Culture

Bienvenue au «théâtre du réel», où je est un jeu

Eve Beauvallet, mis à jour le 06.08.2014 à 15 h 49

Caster son propre père pour jouer Le Roi Lear ou de vrais juristes pour parler d'Hamlet… Le «théâtre-réalité» s'impose comme une tendance, pop et conviviale, sur les scènes internationales.

«Dancing Grandmothers», chorégraphie de Eun-Me Ahn, du 6 au 9 août au Théâtre National de la Colline / Festival Paris Quartier d'Eté

Qui a bien pu vous faire croire que danser sur les plus grandes scènes internationales nécessitait forcément d'avoir suivi un cursus dans une prestigieuse école, d'avoir la cuisse juvénile et d'afficher un IMC inférieur à 18? Invitée de l'estival Festival Paris Quartier d'Eté, l'improbable chorégraphe coréenne Eun-Me Ahn s'occupe de dégommer cette contre-vérité en réunissant une troupe de danseuses pour le moins singulière…

Essentiellement parce que lesdites danseuses n'en sont pas. En effet, pour la création de Dancing grandmothers, cette star de la scène underground, rompue aux projets tripés (elle est notamment connue pour s'être jetée du haut d'une grue et pour avoir défoncé des pianos à la hâche), est allée dénicher des grands-mères dans les contrées les plus reculées de la Corée du Sud pour les faire danser sur les tubes de leur jeunesse.

Insolite, complètement, mais inédit, pas tout à fait. Car une nouvelle génération d'artistes internationaux (volontiers programmés en Europe au Festival de la Bâtie à Genève, au Kunstenfestival des Arts à Bruxelles ou au Festival d'Automne à Paris), délaissent de plus en plus les distributions traditionnelles pour caster, le temps d'un projet, des «anonymes» dans leur propre rôle.

La saison dernière, le performeur néerlandais Yan Duyvendak cartonnait en France avec son Please, Continue (Hamlet), une pièce qui réunissait des juristes professionnels pour fantasmer le procès d'Hamlet. 

 

Lors du prochain Festival d'Automne à Paris, les performeuses allemandes She She Pop s'entoureront de leurs propres mères pour questionner la transmission des combats féministes dans Le Sacre du printemps (après avoir collé leurs pères sur scène dans Testament, une adaptation du Roi Lear)... 

 

Une tendance lourde qui a un berceau et des pionniers. Vincent Baudriller, qui a largement contribué à populariser le phénomène en France lorsqu'il dirigeait le Festival d'Avignon en tandem avec Hortense Archambault, explique:

«En France, le chorégraphe Jérôme Bel est un des premiers à avoir développé des formes d'autofiction ou de "théâtre du réel". Le dernier exemple en date est son spectacle Cour d'Honneur donné dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes avec sur scène des spectateurs du Festival d'Avignon. On voit aussi une nouvelle génération d'artistes libanais, à l'instar de Rabih Mroué, refuser le travail traditionnel de la fiction pour témoigner autrement de la réalité de leur pays.»

La grand-mère coréenne ou le papa berlinois n'interprètent pas, ils s'interprètent eux-mêmes

 

Mais le gros vivier est à chercher en Allemagne, à l'école de Giessen, berceau du théâtre dit «post-dramatique» où sont nés les She She Pop ou l'artiste Stefan Kaegi, maître incontesté des docu-fictions insolites et des dispositifs barrés.

Qu'ils lorgnent du côté du théâtre-documentaire, du ready-made théâtral ou de l'autofiction chorégraphique, ces artistes ont en commun d'utiliser les «non-professionnels» autrement que comme de simples figurants ou des acteurs basse définition, invités à jouer en moins bien ce qu'un acteur pro aurait pu jouer en mieux.

Ici, rien à voir: la grand-mère coréenne ou le papa berlinois, loin d'incarner un quelconque personnage, sera la matière première du spectacle et n'aura pour tâche (elle est lourde) que de s'interpréter lui-même.

Stefan Kaegi, basé à Berlin avec son collectif Rimini Protokoll, refuse d'ailleurs de parler d'«amateurs» ou de «non-professionnels»: «Nous travaillons très peu avec des acteurs professionnels, mais avec des spécialistes, des experts, professionnels de leur métier», expliquait-il au Festival d'Avignon où il a cartonné avec des pièces comme Radio Muezzin, conçue avec quatre muezzins du Caire ou Cargo Sofia, réalisée avec des chauffeurs routiers bulgares.

Mais pourquoi donc les importer bruts sur le plateau au lieu de faire jouer leurs rôles par des acteurs? «C'est comme de demander à un plasticien de ne créer qu'avec les couleurs bleues et rouges au détriment d'une palette plus large», résume Stefan Kaegi.

Pour lui, comme pour les She She Pop ou Yan Duyvendak, la réponse est à chercher dans le désir de donner à voir de manière esthétique des corps quotidiens, de jouer sur le montage de témoignages live, plus généralement de rompre avec l'idée que le théâtre serait uniquement le lieu de l'incarnation d'un personnage de papier…

Mais surtout, c'est le trouble, suscité chez le spectateur, entre fiction et réalité, représentation et performance, qui les motive:

«Etudier la vie me fascine car dans la vie, il y a de la mise en scène à l’état pur (…), confit-il au Festival d'Avignon. N’oubliez pas que le mot “rôle”, réservé souvent au théâtre, peut convenir aussi au “rôle” social que chacun joue, en particulier dans son métier (…) Les chauffeurs, par exemple ont un rôle, auquel ils sont entraînés, un rôle social, qui a à voir avec un rôle de théâtre, cela s'entend dans leur voix, dans leur manière de s'exprimer, dans le fait de mentir ou non. Et leurs vêtements sont des costumes. (…) La grande différence, c'est que les acteurs, habituellement, sont payés pour simuler qu'ils sont d'autres personnes. Les chauffeurs sont là pour montrer ce qu'ils sont. Ils n'ont pas le trac d'être bons ou mauvais, sauf dans leur conduite, sinon ils risquent l'accident (…) Le théâtre permet aussi de regarder en détail la société à travers ces professionnels.»

