Monde

Tunnels de Gaza: prouvent-ils l'échec du mossad?

Shane Harris, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 02.08.2014 à 11 h 02

Les services de renseignement israéliens avaient largement sous-estimé le nombre de tunnels notamment offensifs construits par le Hamas et leur sophistication.

Un Palestinien dans un tunnel, en février 2013. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un Palestinien dans un tunnel, en février 2013. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Israël a lancé sa sanglante offensive à Gaza pour empêcher le Hamas d'envoyer des roquettes vers ses grandes villes, comme Tel Aviv. Mais pour la tant-vantée armée israélienne, la principale menace ne vient pas du ciel, mais bien du sol: les tunnels sophistiqués du Hamas ont surpris les responsables de la sécurité israélienne. Ils ont fait de nombreux morts parmi les militaires, et ils ont terrorisé nombre d'Israéliens ordinaires.

Surpris par l'étendue du monde souterrain de Gaza

Voilà plusieurs années que l'armée, les renseignements et les responsables politiques israéliens connaissent l'existence de ces tunnels souterrains creusés par les combattants du Hamas pour rejoindre le territoire d'Israël. Un porte-parole de Tsahal a récemment annoncé que l'armée israélienne avait découvert quatre tunnels au cours des seuls dix-huit derniers mois, soit bien avant le début de l'actuelle offensive terrestre. Mais dans plusieurs interviews, des responsables israéliens (actuels ou anciens) ont déclaré que l'armée et que les renseignements n'avaient pas évalué à sa juste mesure l'étendue des opérations souterraines du Hamas. Ils ont par ailleurs expliqué que les dirigeants politiques israéliens n'ont pas œuvré pour contrecarrer cette menace. Et c’est cette menace qui est aujourd'hui au centre de la campagne militaire à Gaza – il pourrait bien s’agir de la plus grande bévue de ces dernières années pour les renseignements israéliens.

Sous couvert d'anonymat, un haut fonctionnaire israélien a déclaré que l'armée avait découvert de nombreux tunnels depuis; au moins quarante, soit bien plus que ne le pensait Israël. Le nombre de tunnels et la sophistication du réseau ont surpris. Des responsables (actuels et anciens) ont déclaré que les renseignements et les dirigeants israéliens savaient que les tunnels étaient renforcés au moyen de béton, et qu'ils étaient assez grands pour abriter des stocks d'armes et de nourriture. Mais les analystes du renseignement et les responsables politiques n'avaient pas compris que les tunnels étaient suffisamment larges pour faire passer plusieurs combattants du Hamas sur le territoire israélien au même moment. Et ils avaient aussi sous-estimé le nombre de tunnels qui permettent un accès direct vers Israël, notamment à proximité des populations civiles. (Une vidéo du Hamas montre des combattants en train d'émerger d'un tunnel pour aller attaquer une installation militaire de Tsahal, exemple frappant permettant d'expliquer la peur des attaques clandestines parmi la population israélienne).

«Bien sûr que nous ignorions tous des détails et de la complexité du réseau souterrain. Je pense que nous n'avions pas toutes les informations en main», estime Giora Eiland, général de division à la retraite des Forces de défense israéliennes (FDI), qui a été conseiller pour la sécurité nationale de 2004 à 2006. «J'insiste cependant sur un point: nous n'avions pas pris toute la mesure des conséquences opérationnelles de l'utilisation des tunnels par [le Hamas]

 

Une arme offensive

Eiland explique que les renseignements israéliens connaissaient l'emplacement de quelques tunnels, mais que plusieurs détails-clés avaient échappé aux analystes, à commencer par la résistance du béton entrant dans la composition de ces tunnels. Des informations importantes lorsqu'il s'agit d'envisager un moyen de détruire les tunnels, de comprendre la façon dont ils pourraient être utilisés pour stocker des roquettes et des explosifs, et de savoir si les galeries sont assez larges pour faire passer un grand nombre de combattants. Autant de détails techniques cruciaux pour, selon Eiland, déterminer si le Hamas était susceptible ou non de lancer des raids au cœur d'Israël; et c'est précisément la stratégie qu'a adopté le Hamas.

