Monde

Terrorisme: la connexion du Xinjiangistan

Andrew Small et Foreign Policy, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 06.08.2014 à 11 h 29

Avec l’intensification des attentats terroristes, Pékin s’inquiète de plus en plus de ce que le Pakistan serve d'incubateur au radicalisme islamique qui traverse la Chine.

Un contrôle de sécurité à Urumqi, dans le Xinjiang, en novembre 2013. REUTERS/Rooney Chen

Un contrôle de sécurité à Urumqi, dans le Xinjiang, en novembre 2013. REUTERS/Rooney Chen

En juin dernier, quand l’armée pakistanaise a débuté sa campagne dans le Waziristan du Nord, région tribale minée par les militants, il était tentant de mettre l’opération sur le compte de la pression américaine.

Cela fait de nombreuses années que Washington exhorte le Pakistan à agir contre ce havre du terrorisme, situé dans l’extrémité nord-ouest du pays, à la frontière afghane. A peine quelques semaines plus tôt en effet, le Congrès américain a fait de l’initiation des opérations à cet endroit –laquelle a nécessité des dizaines de milliers de soldats pakistanais et l’évacuation de presque un demi-million d’habitants– une condition sine qua non pour toute assistance militaire future. Mais les besoins sécuritaires de la Chine, l’«ami tout-terrain» du Pakistan, se sont probablement révélés encore plus importants que le Congrès dans les calculs d’Islamabad.

Le mécontentement des Ouïghours s'étend

La Chine est aux prises avec sa série d’attentats terroristes la plus féroce depuis des décennies. Le Xinjiang, région musulmane du nord-ouest de la Chine, frontalière du Pakistan, est depuis longtemps en proie à des tensions entre le gouvernement chinois, la proportion grandissante de migrants chinois Han et la population native des Ouïghours, une population musulmane de langue turcique.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler en particulier, des Ouïghours mécontents –agissant souvent en groupes armés réclamant une plus grande autonomie ou un Etat du Turkestan oriental complètement indépendant– ont été une épine dans le pied de Pékin. Les médias d’Etat chinois ont rapporté que des dizaines de personnes avaient été tuées ou blessées le 29 juillet lors de l’attaque d’un poste de police du Xinjiang par un gang armé de couteaux –le plus récent d’une longue série d’incidents meurtriers dans la région. 

Fait inquiétant, la violence a commencé à s’étendre aux centres urbains de Chine. En octobre, un attentat suicide sur la place Tian’anmen a fait six morts et trente-neuf blessés; en mars 2014, des assaillants vêtus de noir et armés de couteaux ont tué vingt-neuf personnes et en ont blessé de nombreuses autres dans une gare à Kunming, ville du sud-ouest de la région. En avril, une visite au Xinjiang du président Xi Jinping, destinée à témoigner de la résolution de la Chine à vaincre le terrorisme, a été ponctuée d’une attaque à la bombe de la gare d’Urumqi.

L'échec du Pakistan à s'occuper des militants ouïghours opérant depuis son territoire est devenu l’unique grosse friction dans sa relation avec la Chine

 

Si pour les Ouïghours les liens ethniques et politiques les plus forts sont en Asie Centrale et en Turquie, c’est au Pakistan qu’ils trouvent leur connexion à l’islam militant. Et le point de départ pour les militants ouïghours, ce sont les zones tribales anarchiques du Pakistan.

Cela fait des années que Pékin demande instamment au Pakistan d’agir contre les militants ouïghours et leurs sympathisants d’Asie Centrale, le groupe militant du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), pour lequel le Waziristan du Nord sert de base opérationnelle. En dépit de sa récente campagne, l’échec du Pakistan à s'occuper des militants ouïghours opérant depuis son territoire est devenu l’unique grosse friction dans la relation.

C’est un problème qui pourrait coûter cher au Pakistan: depuis que le Premier ministre Nawaz Sharif a accédé au pouvoir en juin 2013, la Chine a largement accru l’étendue de son engagement économique envers le pays, entre les centrales nucléaires à 1.000 mégawatts et les projets d’infrastructure majeurs pour relier Xinjiang au port de Gwadar, opéré par les Chinois.

L’ampleur des ambitions, qui s’élève à des dizaines de milliards de dollars, est potentiellement transformatrice. Pourtant la réalisation de ces projets –et le maintien de la profonde confiance qui s’est construite au fil des décennies– dépend de la capacité d’Islamabad à régler son problème de militants de façon à répondre aux inquiétudes des Chinois.

