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Présidentielle turque: le clip électoral (censuré) à la gloire d'Erdogan en dit long sur sa vision du pouvoir, de la Turquie et de lui-même

Recep Tayyip Erdogan en campagne le 3 août 2014 à Istanbul. REUTERS

Recep Tayyip Erdogan en campagne le 3 août 2014 à Istanbul. REUTERS

Le Premier ministre candidat à la présidence de la République turque se pose en libérateur d'une Turquie asservie depuis des décennies par les occidentaux et les élites laïques.

Vous ne comprenez pas le succès de Recep Tayyip Erdogan auprès d’une majorité de Turcs? Et vous vous demandez quels sont les ressorts psychologiques sur lesquels joue le candidat islamo-conservateur? En quoi consiste cette «nouvelle Turquie» dont il se fait le héraut? 

Mise à jour du 11/08/14: le clip a été retiré de YouTube, mais il est visible ici.

Esthétiquement, cinématographiquement, voilà d’abord du  bon travail de «pro». Les images sont soignées, le suspens ménagé, l’identification aux personnages facile pour une majorité de Turcs, avec ce qu’il faut d’émotion et de grandiloquence.  

Pas besoin de parler la langue pour comprendre le message: des quatre coins du pays, la nation turque apporte sa contribution à la victoire de Recep Tayyip Erdogan lequel incarne la nation turque tout en étant incontestablement son guide et son chef qui lui ouvre les portes du Palais présidentiel de Cankaya à Ankara –si ce n’est du Paradis.  

Bref voilà un clip qui devrait «fonctionner», comme on dit. Ce qui n’est pas tout à fait surprenant: Recep Tayyip Erdogan et son Parti de la justice et du développement (AKP) savent depuis longtemps faire appel aux meilleures agences de publicité turques, quoique les créatifs ne sont en général pas vraiment du même bord politique puisque nombreux d’entre eux s’étaient engagés dans le mouvement dit de Gezi en juin 2013.    

Culte de la personnalité

La première image de ce clip montre une femme âgée en train de prier dans la pièce principale d’une maison de la campagne anatolienne. Tout est au cordeau et nickel chrome. Elle se dirige vers le coffre où elle entrepose des étoffes, en extrait précautionneusement une sorte de paquet plat enveloppé de satin rouge et le remet à son fils, qui attend sur le seuil de la porte et s’élance –précieux paquet porté des deux mains– vers un horizon inconnu.  

Cette séquence se reproduit plusieurs fois mettant en scène à chaque reprise différents personnages, souvent une personne âgée et un plus jeune toujours très respectueux à l’égard de son aîné (comme le veut la tradition turque) et très précautionneux à l’égard de ce que doit contenir (on ne sait toujours pas) l’emballage de satin rouge lequel a la couleur sang du drapeau turc, dont la représentation est interdite dans les clips électoraux.

Premier message: le passage de témoin entre l’ancienne génération et la nouvelle génération se fait dans le respect des valeurs religieuses, culturelles et nationales communes.     

De toute la Turquie, on accourt: par TGV –il  vient d’être inauguré par le Premier ministre turc lui-même–, bateau –l’occasion d’une image grandiose du Bosphore– ou avion –depuis 2002, le nombre de Turcs voyageant sur les lignes domestiques a été multiplié par 8.

L’occasion –second message– de rappeler qu’en presque 12 ans de gouvernement AKP, les classes populaires et moyennes ont vu leurs conditions de vie s’améliorer nettement grâce en partie à la politique d’infrastructure et sociale du gouvernement portée par un PIB multiplié par 4 (de 200 à 800 milliards de dollars).

Ces dizaines de Turcs, plutôt jeunes, voilées ou pas pour les femmes, accourent plus sérieux que joyeux, plus fiers qu’enthousiastes, pour se retrouver aux portes du Palais de Cankaya, la résidence du président de la République de Turquie.

Un énorme sceau rouge vierge de tout symbole les attend sur le pourtour duquel chacun vient fixer l’étoile contenue –on le découvre enfin– dans l’enveloppe de satin qu’ils ont acheminée jusque-là.  Chacun et tous ensemble pour reconstituer ainsi le sceau de la présidence de la République.

Pouvoir populaire

C’est alors, tout ce petit monde réuni, que Recep Tayyip Erdogan apparaît. On avait jusque-là seulement entendu sa voix déclamant les vers du  fameux poète islamiste Sezai Karakoc dont les «termes très émotionnels et ambigües, nous parle du désir d’une grand rédemption» décrit Mustafa Akyol dans l’article qu’il consacre également à ce clip.

Lire longuement ce poème est –troisième message–  une revanche pour Recep Tayyip Erdogan. Car la lecture d’un autre poème, de Ziya Gökalp cette fois, lui avait coûté cher en 1998. Dans  un discours, il avait récité un vers selon lequel «les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats», ce qui avait valu au maire d’Istanbul qu’il était alors procès et condamnation à quelques mois de prison pour incitation  à la haine.         

Mais revenons au clip: véritable deux ex-machina, l’homme fort de Turquie met la touche finale à l’emblème présidentiel en fixant en son centre l’énorme étoile à seize branches que lui apporte un cavalier qui l’avait lui-même reçue des mains d’un religieux vivant au fond des steppes anatoliennes.

Le portail majestueux s’ouvre alors et une foule infinie figurant le peuple s’engouffre à la suite du nouveau président Recep Tayyip Erdogan dans l’allée du Palais présidentiel.

Aux yeux de Mustafa Akyol, un jeune intellectuel musulman, quelque peu américanisé,  qui  a soutenu le Premier ministre turc au début de son mandat avant d’adopter un ton plus critique à son égard, tout ce «symbolisme est très significatif et nous en dit beaucoup sur la vision politique» d’Erdogan.

Selon cette vision –quatrième message–  la nation turque a été «opprimée depuis plus d’un siècle par une élite laïque, occidentalisée et arrogante». Mais la nation –dont les valeurs seraient mieux représentées par les conservateurs religieux qui soutiennent Erdogan–, «a été capable de renverser ce système tutélaire et a consacré le pouvoir populaire», explique Mustafa Akyol. C’est, autrement dit, précise-t-il, «la première fois, [selon Erdogan] que la Turquie parvient à une démocratie complète et l’irrésistible ascension d’Erdogan vers le pouvoir  est la consécration de cette révolution».     

Le clip n’a bien sûr pas manqué d’être détourné sur les réseaux sociaux.

 

Mais en raison en particulier de l’appel à la prière que la version originale contenait celle-ci a été interdite par le Haut conseil électoral. Une censure qui avait sûrement été anticipée, voire recherchée par les communicants de Recep Tayyip Erdogan.

Le candidat islamo-conservateur a mené campagne sans démissionner de son poste de Premier ministre, en mobilisant certaines ressources de l’Etat et en accaparant les médias, mais peut ainsi rappeler que «les forces du mal» (dans le  camp opposé) qu’il invoque si souvent, sont toujours à l’œuvre pour le contrôler et réduire les libertés religieuses. 

Et –dernier message– que seule son accession à la charge suprême pourra en débarrasser le pays.

Mis à jour le 9 août avec des précisions sur la censure de la première version du clip.

 

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