Monde

Le thème porteur de la disparition des Etats-Unis

Slate.com, mis à jour le 11.08.2009 à 14 h 54

Rome s'est effondrée, les Aztèques ont été vaincus, l'Empire britannique s'est évanoui, et l'Union soviétique a implosé. L'Amérique disparaîtra. Oui, mais comment?

Notre grand-frère, Slate.com, a lancé une série d'été sur les multiples scénarios vraisemblables ou non, plausibles ou totalement improbables, sérieux et moins sérieux qui pourraient mener à la disparition des Etats-Unis et de l'empire américain. Nous publierons traduits l'ensemble des articles de la série. A commencer par ce premier texte introductif et immédiatement le suivant et les premiers scénarios intitulé: Les théories des futurologues.

Il y a quatre ans, Katrina a submergé ma ville natale. Cet ouragan m'a brisé le cœur; il m'a traumatisé. Il y avait presque 2 000 morts à la Nouvelle-Orléans et dans la région. L'absence de réaction du gouvernement avait été presque totale; quant au président de la Chambre des Représentants de l'époque, Dennis Hastert, il s'était prononcé contre le projet de reconstruire en dessous du niveau de la mer. En bref, l'avenir semblait bien sombre; la cité pouvait périr d'un jour à l'autre. Bien vivante aujourd'hui, noyée demain.

Quatre ans plus tard, la Nouvelle-Orléans souffre toujours. La ville ne bénéficie toujours pas d'un plan de reconstruction complet; des quartiers entiers sont encore à l'abandon. Mais si la «ville croissant» n'est pas au mieux de sa forme, elle n'est pas morte pour autant. Reconstruire après une catastrophe est un reflexe bien humain, et la relative prospérité des Etats-Unis nous permet de tenir bon. Une ville américaine ne se laisse pas tuer aussi facilement.

L'ouragan Katrina a prouvé que l'Amérique était résistante; il n'a pas prouvé qu'elle était éternelle. Après avoir vu la ville où j'ai grandi échapper de peu à l'anéantissement total, je ne peux pas m'empêcher de me demander quelle suite d'événements pourrait rayer la Nouvelle-Orléans et le reste des Etats-Unis de la carte du monde. Si l'histoire des civilisations nous a appris une chose, c'est bien qu'au final, seule l'entropie triomphe: Rome a disparu, les Aztèques ont été conquis, l'Empire britannique s'est évanoui, et l'Union soviétique a fini par imploser. L'Amérique est peut-être exceptionnelle, mais elle n'est pas surnaturelle. Notre noble tentative est destinée à prendre fin; comme toutes les autres.

Les pessimistes ont peut-être raison de penser que le pays pourrait s'effondrer dès demain. L'armée américaine manque de personnel, elle est trop dispersée; le réchauffement climatique pourrait bientôt transformer les villes côtières en répliques de l'Atlantide; notre économie dépend presque entièrement des prêts que nous concède la Chine. General Motors (qui fut l'indomptable symbole de l'ingéniosité et de la puissance de l'Amérique) a déposé le bilan, et Glenn Beck, la star montante de Fox News, fait le plein d'audience en annonçant l'arrivée imminente de l'apocalypse, dans la plus pure tradition américaine. Le politicologue russe Igor Panarin prédit quant à lui que les Etats-Unis se scinderont en quatre Etats indépendants d'ici à... 2010.

Bien entendu, Panarin est complètement fou: s'il veut vraiment me faire croire que l'Amérique va se désagréger dans les douze mois qui viennent, il devrait s'abstenir de suggérer que la Caroline du Sud et le Massachusetts feront partie de la même république séparatiste... Le scénario de Panarin n'est pas crédible, mais il reflète une habitude bien américaine. Dans «Is America Breaking Apart?» [«L'Amérique va-t-elle disparaître?»] (1999), John A. Hall et Charles Lindholm écrivent que «les Américains aiment se sentir menacés par la fragilité de leur société, en dépit de son évidente stabilité et de sa puissance». C'est peut-être pourquoi la fin de l'Amérique demeure le thème indémodable de tant de films et de séries télévisées.

