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Quinze mille soldats d’élite russes attendent aux portes de l’Ukraine

Des séparatistes pro-Russes, le 1er août 2014 à côté de Hrabove. REUTERS/Sergei Karpukhin

Des séparatistes pro-Russes, le 1er août 2014 à côté de Hrabove. REUTERS/Sergei Karpukhin

Et Poutine a très envie de se battre.

Quand les 298 passagers du vol de Malaysia Airlines ont disparu au-dessus de l’est de l’Ukraine, ils ont emporté avec eux les derniers espoirs de voir Vladimir Poutine retirer son soutien aux rebelles séparatistes ukrainiens ou accepter un accord pour mettre fin au conflit qui dure depuis sept mois. Depuis le terrible incident, il est évident que le futur de l’est de l’Ukraine (ou de la Novorossiya, ou Nouvelle Russie, comme l’appellent les nationalistes slaves) sera décidé par la force. La seule question qui reste, c’est de savoir combien de victimes fera ce conflit.

Pour le moment, le gouvernement de Kiev accentue ses efforts pour récupérer les régions rétives de l’est de l’Ukraine. Pendant ce temps-là, des milliers de troupes russes s’amassent le long de la frontière est du pays, et pas uniquement les troupes d’élite aéroportées ou les spetsnaz qui ont envahi la Crimée en février, mais aussi des unités entraînées pour prendre part à des guerres et combattre des ennemis plus conventionnels, comme l’Ukraine. Le résultat pourrait être explosif.

Kiev a l'avantage en matière d'équipement, de troupes et de puissance de feu

L’Ukraine n’aurait pas pu faire grand-chose pour empêcher les «petits hommes verts» d’envahir la Crimée. Quand Kiev a finalement compris ce qui était en train de se produire, les troupes d’élite les mieux entraînées de la marine, de l’armée de l’air et des spetsnaz russes (y compris la nouvelle unité senezh, qui a saisi le parlement criméen) avaient déjà empêché les renforts ukrainiens d’entrer en Crimée. Mais la milice séparatiste d’Ukraine de l’est, même si elle bien équipée, entraînée et financée par Moscou, est une toute autre histoire.

Dans cette région, Kiev a toujours l’avantage en matière d’équipement, de troupes et de puissance de feu. Sans parler du soutien implicite de la communauté internationale qui souhaite éviter un mouvement séparatiste de plus en plus fragmenté et désordonné.

Le président ukrainien, Petro Porochenko, a montré qu’il était prêt à mettre en œuvre toutes les ressources disponibles pour reprendre les régions de Donetsk et Lugansk aux séparatistes. Mais possède-t-il vraiment la force et l’engagement nécessaires pour le faire ?

Les meilleures estimations élèvent la force militaire de l’Ukraine à environ 35.000 unités au sol, bien que seules 10.000 ou 12.000 d’entre elles soient capables et prêtes à conduire des opérations offensives à tout moment.

Jusqu’ici, Kiev a mobilisé six brigades mécanisées, un brigade blindée et plusieurs unités des forces spéciales (comme la brigade des «léopards des neiges» du ministère de l’Intérieur) pour reprendre l’est.

Une guerre urbaine réduit l’avantage de puissance de feu de l’Ukraine et augmente les risques de victimes civiles

Elles s’ajoutent à la brigade aéroportée et aux trois brigades aéromobiles qui ont assumé la plupart des combats et causé la plupart des victimes. Par exemple, le 14 juin dernier, les séparatistes ont descendu un avion de transport Ilyushin-76, tuant ainsi 40 parachutistes de la 25e brigade aéroportée, ainsi que neuf membres d’équipage. Des forces additionnelles dans la même veine que la Garde nationale ont été créées, financées et entraînées par différents groupes et opposants qui ont participé aux manifestations et aux affrontements contre la police qui datent de l’hiver dernier et qui ont conduit à la crise actuelle. Ces unités ont été assemblées pour combler le manque de main-d’œuvre causé par des années de corruption et d’inattention au sein de l’armée ukrainienne.

Les récentes victoires des forces ukrainiennes contre les séparatistes sont une preuve de l’engagement de Kiev et de la fortification de son armée: la situation a commencé à tourner en faveur de Kiev quand l’armée ukrainienne est parvenue à repousser l’attaque du bataillon Vostok sur l’aéroport international de Donetsk en mai en faisant de nombreuses victimes chez les rebelles.

