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Le Liban attaqué par EIIL

Unité de l'armée libanaise déployée à Ersal. Août 2014.REUTERS

Unité de l'armée libanaise déployée à Ersal. Août 2014.REUTERS

Installé en Syrie et en Irak, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou Daech tente maintenant de s'établir au Liban et s'est heurté à l'armée libanaise. Mais faute d'aide rapide, cette dernière n'est pas de taille.

Après la mise en coupe réglée du pays par le Hezbollah, le Liban est à présent touché par un autre danger, les bandes islamistes sanguinaires qui détruisent tout sur leur passage. Les takfiris, des extrémistes islamistes adeptes d'une idéologie violente créée en 1971, cherchent à investir le pays. Ils considèrent les musulmans ne partageant pas leur point de vue comme  des apostats, donc des cibles légitimes pour leurs attaques. Ils exigent par ailleurs l'élimination de tous les non-musulmans, sans distinction.

Ce courant sectaire, extrêmement marginal dans l’islam sunnite, s’appuie sur la violence pour imposer sa vision particulière de la charia. Contrairement aux autres mouvances de l'islam, il autorise et encourage même les actes contraires à l'islam, dans l'intérêt de leur lutte, comme tuer des innocents, violer et détruire des tombeaux.

A l’époque contemporaine, le takfirisme a ressurgi en Algérie où le GIA l’avait utilisé pour plonger le pays dans la guerre civile. Aujourd’hui, il est soutenu par une faction de la famille royale saoudienne pour renverser le régime syrien de Bachar el-Assad. Pour parvenir au pouvoir, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou Daech, groupe armé takfiriste présent en Irak et en Syrie n'hésite pas à procéder à des «exécutions de masse», ce qu'il a fait à Haqrim et à Tel Abyad. L'EIIL a même aussi combattu parfois ses anciens frères d'armes et a affronté les autres djihadistes sunnites d’Al-Nosra.

Le chef d'al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, avait sommé en février l'EIIL de limiter son action sur le sol irakien, l'appelant à se retirer de Syrie et désignant Al-Nosra comme sa filiale officielle en Syrie. Mais l'EIIL refuse de voir ses troupes engagées en Syrie rejoindre les rangs d'Al-Nosra et semble parvenu dernièrement a un relatif accord avec eux.

Violents combats à la frontière

Car les takfiristes ont maintenant une autre cible après la Syrie et l'Irak, un pays également divisé sur le plan religieux et ethnique: le Liban. De violents combats avec l’armée libanaise ont eu lieu dans la région d’Ersal, à la frontière avec la Syrie. Seize militaires libanais, dont deux officiers, ont été tués ainsi qu’au moins une cinquantaine d'hommes armés et de nombreux civils. L’armée a été contrainte d’arrêter le chef islamiste Imad Ahmad Jomaa, d’origine syrienne, qui a sa propre brigade, Liwa' fajr al-Islam et qui a fait récemment allégeance à l'EIIL.

Selon le commandant en chef de l'armée libanaise, le général Jean Kahwagi:

«L’incursion terroriste des islamistes n'est ni fortuite ni spontanée, mais préméditée et depuis longtemps, semble-t-il.»

L’école technique d’Ersal, proche de la caserne 83, a été la cible des djihadistes qui ont empêché les habitants de quitter la localité en liquidant ceux qui avaient refusé d’obtempérer. Des familles entières ont été ainsi assassinées. Les témoins racontent l’intensité des combats entre l'armée et les djihadistes de l'EIIL et aussi ceux du Front al-Nosra qui se sont emparés du village frontalier d’Ersal. Le ballet des ambulances de la Défense civile et de la Croix-Rouge libanaise (CRL) a été pratiquement incessant. La population civile est tétanisée. Les dernières familles à avoir voulu quitter le village ont été massacrées. Les djihadistes veulent empêcher les habitants de quitter le village à tout prix afin de les utiliser comme des boucliers humains. A peine 10% de la population a pu s’exiler vers la plaine de Bekaa. Des milliers de réfugiés syriens avaient trouvé refuge à Ersal, depuis l'éclatement du conflit syrien en mars 2011. La ville compte aujourd'hui 35.000 habitants et 120.000 réfugiés.

