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Israël-Hamas, quand les histoires s’entrechoquent

Etienne Augé, mis à jour le 05.08.2014 à 10 h 12

La guerre de propagande touche la France, chaque camp mettant en avant des arguments de communication fortement émotionnels.

Manifestation pro-palestinienne le 19 juillet 2014 à Marseille. REUTERS

Manifestation pro-palestinienne le 19 juillet 2014 à Marseille. REUTERS

Encore une fois, le conflit entre Israël et Gaza nous montre combien Israéliens et Palestiniens ne s'affrontent pas que sur un plan militaire.

La communication de masse est l’un des nombreux terrains du conflit qui opposent l’armée israélienne et le Hamas. Le conflit s’étend hors du Moyen-Orient avec ses clivages mortels, y compris en France où on se doit de choisir un des belligérants et de le soutenir avec ferveur. Si la plupart des points de vue ont été exprimés sur le nouvel épisode sanglant du conflit entre arabes et Israéliens, il est utile de comprendre comment chaque camp somme l’opinion publique en France de prendre parti pour une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui clame la mobilisation générale des esprits.

Le maître mot est «souffrance»

Depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, aucun camp, que ce soit l’Etat hébreu ou les pays arabes ne parvient à convaincre de la légitimité de son combat. Pour Israël, les terres en Palestine ont été d’abord promises par l’Empire britannique puis confirmées par l’ONU, son existence est donc tout à fait légale. Pour les Palestiniens, soutenus en parole par les pays arabes, le territoire occupé par Israël a été usurpé, puis conquis par des guerres, et enfin étendu par la colonisation. 

Comme les deux histoires co-existent et s’annulent sans qu’on puisse infirmer l’une ou l’autre, il est nécessaire de passer à une autre stratégie afin de convaincre les opinions publiques internationales. Celles-ci, en particulier en Occident, sont à même de faire pression sur leurs gouvernements afin qu’ils prennent parti pour Israël ou les Palestiniens et fassent basculer le conflit vers une victoire de l’un ou l’autre.

Le maître mot de la communication de la guerre entre Israël et le Hamas est bien évidemment «souffrance».

La souffrance est donc utilisée comme leitmotiv par Israël en pointant le malheur absolu de la Shoah. Les juifs ont failli être complètement exterminés durant la Seconde Guerre mondiale, et avec eux, l’Humanité. La communication d’Israël ne manque donc pas de rappeler à ceux qui l’ont oublié qu’il est possible de commettre un génocide et d’exterminer le peuple juif. Israël se présente alors comme un rempart contre les barbares, utilisant les termes de «terroristes» lorsqu’il s’agit de déterminer l’adversaire et en faisant observer à chacun que ses civils sont protégés mais vivent dans la peur. 

La Hasbara israélienne, cette propagande semi-officielle, fonctionne à plein pour mobiliser en France afin de montrer que le combat qui se joue est une lutte entre la civilisation, la «seule démocratie du Proche-Orient», et la barbarie, ce Hamas qui se cache dans sa population et permet qu’on tue ses enfants. Le terme «islamisme» revient également avec régularité pour contribuer à effrayer une population qui a assisté au 11-Septembre et qui observe le fantasme des banlieues françaises qui deviennent des viviers à djihadistes. L’histoire d’Israël pour cette guerre de 2014, c’est donc la Civilisation qui combat l’hydre du terrorisme religieux avant qu’il n’anéantisse un peuple juif rescapé des horreurs des camps nazis.

Génocide, nazisme, apartheid

En retour, la communication palestinienne utilise des termes choisis avec soin pour blesser la conscience juive et provoquer l’opinion publique française en utilisant des références tels que: génocide, apartheid, nazisme et camp de concentration.

En retournant le terme de génocide, qui fait automatiquement penser à la Shoah, les pro-palestiniens entendent communiquer en utilisant la force de l’adversaire. A l’inverse, scander les termes d’apartheid et de nazisme à l’endroit d’Israël permet d’associer des concepts pourtant distincts dans l’inconscient collectif.