«Les autorités politiques et militaires de la Chine ont décidé d’accroître leurs investissements au Pakistan, mais la sécurité est encore un gros problème», explique un officiel chinois qui travaille sur les questions de lutte contre le terrorisme. Plus tôt cette année, Islamabad aurait décidé de fournir aux entreprises chinoises travaillant au Pakistan une «sécurité appuyée par l’armée».

Les menaces envers la Chine continentale

Mais ce qui inquiète le plus Pékin, ce sont les menaces envers la Chine continentale associées au Pakistan.

La recrudescence de zones tribales pakistanaises comme incubateurs du militantisme ouïghour est un problème relativement nouveau. Jusqu’en 2008 environ, Islamabad répondait généralement aux demandes de Pékin avec entrain, qu’il s’agisse de déporter des étudiants ouïghours, de fermer des centres communautaires ouïghours ou d’exécuter des terroristes présumés.

Malgré la présence au Pakistan d’une population ouïghoure bien installée de 3.000 personnes environ, la cause du Turkestan oriental a été là-bas au mieux marginale –même les partis religieux sympathisants l’ont reléguée au second plan au nom des relations du pays avec la Chine. Et contrairement aux Etats-Unis, qui voulaient voir des actions contre une longue liste de groupes extrémistes –dont quelques-uns que les services secrets pakistanais considéraient comme des atouts stratégiques– les objectifs limités de la Chine pouvaient être atteints relativement facilement par Islamabad. 

La menace envers la Chine, en tous les cas, était minime. Alors que Pékin continuait d’évoquer le Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO), listé par les Nations unies comme une organisation terroriste en 2002, il n’était pas évident qu’une telle organisation existât même encore après la chute des Talibans en Afghanistan en 2001.

Des dizaines de militants ouïghours étaient arrivés dans les régions tribales du Pakistan avec la vague de combattants étrangers qui avaient fui l’invasion de l’Afghanistan par les Etats-Unis, mais c’était un malheureux bataillon dont la survie dépendait entièrement de groupes d’Asie Centrale plus importants et plus capables comme le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO).

En 2003, l’armée pakistanaise a assassiné le leader de longue date du MITO, Hasan Mahsum, et en 2007 l’un des chefs tribaux du Waziristan a expulsé les Ouïghours et leurs hôtes ouzbeks à la suite de tensions croissantes au sujet de leur tactique. A ce moment-là, la Chine avait passé près d’une décennie sans attaque notable de militants.

Mais depuis 2008, un groupe qui se qualifie de Parti islamique du Turkestan (PIT), largement basé dans le Waziristan du Nord, s’est réclamé du MITO. Après s’être fait connaître par le biais d'une série de messages vidéo proférant des menaces d’attaques sur les Jeux olympiques de Pékin de 2008, il a maintenu une haute visibilité médiatique depuis.

Selon des sources qui ont assisté à ces conversations, les autorités chinoises ont dit à leurs homologues pakistanais qu’ils estimaient que le nombre de MITO s’élevait à seulement quelques dizaines, bien que certaines sources pakistanaises les estiment à quelques centaines. Mais alors que le PIT a ardemment revendiqué différents attentats à la bombe en Chine, même les autorités à Pékin –en temps normal promptes à mettre la faute sur d’abominables forces étrangères– ont refusé de créditer le groupe pour ces incidents probablement sans lien.

Une propagande qui bénéficie du savoir-faire d'al-Qaida

Cependant, avec l’ampleur que prennent les violences terroristes, les autorités chinoises se sont mises à pointer du doigt l’influence pernicieuse de l’idéologie et de la tactique djihadistes, même en l’absence d’un appui opérationnel.

Depuis 2008, les camps d’entraînement du PIT ont émis une quantité inquiétante de propagande djihadiste, notamment des vidéos et des communiqués. Pékin se préoccupe aussi de plus en plus du degré auquel le PIT a été intégré dans le réseau des diverses organisations opérant dans le Waziristan du Nord et au-delà.

Le matériel de propagande du PIT a ceci de particulier qu’il est coordonné par Al Fajr, le forum médiatique djihadiste opéré par al-Qaida, ce qui lui donne la portée –et les traductions en arabe– qui lui manquaient jusque-là.

Pékin ne s’inquiète pas seulement de l’impact dans le Xinjiang, mais aussi du soutien que la cause ouïgoure pourrait s’attirer de la part d’une gamme plus vaste de sympathisants djihadistes. Les dirigeants du PIT sont déjà soupçonnés d’avoir endossé des positions-clé au sein d’al-Qaida et des combattants ouïghours se sont semble-t-il manifestés jusqu’en Syrie, en Irak et aux Emirats arabes unis.

