Economie

Argentine contre fonds vautours: qui sont les bons, qui sont les méchants?

Gérard Horny, mis à jour le 03.08.2014 à 8 h 25

Les fonds spéculatifs jouent un jeu détestable, mais les dirigeants argentins ont aussi une grande part de responsabilité dans la quasi-faillite de leur pays.

La Présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner et le Ministre de l'économie Axel Kicillof. REUTERS

La Présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner et le Ministre de l'économie Axel Kicillof. REUTERS

Les espoirs mis dans les ultimes négociations ont été déçus  et l’Argentine a été déclarée le 30 juillet «en défaut sélectif».  Faut-il dénoncer la rapacité des fonds dits vautours? Faut-il au contraire penser que les dirigeants argentins cherchent à se présenter comme victimes de financiers sans scrupules pour faire oublier leur propre responsabilité dans les difficultés du pays? Une chose est sûre: personne n’est blanc dans cette affaire.

Petit résumé de la situation pour ceux qui n’auraient pas suivi tous les épisodes du feuilleton.  En 2001, le pays traverse une grave crise financière. Après le départ du président Fernando de la Rua en décembre, quatre présidents se succèdent en dix jours. Le dernier d’entre eux, Eduardo Duhalde, réussit à se maintenir un an et commence à remettre de l’ordre dans les affaires (fin de la parité entre le dollar des Etats-Unis et le  peso, puis dévaluation de celui-ci de 2 %). Nestor Kirchner, vainqueur des élections anticipées d’avril 2003, relance l’économie et négocie un plan de restructuration d’une dette extérieure qui s’élève à 100 milliards de dollars. Son épouse, Cristina, lui succède en 2007, après la crise de 2008; elle arrive, en 2010, à un nouvel accord avec les créanciers. Au total, ces derniers ont accepté d’abandonner en moyenne 65% de leurs créances, mais 7% d’entre eux l’ont refusé: ils veulent être remboursés intégralement. Parmi eux, certains ont acheté leurs titres de dette sur le marché à un prix dérisoire; s’ils obtiennent le remboursement intégral, c’est le jackpot. Pour le fonds NML (Elliott Management), on parle d’un rendement de 1.600%.

Bataille juridique acharnée

Dans la guérilla juridique menée contre le gouvernement argentin, les fonds Aurelius et NML obtiennent une première victoire en février 2012: le juge américain Griesa interdit à l’Argentine d’honorer les échéances de sa dette envers les créanciers qui ont accepté les restructurations de la dette tant qu’elle n’aura pas versé ce qu’elle doit aux fonds récalcitrants. Petite précision: les fonds dits vautours ont pu porter l’affaire devant la justice américaine parce que ces créances avaient été émises en dollars selon les règles en vigueur dans l’Etat de New-York.

Bien évidemment, le gouvernement argentin a contesté cette décision du juge Griesa. Mais  il a perdu toutes les procédures engagées en appel  en 2012 et 2013 et, le 16 juin dernier, la Cour Suprême a refusé de prendre en compte son ultime recours. Dès lors, il devait s’exécuter et verser 1,3 milliard de dollars aux deux fonds. Il le pouvait, ses réserves en devises avoisinant 28 milliards de dollars. Mais une clause figurant dans les accords de 2005 et 2010 prévoit que si l’Argentine accorde des conditions financières plus favorables à un créancier, elle doit les accorder à tous. Bref, dans ce cas, elle devrait alors rembourser intégralement tous ses créanciers, ceux qui ont refusé les accords et  aussi tous les autres, soit au total environ 120 milliards de dollars. Ce qu’elle ne peut pas faire.

Pour Mme Kirchner, l’objectif est de gagner du temps: cette clause redoutable qui l’oblige à traiter tous ses créanciers sur un même plan expire à la fin de l’année. En attendant, son pays a été mis en défaut de paiement «sélectif», puisqu’il lui est seulement reproché de ne pas avoir payé avant la fin juillet 539 millions de dollars aux créanciers ayant accepté les accords. En résumé, des financiers mettent en difficulté un pays qui, sans leur harcèlement judiciaire, serait en mesure de faire face à ses engagements.

Un pays qui va de crise en crise

Mais, en réalité, l’affaire n’est pas aussi limpide que cela. Car le gouvernement de Mme Kirchner n’est pas au-dessus de tout soupçon. Et les difficultés du moment ne peuvent se comprendre si on n’a pas une vue de l’économie du pays sur une longue période.  Ce qui se joue en Argentine, c’est le drame d’un pays qui comptait au début du vingtième siècle dans les dix premières économies mondiales et qui a progressivement décroché pour n’être plus qu’aux alentours du 26ème rang.  Son industrie est peu compétitive et il encore trop dépendant de ses exportations agricoles (soja, blé, maïs, agrumes, viande). Quand les récoltes sont bonnes et les prix  agricoles élevés, tout va bien, trop bien même: pour faire face à la demande des consommateurs, le pays doit augmenter ses importations et la balance commerciale se dégrade. Pour rééquilibrer ses comptes, le pays dévalue, le pouvoir d’achat des Argentins  chute, c’est la crise.  Et le cycle recommence.