Cette technique efficace est appelée un «transfert» en propagande et elle donne lieu à une histoire palestinienne qui projette les morts, surtout les faibles et les enfants, à la face du monde en nous accusant tous de ne rien faire pour arrêter les massacres. Israël est le géant militaire génocidaire, le Goliath assoiffé de sang contre le David palestinien qui lutte et résiste mais hurle de désespoir pour réclamer de l’aide avant que tous ses enfants ne soient massacrés.

En plus, de mettre en avant leurs souffrances, les deux camps jouent en France sur deux culpabilités fortes, qui poussent souvent les Français à choisir leur camp en fonction de leur ressenti émotionnel.

La première culpabilité est celle de la déportation, pendant laquelle des Français ont collaboré avec zèle à la Solution finale des nazis consistant à exterminer des populations entières, en particulier les juifs. Nombreux sont ainsi les Français à pencher du côté des Israéliens à cause de cette responsabilité forte qui consiste à essayer de se racheter en espérant «plus jamais ça».

La seconde culpabilité concerne les colonisations, poussant dans le passé une majorité de la population française à soutenir une politique d’expansion territoriale basée sur le concept de civilisation, afin d’apporter le progrès à des populations dites primitives. Là encore, de nombreux Français, sensibles aux arguments de la communication palestinienne, refusent la politique d’expansion des Israéliens et réclament donc l’arrêt de la colonisation de la Palestine, voire la fin de l’existence d’Israël.

Dans les deux cas, la culpabilité qu’on éprouve par rapport à l’Histoire de France conduit à interpréter le présent à l’aune du passé et à rapprocher des situations pourtant distinctes.

Haïr avec passion

Enfin, pour Ies pro-israéliens comme les pro-palestiniens, il s’agit de rapprocher le conflit de la France. Les techniques de propagande sont utilisées afin de faire ressentir le conflit à ceux qui n’ont aucune idée de ce qui se passe au Moyen-Orient.

Ainsi, Israël montre, chiffres à l’appui, combien de Français le Hamas tuerait s’il opérait contre la France. Est également démontré sur une carte comment Israël doit faire face à un environnement hostile puisque tous ses voisins, dont 300 millions d’arabo-musulmans, lui sont ouvertement hostiles. Les pro-Palestiniens rétorquent en indiquant par une carte comment le territoire français se réduirait progressivement s’il subissait le même sort que Gaza. Ainsi, la France, d’abord réduite à portion congrue en 1948, se trouverait rapidement amputée de la majeure partie de son territoire au point de ne plus être un Etat souverain mais soumis au bon vouloir de son voisin sadique. Ces deux comparaisons sont iniques, mais permettent de faire prendre conscience à des Français éloignés physiquement du conflit ce que serait leur quotidien s’ils étaient victimes de ce conflit.

Comment ne pas réagir face à ce déluge d’émotions? Les guerres extérieures suscitent rarement de mouvements de colère en France mais ce conflit est différent.

Les manifestations françaises consacrées à Gaza sont composées dans les deux cas d’éléments hétéroclites, certains ayant une relation forte et directe avec l’un des deux camps en présence, d’autres prenant position contre le barbare terroriste ou le nazi tueur d’enfants. Comme dans toute guerre, l’objectif des propagandes est de démontrer qu’il ne peut y avoir que deux camps, et que l’on doit choisir l’un des deux sous peine d’être l’ennemi de tous.

C’est bien entendu caricaturer la situation et oublier que de nombreuses voix discordantes essaient de se faire entendre, même si ce qu’elles tentent de dire est moins séduisant que le discours guerrier et victimaire ambiant. La guerre entre Israël et les arabes possède un élément que n’ont hélas pas les autres guerres pourtant tout aussi meurtrières: une bonne histoire où chacun peut se projeter et haïr l’autre avec passion.

Etienne Augé
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