Les prochains conflits seront en zone urbaine

Depuis lors, l’armée ukrainienne a continué d’avancer en délogeant progressivement les séparatistes de leurs bases, comme quand le tristement célèbre commandant rebelle Igor Strelkov a été forcé de se retrancher dans sa forteresse de Slovyansk le 5 juillet. Ces succès montrent que l’Ukraine possède bien l’avantage sur les rebelles en termes de puissance de feu et de puissance aérienne, et ce malgré les tanks, les missiles et les systèmes de défense aériens que la Russie fournit aux séparatistes.

Mais ces victoires ont eu lieu sur les terrains relativement ouverts de Donetsk et Lugansk. Les rebelles ont abandonné leur contrôle de la campagne pour prendre les villes. Les prochains conflits n’auront pas lieu dans les champs de l’est de l’Ukraine mais dans des villes et des zones urbaines, là où aucune armée moderne n’a l’habitude de combattre.

Une guerre urbaine réduit l’avantage de puissance de feu de l’Ukraine et augmente les risques de victimes civiles. Les prochaines victoires de l’Ukraine devront donc être remportées lentement et de manière très sanglante.

Tout comme Simon Saradzhyan, un expert de la Russie au Belfer Center de Harvard, le fait remarquer, si l’Ukraine continue à perdre des troupes au rythme actuel, alors le nombre «dépassera 1.560 morts par an. Ce qui représente plus de pertes que ce que l’armée russe a jamais connu dans l’année la plus terrible de la deuxième guerre contre les Tchétchènes». Comme le nombre de morts risque fortement d’augmenter dans le futur, le parlement ukrainien vient d’approuver l’appel aux armes de 50.000 réservistes et autres hommes de moins de 50 ans supplémentaires, 45 jours seulement après sa dernière mobilisation.

Mais combien de temps l’armée ukrainienne pourra-t-elle compenser ses pertes de plus en plus nombreuses, surtout si elle doit affronter des soldats russes plus qualifiés?

Pendant tout le conflit en Ukraine de l’est, les troupes russes se sont contentées d’observer depuis l’autre côté de la frontière, pour exercer une menace implicite d’intervention. Depuis le début de la rébellion, les troupes russes ont conduit des manœuvres et installé des réseaux logistiques nécessaires pour une incursion. Ces derniers jours, les choses se sont accélérées: la Russie a mené des exercices à grande échelle avec ses hélicoptères les plus avancés. Kiev n’a pas manqué de remarquer la menace.

Lors du débat du 22 juillet au parlement ukrainien à propos de l’appel aux réservistes, le secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine, Andriy Parubiy, a affirmé que Moscou était encore une fois en train de rassembler ses troupes aux frontières de l’Ukraine. Parubiy a avancé que la force russe comprenait 41.000 troupes, 150 tanks et 400 véhicules blindés. Washington et l’Otan ont confirmé cette affirmation, même si leurs estimations diffèrent: le Pentagone et le général américain Philip Breedlove, commandant militaire à l’Otan, ont estimé que le nombre de troupes russes à la frontière ukrainienne était compris entre 12.000 et 15.000. C’est peut-être la meilleure estimation, puisque les Etats-Unis n’auraient aucun intérêt à sous-estimer le niveau des troupes à la frontière, mais aussi parce que l’imagerie satellite américaine est sûrement celle qui est la plus à même de fournir une estimation précise. 

Le Kremlin a modernisé son armée

Même si le nombre de troupes russes à la frontière est bien en dessous des 41.000 annoncées par les représentants du gouvernement ukrainien, la situation n’est pas rassurante.

Plutôt que d’affronter les tanks de l’Otan dans les plaines, la Russie préfère se focaliser sur des conflits régionaux qui demandent de la mobilité et de la flexibilité

 

«Ces groupes de bataillon sont constitués d’infanterie, de blindés et d’artillerie et possèdent des capacités de défense aérienne», selon le Pentagone. Ce sont les unités qui composent la nouvelle armée de la Russie et qui sont un bon exemple du résultat des efforts du Kremlin pour moderniser ses forces armées depuis six ans. Les unités à la frontière de l’Ukraine sont bien plus avancées que les divisions soviétiques dont l’Otan a discuté. Alors que les anciennes forces soviétiques sont constituées de groupes décimés, 90% à 100% des soldats qui composent la nouvelle armée russe sont disponibles et peuvent être mobilisés plus rapidement.

