Monde

Palestine: la guerre intérieure Hamas-Fatah

David Kenner, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 10.08.2014 à 7 h 51

Ce qui se joue aussi, c'est le contrôle de la bande de Gaza.

Des Palestiniens bloquent la route entre Hébron et Béthlehem le 25 juillet 2014 . REUTERS

Des Palestiniens bloquent la route entre Hébron et Béthlehem le 25 juillet 2014 . REUTERS

Hébron, Cisjordanie

Muhammad Elias Abou Eisheh parle avec ses mains, ponctue chaque déclaration en cognant sa paume de son poing. L’homme est trapu; sa barbe épaisse commence à blanchir. Il boîte légèrement. Il semble vaguement étonné de ne pas encore avoir été arrêté par les Israéliens, comme l’ont été de nombreux membres de sa famille: «C’est parce que je suis un bon à rien», plaisante-t-il en se fendant d’un petit sourire –le seul de notre visite.

«Les supercheries» de Mahmoud Abbas

Nous sommes dans les ruines de la maison d’Amer Abou Eisheh, l’un des présumés agents du Hamas qu’Israël accuse d’être responsables de l’enlèvement et du meurtre de trois adolescents israéliens le 12 juin –évènement qui a marqué le début des violences actuelles. Le mur extérieur du deuxième étage a été emporté par une explosion; le feu a couvert de suie le sol et le plafond. Les escaliers semblent avoir été détruits à coups de marteaux, comme si on avait cherché un compartiment secret. On a brûlé une pile de matelas et d’appareils électroménagers devant la maison. L’œuvre de soldats israéliens, explique Muhammad: ils auraient réduit la maison en pièces pour trouver des informations qui pourraient leur permettre de retrouver son neveu Amer. La maison avait été retournée sens dessus dessous par la police pendant l’enquête sur les responsables du meurtre des adolescents, mais Amer Abou Eisheh et l’autre suspect, Marwane Qawasmeh, n’ont toujours pas été retrouvés même si les Israéliens disent avoir arrêté le cerveau présumé de l'assassinat.

 «Ils disent qu’[Amer] est du Hamas, et ce juste parce qu’il prie. C’est bien de défendre sa religion. Si le Hamas est populaire depuis sa création, c’est parce qu’il est religieux», explique Muhammad.

Mais le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, dont le mouvement politique (le Fatah) contrôle la Cisjordanie, ne partage-t-il pas cette foi religieuse?

 «Non!», répond Muhammad en agitant vivement un doigt de droite et de gauche, avant de s’interrompre pour retrouver son calme.

«On tue à Gaza, et il ne va pas aux Nations Unies, il ne fait rien… Beaucoup de gens ont peur de l’AP [Autorité palestinienne], même si elle dit qu’elle est du côté de la résistance. Toutes ses déclarations sont des supercheries.»

Relations tendues entre le Hamas et Abbas

L’heure de la communication politique a sonné. Le Hamas va sans doute mettre en avant sa réussite militaire face à Israël. Plusieurs responsables israéliens avaient appelé à éliminer ce mouvement dans la bande de Gaza, mais il a finalement survécu; il a tiré des milliers de roquettes en direction d’Israël, et il s’est montré beaucoup plus dangereux pour l’armée israélienne que lors des précédents conflits. Par ailleurs, sa popularité est en plein essor en Cisjordanie; même les dirigeants palestiniens qui ne portent pas le mouvement islamique dans leur cœur en conviennent (le phénomène a en outre été confirmé par des études d’opinion).

Et pourtant, les menaces qui planent sur le Hamas se font de plus en plus grandes, elles aussi. Les dégâts économiques s’élèveraient à plus de quatre milliards de dollars, et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a posé la démilitarisation du Hamas comme condition à la réhabilitation du territoire palestinien. Le mouvement est assailli de toutes parts. Non seulement Israël et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi contrôlent les points de passage qui permettent d’entrer et de sortir de Gaza, mais les partisans du Hamas et du Fatah – en dépit des fréquentes déclarations réaffirmant l’unité palestinienne – cultivent une saine méfiance mutuelle.

Les relations entre Abbas et le Hamas sont de plus en plus tendues; c’était déjà le cas avant l’éclatement du conflit à Gaza. Un gouvernement d’union a été formé le 2 juin dernier. Selon un responsable palestinien – qui a fait partie de l’équipe chargée de négocier l’accord – ce gouvernement comporte plusieurs ministres proches d’Abbas, mais aucun représentant du Hamas. En échange de cette position subalterne le Hamas projetait, selon lui, d’obtenir la normalisation de la vie à Gaza: le mouvement espérait voir Israël alléger son blocus économique et l’Autorité palestinienne injecter des fonds dans le territoire.