La majeure partie de la planète focalise son attention sur les victimes de Gaza: la campagne militaire des Forces de défense israéliennes y a fait de nombreux morts, et le bilan continue de s'alourdir de jour en jour. Pendant ce temps, un débat fait rage en Israël, et ce depuis plusieurs semaines: de quelles informations disposaient réellement l'armée et les renseignements au sujet des tunnels et de la menace que ces derniers  représentent pour la sécurité nationale? Cette polémique entourant les failles des services de renseignement laisse présager d'un retour de bâton politique après l'arrêt des opérations terrestres. Mais cet arrêt est sans doute encore loin: lors d'une allocution télévisée prononcée le 31 juillet, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a expliqué à son pays que l'offensive actuelle continuerait jusqu'à la destruction des tunnels – et ce en dépit de la communauté internationale, qui exerce une pression croissante sur Israël pour obtenir la fin de la campagne militaire.

«Cela ne fait pas de doute: Israël ignorait l'envergure réelle du réseau de tunnels jusqu'au début de l'opération terrestre», soit début juillet, estime Jonathan Schanzer, vice-président à la recherche pour le groupe de réflexion Foundation for Defense of Democracies. Pour lui, le nombre, la complexité et la sophistication du réseau a pris l'armée israélienne par surprise.

Nouvelle tactique militaire

Un responsable des renseignements américains – qui a demandé à ne pas être cité nommément – a reconnu que les Israéliens avaient sous-estimé le nombre des tunnels. Quelles étaient les estimations américaines quant à leur nombre total?

Correspondaient-elles aux estimations israéliennes? Il s'est refusé à tout commentaire sur le sujet – mais a expliqué que selon les analystes américains, les attaques sur le territoire israélien (via les tunnels) marquaient une nouvelle étape dans la tactique militaire du Hamas. Quant à savoir si ces événements auraient pu être anticipés, le responsable a dit ne pas vouloir faire de spéculations sur cette question.

Reste que depuis 2006, les responsables israéliens savaient que le Hamas était en capacité de lancer des opérations via ces tunnels – opérations étonnamment similaires à celles que le mouvement islamiste orchestre aujourd'hui. En juin 2006, un groupe de combattants est sorti d'un tunnel long de plusieurs centaines de mètres derrière les positions des FDI. Ils ont capturé le jeune soldat Gilad Shalit et l'ont emporté avec eux en retournant à Gaza. Shalit a été tenu en captivité par le Hamas pendant plus de cinq ans; il fut finalement relâché en échange de la libération de plus de mille prisonniers (palestiniens et arabes israéliens pour la plupart) incarcérés dans les prisons israéliennes.

L'année suivant la capture du soldat Shalit, le contrôleur de l'Etat israélien rendit un rapport cinglant, dénonçant «l'incapacité persistante» des hauts responsables à fermer les tunnels. Selon le Jerusalem Post, ce rapport pointait du doigt leur «mauvaise gestion de la menace», et recommandait le déploiement d'outils technologiques permettant d'alerter le gouvernement avant une attaque et de fournir des renseignements aux soldats sur le terrain. Ce projet n'a jamais été mené à son terme.

Plus récemment, plusieurs indices inquiétants ont permis à Israël de déterminer que les tunnels étaient plus grands et plus sophistiqués qu'il ne le pensait. En octobre 2013, le pays savait que les tunnels de Gaza représentaient une menace; les Forces de défense israéliennes avaient alors découvert une longue galerie sous le kibboutz Ein Hashlosha, situé juste à l'est de la frontière avec Gaza. Dans une interview, le colonel israélien Grisha Yakubovich, responsable du département civil au sein de l'unité de Coordination des activités gouvernementales dans les territoires, avait alors parlé d'un «énorme risque».
Le tunnel était gigantesque: près de 2,5 kms de long, creusé à plus de 20 mètres de profondeur. Selon les autorités, sa construction a nécessité 350 tonnes de béton; assez pour construire un petit hôpital de trois étages, estimait alors Yakubovich: «C'était si grand, nous étions ébahis».

