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Gaz: l’Europe peut se dégager de l’étau russe

Le siège de Gazprom à Moscou. REUTERS

Le siège de Gazprom à Moscou. REUTERS

La Russie joue un rôle de premier plan sur le marché mondial du gaz. Mais en privilégiant l’union et en diversifiant ses approvisionnements, l’Europe peut réduire sa dépendance au gaz russe.

La montée des tensions entre l’Union européenne et la Russie sur fond de conflit ukrainien va immanquablement avoir des répercussions dans l’énergie. Moscou ne peut pas rester sans réagir aux sanctions économiques prises fin juillet par Bruxelles à l’encontre d’intérêts russes, visant à un étouffement financier. La Russie a déjà commencé en s'attaquant aux exportations agro-alimentaires européennes. Mais l’énergie, dans ce bras de fer, est le véritable talon d’Achille de l’Europe compte tenu de sa dépendance aux hydrocarbures russes. Notamment pour le gaz.

En outre, le temps  travaille pour Moscou dans la mesure où, les réserves de la Mer du Nord s’épuisant (elles ne représentent que le dixième des réserves russes), l’Europe va se trouver de plus en plus à la merci de ses fournisseurs d’énergie, Russie en tête. Raison de plus pour envisager sans tergiverser des solutions alternatives, car elles existent.

L’Europe aux abois

Quelle est la situation? Les 27 pays membres de l’Union européenne importent globalement environ la moitié du gaz qu’ils consomment. Et alors que la Russie assurait 45% de ces importations de gaz en 2002 et 32% en 2010 selon Eurostat, elle en a fourni 39% en 2013 selon la Commission européenne. Mais l’UE ne possède que 2,2% des réserves mondiales de gaz alors qu’elle intervient pour près de 18% de la consommation mondiale. De sorte qu’à horizon de 2030 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Europe devrait importer 80% de ses besoins. Un déséquilibre qui constitue une véritable rente de situation pour son grand voisin de l’est qui détient, lui, 23% des réserves mondiales prouvées de gaz naturel.

En théorie, la part de la Russie dans l’approvisionnement de l’Europe part devrait donc augmenter compte tenu de la hausse de la demande européenne anticipée par l’AIE. Ce qui semble placer l’UE dans une situation complexe de dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Mais tous les pays membres ne sont pas logés à la même enseigne: le Royaume-Uni et l’Espagne n’importent pas de gaz russe, la Belgique n’est qu’à 2% de sa consommation, la France en dépend pour 14% et l’Italie pour 20%, l’Allemagne pour 37% alors que la République tchèque, la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, les Pays baltes… et la Finlande sont à 90% ou plus.

Développer les infrastructures pour faciliter les échanges intra-européens

Pour desserrer l’étau du gaz russe, la première disposition à prendre consiste donc à développer les infrastructures gazières pour favoriser les échanges entre les pays membres, afin que les plus dépendants du gaz russe puissent couvrir leur consommation par d’autres circuits d’approvisionnement.

«Il nous faut achever le marché intérieur de l'énergie, améliorer l'infrastructure, être plus rationnels dans l'utilisation des ressources énergétiques et mieux exploiter celles dont nous disposons», insiste la Commission européenne, semblant oublier que le dossier du marché européen de l’énergie est à porter au nombre de ses échecs les plus cuisants.

Mais au-delà des bilans, il convient de lancer des actions concrètes. Bruxelles a déjà recensé «33 projets d'infrastructures critiques pour la sécurité énergétique de l'UE». Ils font partie d’une liste de 250 projets essentiels d’infrastructures transeuropéennes pour lesquels un budget de 5,85 milliards d’euros a déjà été alloué sur la période 2014-2020.

Pour le court et moyen terme, l’Europe peut donc commencer par augmenter le taux d’utilisation de ses capacités de stockage, employées à moins de 50% aujourd’hui. Elle peut surtout en créer de nouvelles. Et mettre en place des stocks stratégiques de gaz pour faire face aux crises comme il en existe pour les carburants.

Crise ou pas, le marché du gaz se déplace vers l’Asie

Mais où s’approvisionner? D’abord, la Russie elle-même, dont l’économie est de plus en plus dépendante des exportations d’hydrocarbures, n’a aucun intérêt immédiat à fermer les robinets vers l’Europe.

Certes, il ne manque pas de clients potentiels vers qui elle peut réorienter ses exportations de gaz. A commencer par la Chine à la suite de l’accord pour trente ans qui a été conclu entre Pékin et Moscou en mai dernier, et qui n’est pas sans rapport avec la crise ukrainienne. Les besoins de la Chine sont gigantesques: elle est l’acteur principal de la hausse de la demande en Asie qui, selon l’AIE, représentera les deux tiers de la croissance mondiale de la demande en énergie primaire. Moscou joue sur ce registre pour faire planer une menace sur l’approvisionnement de l’Europe. Mais tout basculement des exportations réclame du temps. En outre politiquement, il pourrait être aussi dangereux pour la Russie de devenir trop captif d’un client tel que la Chine.

