Ce n'est pas de la faute de Barack Obama si le monde est devenu si chaotique

Barack Obama saluant à la descente de son hélicoptère le 3 août 2014.  REUTERS/Yuri Gripas

Barack Obama saluant à la descente de son hélicoptère le 3 août 2014. REUTERS/Yuri Gripas

Il tente d'ajuster la politique étrangère américaine à la réalité de la puissance des Etats-Unis et de corriger les erreurs de son prédécesseur.

Ses adversaires le voient en train de se «cartériser», du nom de l’ancien président Jimmy Carter, qui fut battu en 1980 après un seul mandat à la suite de la crise des otages américains en Iran, et reste le symbole de l’échec d’une certaine politique étrangère américaine. C’est doublement injuste. Pour Carter qui présida aux premiers accords de Camp David entre l’Egyptien Anouar el Sadate et l’Israélien Yitzhak Shamir en 1979 et qui appliqua une politique de fermeté vis-à-vis de l’Union soviétique au moment où celle-ci envahissait l’Afghanistan. Pour Barack Obama, cible des critiques venant des républicains comme des démocrates, taxé de faiblesse parce que, comme le dit un sénateur du Grand Old Party, «il ne finit pas les guerres, il les perd».

Deux bourbiers

Le premier président noir des Etats-Unis a été élu en 2008 pour sortir son pays et surtout ses soldats de deux bourbiers: l’Irak et l’Afghanistan. Son prédécesseur George W. Bush s’était jeté volontairement en 2003 dans le premier dans le but de se débarrasser de Saddam Hussein et des armes de destruction massive qu’il était supposé posséder mais surtout de lancer son utopique programme de démocratisation du «Grand Moyen-Orient». C’était, comme l’on disait alors, une «guerre de choix».

En Afghanistan, c’était, affirmait-on, une «guerre de nécessité», imposée en quelque sorte aux Etats-Unis par les attentats du 11 septembre 2001. L’objectif était de chasser du pouvoir les talibans qui abritaient Ben Laden et construire un Etat afghan viable et imperméable au terrorisme.

La fin de «l'hyperpuissance»

Quand il quittera la Maison blanche en janvier 2017 Barack Obama aura fini ces deux guerres américaines. Mais il a toujours vu plus loin que cet objectif. Son ambition est de définir une politique étrangère adaptée à un monde où les Etats-Unis ne sont plus la seule grande puissance –«l’hyperpuissance», comme disait Hubert Védrine dans les premières années de l’après-guerre froide. Dans un monde où les menaces ont changé de nature; elles ne sont plus seulement militaires, mais économiques, climatiques, etc. Où les guerres asymétriques entre des Etats et des groupes et sous-groupes ethniques, religieux, mafieux, sont plus nombreuses que les conflits interétatiques traditionnels. Ce qui n’empêche pas certaines puissances émergentes ou revanchardes de recourir aux moyens de pression classiques pour arriver à leurs foins. Voir Pékin en mer de Chine ou Moscou en Ukraine.

Face à ces menaces multiformes, les Américains réagissent de manière contradictoire, comme ils l’on toujours fait au cours de leur histoire. Ils oscillent entre l’isolationnisme qui est censé les protéger des turpitudes du monde et l’interventionnisme pour la défense de leurs intérêts nationaux au nom des valeurs universelles. Les partisans du «retrait» (retrenchment) ont été confortés dans leurs convictions par la crise financière en 2007-2008 qui a porté un coup à l’économie américaine. Quand Barack Obama déclare: «le nation building commence à la maison», c’est à cette préoccupation qu’il s’adresse. De même l’instabilité du monde peut avoir un double effet: elle incite les Américains à tenter de remettre de l’ordre; elle les effrayent aussi et les poussent à se retrancher chez eux. Ils l’ont fait après la guerre du Vietnam au point où l’on a pu parler d’un «syndrome vietnamien » qui retenait les dirigeants de Washington d’envoyer des combattants à l’étranger. George W. Bush et ses thuriféraires pensaient que le choc du 11 septembre permettait de surmonter ce «syndrome vietnamien» et qu’avec l’Afghanistan et l’Irak les Américains avaient retrouvé le goût des engagements extérieurs.

Un «syndrome irakien»

Ils se trompaient. La calamiteuse aventure de 2003 à Bagdad a provoqué un «syndrome irakien» presque aussi fort que la guerre indochinoise. Plus qu’une «lassitude de la guerre, une lassitude du monde», dit l’historien Robert Kagan. C’est la raison pour laquelle Barack Obama se montre très réticent face aux interventions militaires à l’étranger. Il  n’est pas le seul. Le même «syndrome irakien» a amené les députés britanniques à voter contre des frappes aériennes contre la Syrie, à l’été 2013, à la suite de l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar el-Assad. Par une réaction en chaîne, le président américain s’en est remis lui aussi à la décision du Congrès, enterrant par là-même l’éventualité de ces frappes et ridiculisant l’idée même d’une «ligne rouge».

