Géorgie: retour sur le cliché emblématique du conflit
La photo «The crying man» avait suscité de lourdes polémiques.
- Gleb Garanich pour Reuters. Zaza Razmadze avec son frère mort dans les bras, à Gori, 9 août 2008. Dans le corps du texte: Zaza R -
Un an après, il est encore impossible à Gleb Garanich d'en parler. «J'ai subi trop de pressions à cause de cette photo, se contente-t-il de lâcher au téléphone. Elle a suscité une intense polémique et je dois d'abord demander l'autorisation à mon supérieur avant de faire le moindre commentaire.» La réponse sera «Niet». Le sujet est jugé bien trop sensible. Après sa publication dans les journaux du monde entier, les internautes se sont défoulés sur des blogs et des forums, souvent pro-russes, pour dénoncer une «mise en scène», une photo de propagande au service de l'Etat géorgien. Le corps aurait été déplacé, l'image savamment arrangée. Preuves plus ou moins valables à l'appui. Voilà pour la controverse qui a couru un moment sur la Toile. Quant aux pressions, aucune information précise à ce sujet. Un autre photographe qui sillonne le Caucase depuis de nombreuses années, croisé à Tbilissi fin juillet, croit savoir que Garanich a reçu des menaces de la part des Russes. De quelle nature? Provenant de qui exactement? Mystère. Mais elles semblent en tout cas avoir été prises très au sérieux par Reuters qui a donc décidé de garder le silence.
En revanche, une personne a accepté de nous parler: Zaza Razmadze, 36 ans, qui n'est autre que l'homme en pleurs de la photo. Nous l'avons retrouvé à Gori, dans la casse où il travaillait avec son frère. De part et d'autre d'un chemin de terre, de petites échoppes en bois regorgent de matériel automobile: enseignes pour taxis, pièces détachées, produits d'entretien... Zaza nous invite à le suivre dans l'une de ces cabanes. Au fond du réduit sans lumière, une fontaine de briques rouges. Un sanctuaire à la mémoire de son frère que Zaza a construit de ses mains. Cela va bientôt faire un an que Zvad est mort. Le matin de notre rencontre, Zaza est allé se recueillir sur sa tombe. Il peine à parler de ce qui s'est passé le 9 août 2008. «Mon cœur est brisé à tout jamais», commence-t-il avant de se taire. Ses mains caressent nerveusement le bois de la table à côté de lui, avec une rage contenue. Pourtant, il se souvient de ce jour comme si c'était hier.
Cet après-midi-là, il travaille au garage. Son frère, Zvad, est censé être parti la veille avec sa femme enceinte de 8 mois et Dito, leur fils de 8 ans, dans un village des environs. Soudain, Zaza entend de violentes explosions. Les Russes bombardent le quartier dans lequel vit son frère et sa famille. Comme mû par un pressentiment, il se rend immédiatement sur place pour voir ce qu'il se passe. Etat de choc. Le quartier est ravagé, les immeubles en feu, le sol jonché de débris et de cendres. Et au milieu des décombres gît le corps de Zvad. Zaza ne comprend pas tout de suite, croit que son frère est seulement blessé. Il retire sa chemise pour éponger le sang qui coule sur le visage de Zvad. Et réalise alors l'impensable: son frère est mort. Plus tard, il apprendra que sa belle-sœur a elle aussi été tuée dans les bombardements. Seul Dito, caché par son père dans un garage, a survécu. Très traumatisé, il vit aujourd'hui avec l'une de ses tantes, dans le village où sont enterrés ses parents.