Comme «La Grande Evasion»

Le Hamas a pris d'extrêmes précautions pour dissimuler la construction des tunnels. Les combattants vidaient des sacs de farine (issus des stocks de l'aide alimentaire humanitaire des Nations Unies) et s'en servaient  pour évacuer la terre des sites de construction, explique Yakubovich; une scène toute droit sortie du film «La Grande Evasion». Lorsque l'aviation israélienne repérait les sacs, elle pensait qu'il s'agissait d'une livraison alimentaire, pas d'un projet secret de construction souterraine orchestré par le Hamas. «De cette manière, ils s'assuraient que les Forces de défense israéliennes ne leur tireraient pas dessus; c'était très malin», commente Yakubovich. «Le Hamas a tiré parti de la sympathie de la communauté internationale pour camoufler ses projets terroristes».

En mars 2014, soit cinq mois après la découverte du tunnel en dessous du kibboutz Ein Hashlosha, l'armée israélienne a découvert une nouvelle galerie menant à Gaza. Les photographies montrent un tunnel renforcé de chapes de béton et doté d'une installation électrique. Chaque fois qu'elle découvrait un tunnel, Tsahal tentait de le neutraliser, mais elle n'a mené aucune attaque coordonnée sur l'ensemble du réseau. Par ailleurs, les renseignements israéliens n'ont pas compris que les tunnels recensés n'étaient qu'une fraction de leur nombre total.

Pour Schanzer, la découverte de mars dernier a alerté les responsables de la sécurité israélienne. Ils commençaient à entrevoir «le début d'une tendance»: les combattants du Hamas semblaient susceptibles de tirer parti des tunnels pour lancer des offensives terrestres sur des positions militaires et des villages israéliens. Schanzer dit avoir discuté avec des hauts responsables israéliens au début du mois de juillet, avant le lancement de l'offensive terrestre; ils lui ont dit qu'ils craignaient d'avoir sous-estimé le nombre des tunnels. Mais là encore, le gouvernement n'a lancé aucun projet pour contrer cette menace dans sa globalité.

Il est toutefois difficile de déterminer si (et en quelle mesure) une telle opération aurait été couronnée de succès. Eiland, l'ancien conseiller pour la sécurité nationale, explique qu'Israël dispose d'avions de surveillance (de drones, notamment) qui lui permettent de surveiller la quasi-totalité de la surface de Gaza, et ce presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre, observant ainsi les allées et venues des véhicules et des habitants. Pour autant, les analystes du renseignement ne peuvent déterminer ce qui se passe sous terre, parfois jusqu'à 18 mètres de profondeur. Conséquence: «de nombreuses informations [relatives à la taille des tunnels et à leur nombre] leur ont échappé», estime Eiland. «Nous savions, mais nous n'avions pas vraiment compris que ces tunnels représentaient une menace de cette envergure». Eiland admet que si on lui avait posé la question (et ce même au cours des derniers mois, avant le lancement de la dernière opération militaire israélienne) il n'aurait pas considéré la recherche et la fermeture des tunnels comme une priorité égalant l'interception des roquettes provenant de Gaza.

Pas de technologie miracle

Les dirigeants israéliens ont envisagé d'autres méthodes pour contrer la menace des tunnels; ils ont ainsi essayé d'en savoir plus sur ce qui se passait sous terre. Il y a huit ans environ, le gouvernement israélien, des entrepreneurs de la défense et des  chercheurs ont commencé à élaborer un système global à base de fibres optiques. Des fibres qui seraient enfouies sous terre (moins profondément que les tunnels) et détecteraient les mouvements souterrains. Des micros permettraient de capter les signaux acoustiques et aideraient les analystes du renseignement à localiser l'emplacement des tunnels.

Mais en dépit des «dizaines de millions de dollars» (dixit Eiland) engagés dans le projet, le système n'a jamais été conçu. Il explique par ailleurs que ce dernier n'a jamais été considéré comme un projet aussi urgent que le Dôme de fer, le système de défense global antimissile qui tente d'intercepter et de détruire les roquettes tirés en direction d'Israël. Selon lui, il y a peu de chance pour qu'un système de détection de tunnel fiable puisse voir le jour dans un avenir proche. Eiland: «Lorsqu'il s'agit des tunnels, nous n'avons rien de comparable au Dôme de fer».