«Théâtre-réalité», «théâtre du réel», «théâtre documentaire»? Difficile d'arrêter un terme générique pour parler de ce nouveau genre scénique en plein boom ces dernières années.

«On s'entend généralement sur le terme "théâtre documentaire", puisque certains artistes travaillent à partir d'interviews, comme pour un documentaire classique, en se rendant sur le terrain pour mener des travaux proche de l'investigation, précise Vincent Baudriller, qui programme désormais cette nouvelle génération au Théâtre Vidy-Lausanne. Mais c'est compliqué de parler de documentaire dès lors qu'il y a un travail dramaturgique sophistiqué à la clé, que les corps des "témoins" sur le plateau sont mis en scène et qu'une indécision s'instaure entre l'écriture et le document.»

Cette «manipulation», n'importe quel film documentaire la connaît également, certes. Certains réalisateurs ont même joué du frottement des genres à l'instar des cinéastes libanais Khalil Joreige et Johanna Hadjithomas qui avaient employé Catherine Deneuve pour arpenter les rues de Beyrouth dans son propre rôle d'icône du cinéma dans Je veux voir.

Mais au théâtre, art du «vivant» où les spectateurs viennent avant tout dans l'attente d'une «représentation fictive», l'ambiguité prend d'autres proportions. C'est ce que Stefan Kaegi expliquait à la revue Mouvement:

«J'appuie encore davantage sur la manipulation. Parce que le public vient dans la perspective du théâtre, ce qui change déjà le mode de communication. A Hambourg, notre spectacle Deadline était assuré par des spécialistes des obsèques: un orateur funéraire, une femme qui autopsie les corps à la morgue, une violoniste (russe) qui joue du violon aux funérailles. Après le spectacle on m'a dit: “Excellents vos acteurs”. A aucun moment on ne les avait présentés comme tels, ils racontaient les faits sous une forme directe, mais les spectateurs étaient venus avec leur propre machine de contextualisation théâtrale.»

Selon Vincent Baudriller, l'influence de Kaegi sur les jeunes artistes actuels est «considérable». On les comprend. Car cette figure phare de la scène alternative berlinoise pourrait se vanter d'une part d'avoir réinitialisé les codes de la «sortie théâtrale» traditionnelle, d'autre part d'avoir fédéré des spectateurs jusque-là hostiles aux plaquettes de saison. Ce qu'il ne risque pas…

«Notre projet Situation Rooms (une sorte de jeu de rôle en 3D sur les dessous du trafic d'armes international, NDLR), a attiré pas mal de gamers, c'est vrai. Mais de là faire naître une passion pour le théâtre en général, je ne pense pas du tout!»

Néanmoins, il admet qu'il y a encore dix ans «les amateurs de cinéma ou d'art contemporain, par exemple, ne mettaient certainement pas les pieds au théâtre. Peut-être des pièces comme les nôtres ont-elles contribué à les convaincre que la scène était en train de bouger».

Une chose est sûre: travailler comme il le fait avec une centaine de citadins lambda pour ses pièces 100% Berlin ou 100% Paris ne laisse indemne ni les participants, ni les spectateurs, ni les équipes des théâtres.

«Tous ces artistes qui mettent en scène un certain type de population, qui construisent des prototypes pour une ville donnée permettent aux structures de mener des travaux de médiation passionnants auprès des publics, reprend Vincent Baudriller. Quand Frédéric Fisbach travaille pendant des mois avec une centaine d'avignonnais pour les mettre en scène dans Les Feuillets d'Hypnos, on assiste à une aventure humaine tout à fait singulière. Ce sont des projets fédérateurs qui créent des liens puissants avec les territoires.»

Et pourraient bien remotiver, au passage, tous les spectateurs gavés par le théâtre à papa.

Les dates

Dancing Grandmothers, ch. Eun-Me Ahn, du 6 au 9 août au Théâtre National de la Colline / Festival Paris Quartier d'Été
Le sacre du printemps, de She She Pop, du 11 au 14 septembre au Théâtre Vidy-Lausanne et du 20 au 24 octobre au Théâtre de la Ville de Paris - Festival d'Automne à Paris
Schubladen, de She She Pop, du 14 au 17 octobre au Théâtre de la Ville de Paris | Festival d'Automne à Paris
Please, Continue (Hamlet), de Yan Duyvendak et Roger Bernat du 19 au 30 novembre au Théâtre National Populaire de Villeurbanne
Situation Rooms, de Stefan Kaegi, du 10 au 28 septembre au Théâtre Vidy-Lausanne
Remote Le Havre, spectacle déambulatoire de Stefan Kaegi du 15 au 30 novembre | Festival Automne en Normandie

 

Eve Beauvallet
Eve Beauvallet (7 articles)
Journaliste
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