Dans ces conditions, Moscou a aussi intérêt à diversifier ses débouchés. En Asie, le Japon qui importe la quasi-totalité de ses besoins en énergie, fait partie de ses cibles. Et Tokyo n’est pas insensible aux propositions russes, surtout depuis la catastrophe de Fukushima. Mais la tension qui persiste entre les deux pays à propos de leur différend territorial sur les îles Kouriles constitue un frein à un fort développement de leurs relations commerciales. Et le conflit avec la Chine pour le contrôle des îles Senkaku empêche le Japon de baisser la garde sur les îles Kouriles, sous peine de voir Pékin durcir le ton pour faire plier Tokyo. Là encore, la conquête d’un nouveau marché peut prendre du temps à la Russie, l’empêchant de tourner le dos à ses anciens clients.

Quoi qu’il en soit, le centre de gravité du marché mondial de l’énergie primaire va se déplacer vers l’Asie, avec une demande qui pèsera quatre fois plus lourd qu’en Europe en 2035. La Russie suivra le mouvement. Crise ou pas, l’Union européenne est donc acculée à diversifier ses sources d’approvisionnement.

D’autres sources d’approvisionnement possibles

L’Algérie et la Libye sont aux portes de l’Europe, des gazoducs la relient aux pays du Maghreb via l’Espagne et l’Italie, et la coopération entre les deux rives de la Méditerranée est ancienne. La France, par exemple, importe de longue date du gaz d’Algérie qui est aujourd’hui son quatrième fournisseur, précise le site Connaissance des énergies. Il existe dans cette direction des opportunités à exploiter, à condition que les pays producteurs améliorent eux-mêmes leurs capacités de production et la gestion de leurs installations.

Un peu plus loin au Moyen-Orient, notamment au Qatar et en Arabie saoudite, les importantes réserves de gaz mises en valeur dans le rapport 2014 de l’Opep offrent des opportunités pour l’approvisionnement de l’Europe par le biais d’importations de gaz naturel liquéfié (GNL). Le transport par navires méthaniers est facilité dans la mesure où le gaz liquéfié occupe un volume 600 fois plus faible qu’à l’état naturel. Déjà, 15% des besoins de gaz en Europe sont assurés par des importations de GNL. C’est moins que la part du gaz liquéfié dans le commerce mondial de gaz, (31% en 2013) et laisse donc d’importantes marges de croissance à cette technique et à des approvisionnements plus diversifiés qu’aujourd’hui.

Remarquons seulement que si la part des importations de GNL en Europe était seulement à la moyenne mondiale, 60% de l’approvisionnement actuel en gaz russe serait solutionné.

Aujourd’hui, compte tenu du dumping russe sur le gaz, certains producteurs du Moyen-Orient préfèrent attendre un relèvement des prix du marché pour développer leurs exportations. Mais l’AIE estime que, à horizon 2030, les pays de l’Opep reviendront en force sur le marché des hydrocarbures. Et du gaz en particulier, via le GNL. A l’Europe de se préparer à ce retour, en augmentant ses réserves de stockage de gaz liquéfié.

En France par exemple, en plus des deux terminaux méthaniers de Fos sur mer en région PACA et de celui de Montoir de Bretagne en Pays de Loire qui totalisent à eux trois 840.000 m3 de stockage, deux autres centres sont en cours de construction, à Fos et à Dunkerque dans le nord.

Dans l’immédiat, l’arrivée du gaz de schiste sur le marché bouleverse la donne. L’Amérique du nord, Etats-Unis et Canada confondus, a exporté l’an dernier presqu’autant de gaz (12% des exportations mondiales) que le Qatar et les Emirats arabes réunis, selon les statistiques de l’Opep. Si la Russie reste le premier pays exportateur avec 21% du total mondial, il existe donc des alternatives qui passent  là-encore, s’agissant de l’Amérique du Nord, par le GNL.

Une partie du problème est interne à l’UE

D’où l’intérêt pour les membres de l’Union européenne de se doter des infrastructures adéquates, en terminaux méthaniers, centres de stockage et interconnexions de gazoducs, pour être moins dépendants des livraisons de gaz russe. Ces capacités de diversification seront d’autant plus utiles qu’elles devraient inciter la Russie à ne pas pratiquer la politique du pire, sans véritable intérêt géopolitique dès l’instant où des solutions de rechange deviendraient possibles.

Mais les moyens de cette diversification ont un coût pour l’Union. Et ils supposent que les 28 membres progressent vers une Europe de l’énergie, ce qu’ils ne surent faire jusqu’à présent. Vaut-il mieux être dépendant du gaz russe que des partenaires de l’Union dans le cadre d’approvisionnements diversifiés? C’est un peu la question qui est aujourd’hui posée aux pays les plus exposés. Avec en toile de fond, un peu moins de souveraineté contre un peu moins de dépendance.

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