«Abou Mazen a manqué à sa promesse», explique le responsable (en employant le surnom de Mahmoud Abbas). «Il n’a jamais envoyé son premier ministre à Gaza et n’a jamais payé les salaires [des fonctionnaires, soit environ 40.000 personnes]».

Lutte pour le contrôle de Gaza

La méfiance du Hamas envers Abbas n’a d’égale que l’hostilité des responsables du Fatah à l’endroit du mouvement islamiste. Depuis son bureau de Naplouse, le parlementaire et ex-porte-parole du Fatah  Jamal Tirawi a dit soutenir les modestes manifestations de soutien à Gaza qui ont été organisées à travers la Cisjordanie – mais il a fermement déconseillé à la population de voir plus grand: selon lui, des manifestations plus importantes ne bénéficierait qu’à Israël et aux puissances étrangères qui soutiennent le Hamas.

«Israël aimerait que nous nous engagions sur cette voie violente [de grandes manifestations en Cisjordanie]», explique Jamal Tirawi. «Nous connaissons également l’existence du projet turco-qatari, qui vise à diviser le rêve national palestinien en créant un Etat dans la bande de Gaza.»

Tirawi fait référence à un prétendu complot attribué à l’ancien président Mohammed Morsi, qui aurait projeté de céder une partie de la péninsule du Sinaï à Gaza; ce territoire aurait fait office de nouvel Etat palestinien. Le but de la soi-disant machination (qui fut copieusement couverte par les médias égyptiens opposés aux Frères musulmans)? Créer un Etat islamiste, qui aurait exclu la Cisjordanie. 

«Comme [Le Premier ministre turc Recep Tayyip] Erdogan et les Qataris ne sont pas parvenus à maintenir Morsi [au pouvoir] en Egypte, ils souhaitent désormais établir un nouveau bastion des Frères musulmans dans la bande de Gaza», affirme Tirawi.

Ces paroles peuvent certes paraître relever de la théorie du complot, mais elles nous permettent d’entrevoir l’étendue de la méfiance qui règne entre les deux principales factions palestinienne. Si les fonds pour la reconstruction de Gaza sont filtrés par l’Autorité palestinienne, le Hamas aura sans doute peur de voir le Fatah l’utiliser pour renforcer sa présence sur le territoire – un soupçon renforcé par d’anciens responsables israéliens, qui laissent entendre que les forces de sécurité d’Abbas auront bientôt la possibilité de reprendre le contrôle de la bande de Gaza.

La guerre va peut-être finir par se terminer, mais la lutte à venir pour le contrôle de Gaza sera plus déterminante pour l’avenir du Hamas. Le mouvement islamiste fait face à deux défis de taille: le réarmement et la reconstruction de Gaza. Il est par ailleurs confronté à deux pays hostiles qui contrôlent tous les points d’entrée et de sortie du territoire. Officiellement, le Hamas a fait la paix avec le Fatah, son principal rival palestinien – mais leur relation demeure empoisonnée par les soupçons: chaque faction pense que l’autre a pour but de l’affaiblir et de la dominer.

Reste que le Hamas ne manque pas d’amis – même en Cisjordanie. A Hébron, Ibrahim al-Qawasmeh, un homme d’une soixantaine d’année à la barbe touffue vêtu d’une simple chemise blanc cassé marche vers sa petite échoppe, suivi par son fils adolescent. Il est le frère d’Abdullah al-Qawasmeh, un commandant militaire du Hamas abattu à Hébron en 2003, et l’oncle de Marwane Qawasmeh, l’autre agent présumé du Hamas suspecté par Israël d’avoir trempé dans le meurtre des trois adolescents israéliens.

Tout comme Abou Eisheh, Qawasmeh déclare tout ignorer de l’implication de son neveu dans ce crime, et dit ne pas savoir où il se trouve actuellement. Il insiste néanmoins sur un point: Marwane était guidé par la haine de l’injustice et une véritable connaissance de l’Islam – et rien n’a pu en venir à bout, ni Israël, ni ceux qu’il décrit comme les «rivaux palestiniens corrompus» du Hamas.

 «Nous sommes fermement implantés sur cette terre, comme les oliviers», déclare-t-il. «Vous pouvez peut-être casser les branches, mais les racines ne seront jamais brisées. Lorsqu’elles auront trouvé un environnement propice, ces racines grandiront à nouveau pour donner naissance à des arbres magnifiques.»

David Kenner
David Kenner (10 articles)
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