Les renseignements israéliens doivent donc se contenter de passer Gaza au peigne fin (presque exclusivement depuis les airs) en s'appuyant sur ses drones pour retracer les soi-disant « habitudes de vie » des personnes suspectées d'être des combattants du Hamas. En observant leurs allées et venues, les analystes jouissent d'une meilleure vue d'ensemble et peuvent tenter de repérer les entrées des tunnels du Hamas à Gaza (souvent à l'intérieur de bâtiments, selon les experts en sécurité ; bâtiments qui peuvent alors être visés par l'armée de l'air).

Les responsables israéliens prennent les échecs (supposés) de leurs renseignements très au sérieux. Et pas uniquement parce que les tunnels viennent d'ajouter une dimension aussi nouvelle que terrifiante à la longue lutte qui l'oppose au Hamas. Pour nombre d'experts, l'attaque-surprise, en 1973, de l'Egypte et de la Syrie contre les positions israéliennes dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan représente un cas d'école: c'est l'une des grandes catastrophes du monde des renseignements. Israël est sorti vainqueur de la Guerre du Kippour, mais cette erreur a envoyé un signal clair (le plus clair à ce jour): il avait dominé ses rivaux régionaux par les armes jusqu'ici, mais cette domination n'était désormais plus garantie. La guerre menaçait par ailleurs de provoquer un conflit militaire entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, les deux puissances ayant redoublé d'efforts pour fournir des armes à leurs alliés respectifs.

Depuis, de graves erreurs se sont succédées. En 2006, au Liban, les forces du Hezbollah ont tiré un missile antinavire sur un navire de guerre israélien (le INS Hanit) qui patrouillait au large des côtes de Beyrouth. Le bâtiment n'a pas coulé, mais quatre marins ont été tués. Tsahal a mené son enquête. Conclusion: «pour ce qui est des renseignements, il a été déterminé qu'en dépit du manque d'information sur les armes que détient le Hezbollah, la Marine disposait d'informations anciennes qui aurait pu permettre de parvenir à une déduction selon laquelle l'ennemi possédait des missiles antinavires pouvant être tirés depuis la côte».

Il est certes impossible de juger l'efficacité globale d'un service renseignement à l'aune de ses erreurs individuelles, aussi graves soient-elles. Nous assistons néanmoins à la naissance d'une tendance, en Israël comme aux Etats-Unis: les services de renseignement semblent comprendre la menace dans sa globalité, mais manquent des détails précis qui lui permettraient de savoir quand, où et comment l'ennemi pourrait frapper.
Ce manque d'informations précises n'empêche pas de planifier une frappe préventive contre une menace potentielle connue – précisément ce que sont les tunnels depuis des années. Pourquoi Israël ne s'est-il pas montré plus agressif dans ses opérations visant à neutraliser les tunnels connus et à repérer ceux qui pourraient y être connectés? Le monde politique aurait certes pu faire barrage à de telles mesures.

«Imaginez ce qui pourrait arriver si nous lancions une opération de ce calibre, si nous déclarions la guerre au Hamas sans crier gare pour neutraliser des menaces de ce type», s'interroge Eiland. Une partie de la communauté internationale fait déjà pression sur Israël pour qu'elle cesse son assaut. Le gouvernement israélien est parfaitement conscient de s'être attiré les condamnations de nombreux pays en lançant cette opération militaire. La menace potentielle d'attaques menées depuis les tunnels n'aurait peut-être pas été suffisante pour pousser le gouvernement à agir. Ce n'est que lorsque l'assaut cessera, et qu'Israël commencera à se demander comment cette guerre aurait pu être évitée, que les responsables politiques israéliens pourront juger de la sagesse de leur décision.

Avec la contribution de Kate Brannen.
 

Shane Harris
Shane Harris (3 articles)
Journaliste
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