A mesure que le mouvement militant ouïghour a gagné en importance au cours des dernières années, le Pakistan a eu de plus en plus de mal à s’attaquer à leurs opérations. Tandis qu’Islamabad continue de livrer aux Chinois des agents d’importance mineure, la gouvernance la plus haut placée du PIT a été virtuellement épargnée depuis l’assassinat de Mahsun il y a plus d’une décennie.

La Chine peut-elle avoir confiance dans l'armée pakistanaise?

En fait, la menace la plus meurtrière envers les militants ouïghours est venue non pas de l’armée pakistanaise mais des drones américains qui ont décimé les hauts rangs du PIT lors d’une série de tirs de missiles dans le Waziristan du Nord entre 2010 et 2012.

La Chine a bien compris l’hésitation du Pakistan à lancer un véritable assaut au Waziristan du Nord –la présence de groupes militants soutenus par ses services secrets, le risque de retour de flamme et rien que le nombre de soldats nécessaires ont pesé lourd dans les calculs d’Islamabad. Mais Pékin s’est mis à se demander si la résilience des groupes militants ouïghours ne serait pas liée aussi à des sympathies religieuses parmi les forces armées pakistanaises. 

Quand on leur fournit des renseignements quant aux emplacements du MITO, ils avertissent avant de lancer leurs attaques

Un analyste chinois

Pékin semble accorder sa confiance aux gradés de l’armée pakistanaise –y compris au nouveau chef d’état-major de l’armée, le général Raheel Sharif– mais s’inquiète au sujet des nouvelles générations qui ont intégré le système depuis l’«islamisation» de la société pakistanaise et de l’armée au cours des 35 dernières années. «Nous ne nous faisons pas de soucis pour les généraux, nous nous en faisons pour les brigadiers», comme l’a formulé un analyste chinois. En d’autres termes, les officiers les plus haut gradés sont suffisamment séculiers au goût des Chinois; pas les grades inférieurs.

En privé, autorités et experts chinois se plaignent de ce que les Pakistanais ont donné l’alerte au militants ouïghours.

«Quand on leur fournit des renseignements quant aux emplacements du MITO, ils avertissent avant de lancer leurs attaques», rouspétait un analyste chinois qui connaît bien les questions liées au renseignement. Des services secrets étrangers ont même fourni aux autorités chinoises des documents qui tendent à signaler la présence de services de renseignement pakistanais dans des camps d’entraînement du PIT. «Nous pensons en tout cas qu’il y a de fortes chances pour que [ les services secrets pakistanais ] aient des contacts avec le MITO et les Ouzbeks», a dit un officiel chinois qui connaît bien les questions liées au renseignement. 

En public, Pékin a pris garde de ne pas mettre la faute sur le Pakistan pour les récents développements dans le Xinjiang. Seuls des dignitaires des villes de d’Urumqi et de Kashgar dans le Xinjiang –parmi lesquels beaucoup cherchent à se défaire de la responsabilité de leurs propres manquements politiques– ont directement critiqué le Pakistan. Mais à huis clos, il y a eu de sérieuses tensions.

Durant les échanges militaires sino-pakistanais, alors que les déclarations publiques évoquaient surtout de nouveaux accords en matière de défense, les requêtes des Chinois pour des mesures supplémentaires contre le MITO ont constitué une part importante de l’agenda bilatéral selon différents officiels chinois, actuels comme anciens, qui ont suivi les négociations. Et les analystes chinois notent un manque visible de volonté de répondre aux demandes de Pékin parmi certains officiers pakistanais.

«Nous le voyons dans leurs yeux quand nous participons aux réunions», a dit un analyste chinois qui entretient des liens avec l’Armée populaire de libération de Chine (APL). «Ils ne sont pas à l’aise avec ce que nous leur demandons.»

La campagne dans le Waziristan du Nord va contribuer à remédier aux inquiétudes de la Chine. La presse pakistanaise a croulé sous les articles parlant de soldats du MIO et du MITO ayant succombé à la première vague d’attaques et les législateurs et autorités pakistanais ont sans détour connecté l’opération avec les intérêts sécuritaires chinois.

Les projets de présence armée à long terme dans l’agence tribale signifient que les perspectives que des militants y installent de nouveaux camps d’entraînement durant les deux prochaines années sont minces.

Mais la Chine est peut-être en train de se rendre compte –tout comme les Etats-Unis au cours de la dernière décennie– que collaborer avec Islamabad dans une guerre contre le terrorisme est un processus frustrant.

Andrew Small
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