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Avec Ebola et le ZMapp, on retrouve un débat bioéthique né avec le sida

Du personnel médical de MSF, à Kailahun en Sierra Leone, le 20 juillet 2014. REUTERS/Tommy Trenchard

Du personnel médical de MSF, à Kailahun en Sierra Leone, le 20 juillet 2014. REUTERS/Tommy Trenchard

Des voix occidentales s’élèvent pour que ce traitement soit disponible en Afrique. L’OMS s’interroge.

Un virus chasse l’autre. Celui d’Ebola bouleverse aujourd’hui une problématique qu’avait inaugurée celui du sida: celle de l’égalité de tous devant le traitement. Ou plus précisément de la réduction des égalités criantes entre le Nord et le Sud. Cette réduction des inégalités n’avait jamais pu être obtenue pour les deux principaux fléaux infectieux  planétaires: le parasitaire (paludisme) et le bactérien (tuberculose).

Elle a commencé à l’être, de manière spectaculaire, avec le fléau viral du sida. Les médicaments antirétroviraux ont été mis au point en commercialisés dans l’hémisphère nord à la fin des années 1990.

Moins de quinze ans plus tard l’OMS estime qu’en Afrique subsaharienne (région la plus touchée par l’épidémie de VIH) plus de 7,5 millions de personnes bénéficiaient d’un traitement fin 2012 contre 50.000 dix ans plus tôt. A l’échelon mondial, plus de dix millions de personnes bénéficient d’un traitement antirétroviral dans les pays «à revenu faible ou intermédiaire» contre 300.000 en 2002. 

C’est là un phénomène sans précédent, obtenu au terme d’un long combat des associations spécialisées et des ONG contre les multinationales pharmaceutiques. C’est aussi un phénomène qui s’est traduit par une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie des personnes infectées.

Ce qui a été possible sur plus d’une décennie avec le sida pourra-t-il l’être avec l’Ebola?

Impensable il y a quelques jours encore la question est aujourd’hui pleinement d’actualité. Cette question a émergé en moins d’une semaine. Il y eu d’abord l’annonce de l’expérimentation hors norme de la molécule ZMapp sur deux malades américains (un médecin et une aide-soignante) contaminés. Expérimentation effectuée au Libéria, avant le rapatriement de ces deux malades dans un centre hospitalier d’Atlanta, situé à proximité immédiate des Centers for Diseases Control and Prevention américains.

Rien ne permet aujourd’hui de dire si l’administration de cette molécule a eu un effet, et lequel, sur l’évolution de l’état de santé des deux malades.

Pour autant, et compte tenu de l’absence de médicament contre l’infection par le virus Ebola, beaucoup veulent croire que le ZMapp sera efficace. Tout se passe en fait dans l’espace médiatique comme si cette molécule (mise au point grâce aux financements de l’US Army) constituait l’archétype des thérapeutiques à venir contre une épidémie africaine que l’on pressent durable et redoutable. A ce titre, elle cristallise sous une nouvelle forme les interrogations éthiques préalablement générées par le sida.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’appel solennel qu'ont lancé les Prs Peter Piot et David Heymann (respectivement directeur et professeur de la prestigieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine) et  Jeremy Farrar (Université d'Oxford). Un appel aussitôt suivi de l’annonce par l’OMS de la création imminente d’un groupe d’éthique en charge de la question de l’égalité aux traitements contre l’Ebola lorsque ces traitements seront disponibles.

Aux Etats-Unis le Pr Arthur Caplan directeur de la division d’éthique médicale au NYU Langone Medical Center, vient de soulever la même question, comme le relève Slate.com. Il explique dans le Washington Post, de quelle manière les multinationales pharmaceutiques perçoivent les médicaments non testés et comment la pauvreté de cette région rurale d'Afrique de l'Ouest, où l'épidémie fait des ravages, interdit aux personnes les plus menacées tout accès au traitement expérimental. Il lance un appel pour l'établissement de règles éthiques dans ce domaine.

Que veulent précisément les Pr Peter Piot, David Heymann et Jeremy Farrar? Le Pr Piot (co-découvreur du virus Ebola au Zaïre, en 1976) s’en explique dans Le Monde: 

«Cette épidémie va durer sans doute plusieurs mois. Si elle se déroulait en Europe, le débat sur l'usage “compassionnel” de traitements n'ayant pas encore été complètement validés aurait déjà été ouvert. Nous y avons eu recours par le passé. C'est maintenant qu'il faut faire bouger les choses et autoriser les traitements expérimentaux en Afrique. Le seul moyen de tester l'efficacité de ces traitements chez l'homme est de le faire pendant une épidémie. Il faut avancer en accélérant les essais de phase I. La prévention est indispensable, mais il faut agir pour éviter que les personnes infectées ne meurent. C'est comme cela que l'on réinstaure la confiance dans les mesures de prévention. La lutte contre le VIH l'a bien montré.»

L’une des principales questions est précisément de savoir s’il est éthique d’expérimenter en dehors des règles habituelles, un médicament sur des populations africaines défavorisées et exposées à un risque infectieux.

C’est aussi, paradoxalement l’une des accusations dont font l’objet les multinationales pharmaceutiques –c’est l’argument  La Constance du jardinier (2001) ouvrage à grand succès de John le Carré dont a été tiré un film éponyme.

Comment prévenir les critiques que soulèveront/soulèveraient une expérimentation «sauvage» du ZMapp en terre africaine?

Peter Piot:

«Les bénéfices espérés des traitements face à une maladie qui tue plus d'une personne sur deux ne justifieraient-ils pas de tenter les médicaments expérimentaux? D'autant que l'expérience des anticorps monoclonaux dans le traitement du cancer montre qu'en général il n'y a pas d'effet indésirable majeur. L'OMS devrait établir des règles dans ce domaine.»

Barack Obama ne partage pas cette vision de l’éthique. Clôturant le sommet Etats-Unis-Afrique, il a déclaré le 6 août que cette question était largement prématurée, estimant ne pas avoir toutes les informations pour savoir si le médicament est efficace.

Or c’est précisément pour répondre, au plus vite et au mieux, à la question de l’efficacité de ce médicament que les Prs Peter Piot, David Heymann et Jeremy Farrar viennent, depuis la Grande-Bretagne, de lancer leur appel solennel.

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