Il n’est pas pour autant opposé par principe à l’emploi de la force. Il est le président américain qui a le plus utilisé les drones pour neutraliser des ennemis. Il y est aidé par les progrès techniques et par le fait que ces engins sans pilote ne mettent pas en danger des vies américaines. Mais Barack Obama a aussi soutenu, après quelques hésitations, l’intervention en Libye. Celle-ci présentait, à ses yeux, l’avantage d’être menée par une coalition d’alliés – essentiellement la France et la Grande-Bretagne. Elle allait dans le sens de sa stratégie qui vise à s’appuyer sur les alliances et sur les institutions internationales pour promouvoir les intérêts américains.

Barack Obama a dessiné les contours de cette doctrine à l’occasion de plusieurs discours, à la réception du prix Nobel de la paix en 2009, devant l’Assemblée générale des Nations unies, plus récemment devant une promotion des cadets de l’académie militaire de West Point. Il ne renonce pas à un «leadership global», contrairement aux reproches adressés par ses adversaires politiques. Mais ce leadership doit s’exercer sans un recours quasi-systématique aux moyens militaires. «Ce n’est pas parce que nous disposons du meilleur marteau que tout problème est un clou», a-t-il coutume de dire. Il veut faire plus appel au «soft power», en montrant l’exemple, en s’appuyant sur ses alliés, en utilisant les organisations internationales, en ayant recours à la diplomatie économique… ce que le politologue Joseph Nye appelait le «smart power», une combinaison intelligente de soft et de hard power.

Une doctrine balbutiante

Oui, le monde est un «foutoir», comme l’a dit crument l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright. Parce qu’il n’y a plus de règles communément admises; les anciennes règles de la guerre froide ne fonctionnent plus et personne n’est en mesure d’en imposer de nouvelles. Barack Obama n’a pas son pareil pour analyser les rapports de force. Il a compris que le centre de gravité du monde se déplaçait vers l’Asie, d’où le «pivotement» qu’il a défendu avec plus de constance que d’autres présidents américains. Il a toutefois sous-estimé la résistance des anciennes structures, le rôle encore central de l’Europe dans les rapports avec la Russie ou la fonction déterminante du conflit israélo-palestinien dans le monde arabe.

Il a autour de lui des collaborateurs porteurs de conceptions différentes, des internationalistes interventionnistes qui déplorent l’impuissance face aux violations des droits de l’homme, comme des réalistes qui mettent en garde contre l’aventurisme. Il incarne une synthèse, une voie moyenne, la recherche d’une position pour les Etats-Unis correspondant à leurs moyens, à leurs intérêts, aux demandes qui leur sont adressées et à leurs idéaux.

Mais on ne fait pas de la politique étrangère qu’avec des discours aussi intelligents soient-ils. La mise en œuvre de cette doctrine balbutiante est tâtonnante. Elle compte plus de revers que de succès. Le «redémarrage» (reset) des relations avec la Russie était au point mort avant même l’annexion de la Crimée par Moscou. L’intervention armée directe de la Russie qui menace dans l’est de l’Ukraine créerait une situation à laquelle ni les Etats-Unis, ni l’OTAN, ne semblent préparés. L’aide aux rebelles «modérés» syriens a été trop faible et trop tardive pour empêcher Bachar el-Assad de consolider son pouvoir et les djihadistes d’instaurer le «califat» sur une portion de la Syrie et de l’Irak.

«Parler doucement avec un gros bâton à la main»

Dans le conflit israélo-palestinien, Barack Obama s’est engagé dès son arrivée au pouvoir pour ne pas commettre l’erreur de Bill Clinton qui avait attendu les derniers mois de sa présidence. Mais en demandant d’emblée l’arrêt des colonies, il a perdu la confiance des dirigeants israéliens et la tentative de médiation de son secrétaire d’Etat John Kerry a sombré dans l’intervention de Tsahal à Gaza. Jusqu’à maintenant, la main tendue en direction des «rogue states» (les Etats voyous) qui feraient amende honorable n’a pas eu de résultat tangible. C’est pourtant dans les relations avec l’Iran que Barack Obama pourrait engranger le succès le plus spectaculaire, si un accord était trouvé entre les grandes puissances et Téhéran sur le programme nucléaire iranien. Un tel accord sauverait la présidence Obama, au moins en politique extérieure.

Le sénateur John McCain, rival malheureux de Barack Obama aux élections présidentielles de 2008, aime à citer le président Théodore Roosevelt: «Parler doucement et avoir un gros bâton dans la main.» Partisan avéré de la manière forte, il ajoute à l’adresse du président actuel: «Vous parlez fort mais vous n’avez qu’une petite branche à la main». Ce à quoi Barack Obama serait en droit de rétorquer que les postures guerrières de son prédécesseur George W. Bush ne sont pas totalement étrangères au «foutoir» actuel, dont il a hérité et qu’il essaie tant bien que mal de nettoyer.

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