La «faute à Israël»!

Le gouvernement libanais a trouvé un coupable tout désigné. Le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, incrimine Israël dans ces attaques:

«Nous sommes coincés entre Israël et Daech, ils se font face en théorie et se retrouvent dans la pratique et le Liban coupera un tel lien. Le combat à Gaza est le même qu'à Mossoul et Ersal. Tuer au nom de la religion n'est en aucun cas justifié.»

Les dirigeants libanais ne sont pas unanimes à condamner ces attaques contre l’armée car certains y trouvent un intérêt dans la consolidation implicite du Hezbollah libanais qui affronte depuis deux ans les islamistes en Syrie pour sauver son allié Bachar el-Assad. Et Ersal est le lieu de passage le plus approprié pour accéder aux localités chiites environnantes.

L'intervention du général Jean Kahwagi, qui ne se manifeste pratiquement jamais publiquement, illustre la gravité de la situation. Il a exigé un contrôle plus strict sur les camps de réfugiés syriens répandus sur l’ensemble du territoire libanais et qui comptent de nombreux adversaires et victimes du Hezbollah et de Bachar el-Assad. 

Une armé libanaise faible

Selon Jean Kahwagi, les soldats libanais ont dû affronter «quelque 7.000 islamistes bien entraînés, armés jusqu'aux dents et prêts à tout». Le Liban se trouve ainsi impliqué dans un conflit avec des moyens militaires limités. Toutes ces nébuleuses djihadistes tentent par tous les moyens de prendre le contrôle de la frontière avec la Syrie pour pouvoir accéder aux localités chiites environnantes, car l'objectif ultime de ces islamistes sunnites et d'attaquer les chiites et le Hezbollah.

Pour le moment, le Hezbollah n'intervient pas directement et veut éviter de tomber dans le piège vers lequel les djihadistes cherchent à l'entraîner sur son propre sol libanais. Dans la ville d’Ersal, plusieurs dirigeants souhaiteraient que le Hezbollah aide l'armée et utilise ses moyens très supérieurs mais jusqu'à aujourd'hui le Hezbollah à résister au risque de plonger le pays à nouveau dans un conflit confessionnel. Les hommes de la milice libanaise sont pourtant nombreux à parader en tenue militaire, à quelques pas des combats, mais ils se bornent à observer sans intervenir.

Le commandement de l'armée insiste sur l’objectif de son combat: la protection de la souveraineté libanaise et le refus de voir la guerre syrienne transposée au Liban. Mais l’armée ne dispose pas d'armements modernes et de combattants aguerris.

Le Liban se sent aussi abandonné par les Occidentaux. Le chef de l'armée, le général Jean Kahwahji, a lancé un appel au secours:

«Nous avons besoin, dans la bataille actuelle, d'équipements, de matériel et de technologies. Il est nécessaire d'accélérer la fourniture d'aides militaires à travers la finalisation des listes des armes demandées à la France dans le cadre de l'accord de financement saoudien et de la conférence de Rome.»

Riyad s'était engagé à octroyer trois milliards de dollars à l'armée libanaise afin que celle-ci puisse se procurer des armes françaises. Depuis, les discussions se sont enlisées sur la liste du matériel.

Le temps presse et le gouvernement libanais va être de plus en plus tenté de confier son destin au Hezbollah, ce qui n'est pas vraiment l'intérêt des occidentaux et de la France, «protecteur» du Liban.

En tout cas, les djihadistes sunnites ne vont certainement pas relâcher la pression militaire. L’offensive à Ersal a pour objectif de s’implanter durablement sur le territoire libanais. Il sera peut-être bientôt trop tard pour pleurer la chute du Liban.

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