Les best-sellers n'échappent pas à cette tentation fataliste. Hall et Lindholm, dans un élan d'autodérision, notent que la désintégration de l'Amérique «fait vendre; sinon, nous aurions intitulé notre livre «Why America Isn't Breaking Apart» [«Pourquoi l'Amérique ne va pas disparaître»]!». En 2007, dans son «Are We Rome?» [«Sommes-nous Rome?»], Collen Murphy se demandait si nous pouvions échapper au destin de nos lointains ancêtres, les romains. Dans «Effondrement» (2005) Jared Diamond explique que si les civilisations disparaissent, c'est parce qu'elles détruisent leur environnement: référence transparente à l'Amérique d'aujourd'hui.

Le reste du monde n'est guère plus optimiste. Fareed Zakaria estime que nous sommes sur le point de basculer dans «Le monde post-américain», tandis que Paul Starobin affirme, dans «After America», qu'en «nous permettant de comprendre que le modèle américain du laissez-faire économique était mort, la crise économique mondiale nous mène plus rapidement que prévu vers une nouvelle étape de notre histoire».

Peut-être les amateurs de littérature sont-ils un peu trop enclins à penser que l'Amérique est aux portes de la mort. D'un autre côté, affirmer que l'Amérique est trop forte pour disparaitre serait faire preuve d'hybris. Dans les jours qui viennent, je vais donc m'interroger: quel évènement pourrait mettre la bannière étoilée définitivement en berne? Qui pourrait tuer l'Amérique?

Je ne cherche pas à savoir comment l'Amérique pourrait perdre sa prééminence mondiale; je laisse la géopolitique à Zakaria et à Tom Friedman. Ma question est un plus farfelue: je veux savoir ce qui pourrait provoquer la disparition totale de l'Amérique (ou, au moins, ce qui pourrait la changer au point de la rendre méconnaissable aux yeux d'un Américain d'aujourd'hui). Il est possible que la fin de l'Amérique soit une bonne chose pour les Américains: peut-être qu'un jour, les Etats-Unis et les autres nations ne formeront plus qu'une seule communauté globale vivant dans la paix et la prospérité. (Probabilité d'un tel scénario: en gros, 0%). Il est également possible que le pays disparaisse en même temps que nous: si les Etats-Unis sont anéantis par une attaque nucléaire, par exemple, un bon nombre d'Américains ne seront plus là pour voir le prochain stade de la civilisation nord-américaine.

Avant de commencer l'expérience, j'aimerais  faire un point rapide sur les choses qui ne pourront pas causer notre perte. Première théorie à écarter: la crise. Quelle que soit la durée de cette récession, les Etats-Unis d'Amérique ne seront pas rayés de la carte par un effondrement de l'économie à court terme. (L'Islande n'a pas implosé; nous avons donc de bonnes chances de nous en tirer).

Second cas de figure bien improbable: l'effet Bush. L'administration Bush n'a pas infligé de dommages irréparables au pays; suggérer le contraire est absurde. Le fait que George W. Bush (qui nous a menti pour nous amener à faire la guerre, n'a pas pu enrayer la crise financière et a de fait durablement sali notre réputation internationale) ait été remplacé par un opposant à sa politique est en soit révélateur. Si Bush est bien (comme certains l'affirment) le pire président qu'aient connu les Etats-Unis, le simple fait que nous ayons survécu à son règne prouve que l'Amérique est solide.

Alors, comment l'Amérique va-t-elle disparaître ?

Voilà le programme : tout d'abord, je vais demander à quelques futurologues leur avis sur la question. Ensuite, j'examinerai plus précisément trois scénarios. Le réchauffement climatique, tout d'abord. Imaginez: la région des Grandes Plaines n'est plus qu'un vaste désert, et la ville de Buffalo (A l'extrême nord de l'Etat de New York) est devenue la villégiature la plus prisée du pays! Deux cas de figures, ensuite: la sécession et le totalitarisme. Dans le premier, l'Amérique se scinde en plusieurs Etats indépendants; dans le second, un régime autocratique met un terme à la démocratie et au système fédéral.

Enfin, nous nous intéresserons à ce qui pourrait rester des Etats-Unis si le pays lui-même cessait soudain d'exister. (Même dans ce cas extrême, je pense que les Mormons resteront dans le coin.)

Josh Levin

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de Une: La statue de la liberté à New York  Reuters

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