Depuis 2008, le gouvernement russe a réformé son armée pour changer les anciennes et complexes divisions et régiments et leur appliquer une structure de brigade qui leur permet d’être plus facilement disponibles et plus rapidement mobilisés. En tout, ces brigades sont composées de 4.200 à 4.300 militaires chacune, contre 2.200 pour les brigades blindées.

Mais la plus grande différence entre les nouvelles brigades et leurs prédécesseurs, c’est que chacune a été créée dans le but de pouvoir être utilisée indépendamment des autres, avec sa propre artillerie, ses propres tanks et sa propre défense anti-aérienne. Ça les rend beaucoup plus dangereuses et manœuvrables: plutôt que de simples unités d’infanterie ou de blindés, ce sont des brigades «tout-en-un» mobiles et meurtrières.

Le raisonnement caché derrière cette stratégie est de mettre à exécution les menaces que la Russie a imaginées pour son futur. Plutôt que d’affronter les tanks de l’Otan dans les plaines, la Russie préfère se focaliser sur des conflits régionaux qui demandent de la mobilité et de la flexibilité: tout ce qu’on trouve actuellement en Ukraine.

Les troupes des forces spéciales qui ont envahi la Crimée ne sont pas faites pour combattre contre une lourde force armée. Elles ont pour but de frapper vite et fort, avant d’être soutenues par des brigades plus classiques avec une puissance de feu plus importante. Les troupes qui se trouvent actuellement aux frontières de l’Ukraine sont les troupes de soutien qui suivent généralement les «petits hommes verts».

La Russie n’a pas encore réuni à la frontière les forces nécessaires pour envahir et occuper l’Ukraine de l’est. Mais elle n’en a pas besoin. Poutine ne souhaite pas annexer cette vaste région marquée par la dépression, malgré les appels de plus en plus importants de la droite nationaliste russe et des commandants chargés de l’insurrection.

Même si c’était le cas, d’un point de vue stratégique, il a déjà loupé sa meilleure occasion. En mai et en juin dernier, les meilleures unités russes étaient postées et positionnées aux frontières de l’Ukraine. Depuis, la rotation des soldats circonscrits a remplacé ces unités par des soldats plus frais, mais moins préparés au combat.

Mais ce que le Kremlin veut vraiment faire en Ukraine, c’est promouvoir l’instabilité et l’anarchie, en mettant la pression au nouveau régime depuis Kiev pour que l’occident accepte la domination russe à l’est et cesse ce que Poutine et de nombreuses personnes proches de lui voient comme une intrusion de l’Union européenne et de l’Otan dans leurs affaires.

Poutine a surpris tout le monde, il pourrait encore le faire

 

Ça signifie que les forces qui sont actuellement amassées le long de la frontière sont capables de lancer une offensive rapide en Ukraine pour stopper la progression des forces de Kiev et permettre aux rebelles de reprendre le contrôle, tout en prouvant la domination de Moscou sur la région. Que l’offensive soit rapide ou non, ces deux nouvelles brigades possèdent la puissance de feu et la logistique nécessaires pour affaiblir très efficacement les forces ukrainiennes.

Les analystes politiques et les agences de renseignement ont été également surpris quand le Kremlin a annexé la Crimée. Cette région touchée par une grande dépression économique, qui était déjà sous l’influence de Moscou, paraissait alors comme un ajout non nécessaire à la Fédération de Russie. Et puis Poutine a surpris le monde entier.

Il nous réserve peut-être une autre surprise pour bientôt. Le président russe est dans une position très dangereuse, coincé entre les partisans de la revanche russe et la communauté internationale qui condamne son interférence en Ukraine. Il peut difficilement autoriser l’Ukraine de l’est à retomber dans les mains de Kiev et il pourrait bien utiliser les troupes qu’il a postées à la frontière pour l’empêcher. Une avancée des troupes russes pour stopper l’avancée ukrainienne est tout à fait envisageable vu la puissance de la Russie, et la communauté internationale n’y opposerait sûrement pas plus de résistance que de simples sanctions.

Et même si certains trouvent ça absurde, il faut se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps de ça, on trouvait absurde que la Russie puisse entraîner et donner des lance-roquettes aux séparatistes. En Ukraine, l’absurde devient une réalité.

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