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Pourquoi «Lucy» est le premier bon film de Luc Besson depuis «Jeanne d'Arc»

Luc Besson, Scarlett Johansson © Jessica Forde/EUROPACORP - TF1 FILMS PRODUCTION - GRIVE PRODUCTIONS

Luc Besson, Scarlett Johansson © Jessica Forde/EUROPACORP - TF1 FILMS PRODUCTION - GRIVE PRODUCTIONS

Qu’est-ce qu’un «BFdLB»? Un film énergique, spectaculaire et finalement touchant qui raconte toujours la même histoire: la construction d’une héroïne. Cette fois-ci, il fait incarner à Scarlett Johansson une fulgurante héroïne cérébrale, la plus ambitieuse qu'il ait jamais créée.

Lucy

de Luc Besson

avec Scarlett Johansson, Morgan Freeman, Min-sik Choi

Durée: 1h29

Séances

Lucy est le premier bon film de Luc Besson depuis 15 ans –depuis Jeanne d’Arc, en 1999.

Pour mieux se faire comprendre, il faudrait l’écrire différemment: Lucy est le premier bon-film-de-Luc-Besson depuis 15 ans. En effet on ne se soucie pas ici d’évaluer si Lucy est un «bon film» en général, pour autant qu’on sache ce que c’est, mais de souligner que c’est un «bon-film-de-LB».

Qu’est-ce qu’un «BFdLB»? Un film énergique, spectaculaire et finalement touchant qui raconte toujours la même histoire: la construction d’une héroïne. Soit le sujet commun des autres BFdLB, Nikita, Léon, Le Cinquième Elément et Jeanne d’Arc.

Depuis, surtout absorbé par son immense projet industriel dont les principaux accomplissements sont sa société Europacorp et la Cité du cinéma en banlieue de Paris, les incursions dans la réalisation ont parfois essayé de broder sur le même thème, avec les très ratés Adèle Blanc-sec et The Lady, et parfois esquissé des pas de côté, le très oubliable Angel-A et le complètement nul Malavita –sans oublier ces profitables et totalement inintéressantes digressions que furent les deux Arthur animés.

Cette fois, le réalisateur Luc Besson est bel et bien de retour, avec un film qu’il a écrit et qui relève de ce que, comme auteur, il fait de mieux: inventer un chemin qui donne naissance à une figure féminine exceptionnelle.


 

Lucy est même la figure la plus ambitieuse qu’il ait conçu sur ce schéma. Bien servi par le charme graphique, ou mieux, design, en tout cas pas du tout érotique, de Scarlett Johansson telle qu’il la filme, il engendre une créature qui va acquérir en elle-même plus de super-pouvoirs que tous les Gardiens de la Galaxie réunis: une jeune femme qui n’aurait pour elle que le plein usage de ses moyens –des moyens dont tout un chacun dispose, mais est d’ordinaire incapable de les utiliser.

Sous le couvert de son utopie scientifique (l’hypothèse d’une personne pouvant mobiliser 100% de ses capacités cérébrales), le mécanisme est un bel éloge au développement du potentiel dont tout être humain est détenteur.

Il y a, pour Lucy comme pour Nikita, pour la Mathilda de Léon, pour Leeloo dans Le Cinquième Elément et pour sa Jeanne d’Arc, quelque chose de très généreux dans la manière lui faire conquérir progressivement les degrés d’une capacité d’action exceptionnelle –celle de Lucy allant bien plus loin qu’aucune autre auparavant.

Extrait de la scène entre Annne Parillaud et Jeanne Moreau utilisée dans un des trailers de Nikita

Les trois premières agrégeaient des compétences et des ressources venues de l’extérieur, grâce à des mentors: c’était le personnage de Tchéky Karyo, mais aussi lors d’une scène magnifique d’apprentissage qui valait aussi bien pour le métier d’actrice que pour celui de tueuse professionnelle, dans la leçon qu’offrait Jeanne Moreau à Anne Parillaud; c’était bien sûr dans tout le  personnage de Jean Reno initiateur de Natalie Portman; et c’était dans la manière dont le «cinquième élément» résultait des qualités des quatre premiers.

Si Jeanne était habitée d’une confluence de force liée pour partie à la vengeance et pour partie à l’inspiration d’une divinité qui ressemblait bigrement à celle du réalisateur scénariste démiurge dont elle incarnait les voix, Lucy, elle, trouve en elle-même toutes ses ressources, et parcourt un véritable chemin de connaissance, pour accomplir ce que le réalisateur du Grand Bleu et le fondateur d’une école de cinéma a toujours voulu mettre en avant comme valeur suprême: la transmission d’un savoir.

L’idée la plus gonflée du scénario est en effet que Lucy n’apprend pas pour satisfaire quelque objectif personnel, mais pour partager –ironique mais faisant office de devise, en phase avec la contemporaine ère de l’accès, des réseaux sociaux et du peer to peer, une de ses rares répliques est «thank you for sharing».

Lucy est un film bref, qui va très vite et s’offre pourtant le luxe d’entrecouper les scènes de baston avec un gang de Coréens sanguinaires avec des cours en amphi du professeur Morgan Freeman sur l’évolution du vivant, de la première parthénogénèse jusqu’au fonctionnement du cerveau humain, et plus directement de Lucy (celle d’Yves Coppens) à Lucy (Miss Scarlett), en lorgnant ostensiblement du côté d’une saga de l’espèce à la mode 2001 –en plus simpliste, assurément.


 

Sa rapidité lui fait même recourir à une inexplicable ellipse expédiant l’héroïne à la merci de malfaisants chinois qui vont la propulser dans sa mutation intérieure, sans l’ombre d’une justification narrative. Cette rapidité est à la fois un parti pris de récit plutôt singulier quand n’importe aspirant blockbuster dure au minimum 2h30 – et voilà que Lucy est pourtant devenu, aux Etats-Unis, un des blockbusters de l’été, trouvant sa place entre au sommet du box-office entre Planète des singes 3 et retours des super-héros de chez Marvel Comics.

Cette rapidité ne donne à l’héroïne que le temps de présence d’une éphémère, ou du passage d’une comète.

Mettant le récit en tension, ce choix fait partie du jeu paradoxal du film sur le temps, réputée valeur centrale (avec en sous-texte une affirmation elle aussi simpliste mais pas fausse sur la mise en scène comme gestion des rythmes et des vitesses), en s’autorisant de foudroyantes compressions chronologiques et simultanément une traversée flash des époques jusqu’à l’aube de l’humanité et retour express.  

Simpliste peut-être, Lucy est assez gonflé dans sa manière de foncer vers un enjeu très abstrait et, tout en collant les malfrats au plafond comme d’autres tordent à distance des petites cuillers, de préférer tenir mordicus sa question sur les effets du savoir, et de tout faire tourner autour cette héroïne qui a assurément un corps mais pas de sexe ni de sentiments –en quoi elle se différencie entièrement des deux autres mutants que vient d’incarner Scarlett Johannson, dans Her et dans Under the Skin.

Vouée à ne devenir qu’un cerveau, elle est une figure à la fois abstraite et dynamique qui condense avec exactitude, efficacité et une sorte d’optimisme un état actuel de la fiction, en notre monde à la fois dominé par des forces puritaines, fasciné par les promesses de «développement de soi» et inquiet des puissances de la connaissance.

 

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