bien c’est de la poudre aux yeux.

Même si cette dernière étude finit enfin par rendre justice aux oméga-3, Fodor a encore du mal à croire que tant de ses collègues aient cru au mythe de Bang et Dyerberg, en affirmant dans leurs propres articles que les Danois avaient découvert un faible taux de maladies cardiaques chez les Inuits. «C’est à croire que personne n’a jamais vraiment lu leur article!» s’étonne-t-il.

Fodor pense que c’est lié à une manie de rechercher des remèdes chez les peuples d’autres contrées. Au début du XXe siècle, il y avait un engouement autour du yaourt que mangeaient les Bulgares, célèbres pour leur grande espérance de vie. Plus récemment, les Indiens Yanomami du Brésil, qui ne consomment presque pas de sel, ont beaucoup attiré l’attention des chercheurs sur l’hypertension. Fodor compare l’huile de poisson, en tout cas la manière dont certains la voient, à l’huile de serpent du XIXe siècle: une denrée miraculeuse qui peut nous sauver de la maladie et de la mort.

Manson, elle aussi, veut savoir une bonne fois pour toutes si l’huile de poisson est vraiment utile ou si ce n’est qu’un effet de mode. Le fait que personne n’ait encore trouvé de réponse montre toute l’utilité de cette étude, affirme-t-elle. A chaque essai clinique, les chercheurs ont l’espoir que le médicament ou le traitement qu’ils testent va se montrer efficace. Espérons que cette idée née dans le crépuscule arctique tiendra la longueur. Mais, prévient Manson, «il ne faut jamais trop s’attacher à une hypothèse».

Elizabeth Preston
Elizabeth Preston (1 article)
Journaliste
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