Evidemment, ce n’est pas une fatalité: d’autres pays ont réussi leur industrialisation. Mais l’Argentine souffre d’un autre maux: une vie politique agitée et confuse, qui n’arrive pas à sortir du péronisme (Peron a été président de 1946 à 19955 puis, brièvement, d’octobre 1973 à juillet 1974) et de sa démagogie. Aux à-coups conjoncturels imposés par la structure de l’économie s’ajoutent les errements de politiques contradictoires  et incohérentes.  On en trouve une excellente illustration dans les décisions prises au cours des deux dernières décennies.

L’art de se mettre tout le monde à dos

Elu en 1989 dans une période difficile de récession et d’hyperinflation, le président Carlos Menem a mené une politique de privatisations et d’ouverture aux capitaux étrangers. Son objectif: introduire dans le pays des méthodes de gestion rigoureuses après des années de clientélisme. Lorsque la gestion de l’approvisionnement en eau du grand Buenos Aires est confiée en 1993 à la société française Lyonnaise des Eaux, le ministre de l’Economie d’alors explique qu’il s’agit de mettre fin au règne «du laisser –aller, de la gabegie et de la corruption». 

A partir de 2003, avec l’élection de Nestor Kirchner puis celle de sa femme en 2007, un violent coup de barre est donné: on renationalise tout ce qui avait été privatisé. L’épisode le plus marquant est la reprise en 2012 d’YPF, filiale du groupe pétrolier espagnol Repsol qui contrôlait alors plus de moitié des capacités de raffinage du pays et des deux tiers de la production nationale d’hydrocarbures, dans des conditions telles qu’on a parlé alors d’expropriation et que les relations de l’Argentine et de l’Espagne se sont considérablement tendues. Explication invoquée: Repsol n’en fait pas assez pour accroître la production nationale et réduire la facture énergétique de l’Argentine.

Tentatives tardives de séduction des milieux financiers

Pour un pays qui n’avait pas encore réglé tous les comptes de la crise de 2001, cette désinvolture envers les investisseurs étrangers n’était pas des plus habiles. Le gouvernement de Mme Kirchner l’a compris, mais un peu tard, quand la procédure judiciaire avec les fonds vautours (il semble que ce soit Mme Kirchner qui ait commencé à employer ce terme) a commencé à tourner à son désavantage. On a vu alors, comme par miracle, en février dernier, qu’un accord pouvait être trouvé concernant l’indemnisation de Repsol.  Le 29 mai, un accord était signé avec les créanciers publics membres du club de Paris pour solder une dette  de 10 milliards de dollars. Pour cacher une inflation galopante, l’administration avait pris l’habitude de publier des chiffres de hausse des prix tellement déconnectés de la réalité que le FMI s’était fâché et avait menacé de le déclarer inéligible à ses fonds. Là encore, d’un seul coup, il a été jugé possible, en février dernier,  d’établir un nouvel indice plus proche  de la réalité (quoique beaucoup d’économistes estiment que des progrès substantiels restent à accomplir).

Bref, le gouvernement de Mme Kirchner a tout fait depuis le début de l’année pour redorer son blason auprès de la communauté internationale. C’est pourquoi un accord sur la dette paraissait encore possible dans les derniers jours de juillet. Dans les milieux financiers, on scrutait l’agenda d’Axel Kiciloff, le médiatique ministre de l’Economie: s’il décide de se rendre lui-même à New-York, c’est que les négociations vont aboutir. C’est ce que tout le monde a cru le 30 juillet quand M. Kiciloff a décidé de quitter un sommet du Mercosur à Caracas pour se rendre aux Etats-Unis.  A tort.

La politique du pire

On se demande maintenant si Mme Kirchner ne joue pas la stratégie de la tension pour rendre les financiers internationaux responsables des malheurs du pays, de  son inflation galopante, de la dévaluation du peso, de la chute du pouvoir d’achat des ménages et de la baisse de l’activité.

Pourtant, ni Mme Kirchner ni ses créanciers n’ont intérêt à jouer la politique du pire. Une nouvelle réunion était prévue  le 1er août. Au moment où ces lignes ont été écrites, le résultat n’en était pas encore connu, mais un accord est envisageable assez rapidement : les fonds qui assaillent l’Argentine sont bien dirigés par des rapaces, mais ce ne sont pas des vautours. Les vautours sont nécrophages, alors que ces fonds ont besoin que l’Argentine vive … pour les payer.

 

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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