Zaza, lui, s'est marié il y a deux mois. Mais il souffre toujours autant de la disparition de son frère. «Durant les mois qui ont suivi sa mort, j'ai vécu seul dans un cabanon près du garage, confie-t-il. Je restais enfermé jour et nuit, avec les photos de mon frère placardées sur tous les murs, y compris celle de la tragédie. Je devenais comme fou, j'avais des hallucinations.» Encouragé par ses proches et ses collègues — l'un d'entre eux reste près de lui durant tout l'entretien —, il sort peu à peu de cette réclusion morbide. Il n'a d'ailleurs pas eu vraiment le choix. La photo de Gleb Garanich a fait de lui une «célébrité tragique», comme il dit. Les médias ne lui ont pas laissé de répit, les journalistes géorgiens et étrangers défilant sans arrêt dans son garage pour obtenir une interview. «Je ne suis pas une star, lance Zaza. Je ne souhaite pas à mon pire ennemi de connaître un jour ce que j'ai vécu.» Aujourd'hui, il dit ne plus rien avoir à perdre. Alors que les tensions entre la Géorgie et la Russie connaissent un inquiétant regain depuis une semaine, Zaza n'a pas peur d'une nouvelle guerre. «Si les Russes nous attaquent à nouveau, tout le monde prendra les armes. Même les femmes.» Nous quittons Zaza. Il se tient droit à l'entrée du garage. Sur le chemin du retour, notre interprète sort de sa réserve: «Après avoir rencontré cet homme, vous pensez toujours qu'il s'agissait d'une photo de propagande ?»
Elisabeth Philippe
Image de une: Gleb Garanich pour Reuters. Zaza Razmadze avec son frère mort dans les bras, à Gori, 9 août 2008. Dans le corps du texte: Zaza Razmadze par Guillaume Belvèze, 31 juillet 2009.
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Mis à jour le 10/08/2009 à 20h26












![Sarkozy-Jésus et ses journalistes-apôtres [INTERACTIF] Sarkozy-Jésus et ses journalistes-apôtres [INTERACTIF]](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/sarkozy-apotres.jpg)


































Ou allons nous sérieusement? Comment la presse peut oser harceler, car désolé messieurs les journalistes c'est le seul mot qui me vient à l'esprit, un homme qui vient de perdre son frère?
Que vaut la dignité de l'homme face à la surmédiatisation et la médiatisation qui en découle? Car nous en sommes là, le droit d'information, droit inviolable et prioritaire pour les journalistes devrait-il passer devant la douleur d'un homme?
Ce procédé que je qualifierai de voyeurisme, ne s'accorde aucune limite...
Irions-nous voir le frère d'un suicidé? Bien sur que non, cet homme a eu la malchance d'avoir été photographié au cours d'un conflit, après qu'il soit emblématique ne peut justifier le harcèlement subi par cet homme qui essaie, tant bien que mal, de faire son deuil...
Comme @Zinheim quel respect pour les personnes qui ont "quitté" leur famille. J'ai été TRES TRES choqué la semaine dernière par une radio, RMC, que j'appréciais, qui le matin se "gargarisait" d' avoir l'exclusivité de l'interview de l'oncle de la petite fille décédée en effectant un sport d'eau.
Ce type de com people et NON d'INFO a un côté malsain. Mesdames,Messieurs les journalistes posez-vous la question en toute honnêté qu'auriez fait comme article sur les camps de concentration ou les évènements comme Oradour sur Glane? Allez mettez-vous devant votre PC et faites le en toute honnêté avec l'esprit de ce que vous écrivez aujourd'hui du genre:
A l'ouverture du camp ou de l'église le frère a retrouvé les siens dans une posture : interview exclusif...... A la fin serez-vous fier? je ne crois pas, car comme tout humain respectable vous avez une conscience écoutez là elle est bonne conseillère.
Merci pour ceux qui sont partis et pour le chagrin de ceux qui restent et dont la peine doit être RESPECTEE.
On ne peut tout de même pas reprocher aux journalistes de faire leur travail sous prétexte de respect de la douleur des victimes. Dans ce cas nous ne serions jamais informés des événements importants qui sont souvent découverts par le témoignage des victimes. Elles-mêmes sont souvent les premières à informer les médias.
Par contre on peut reprocher à la journaliste cet article qui n'a de fond que le pathos, qui n'apporte rien de plus sur la question soulevée : cette photo est-elle bidonnée ou pas ? ça c'est fondamental à savoir.
Or le papier ne nous apporte aucune preuve et met en scène l'émotion autour d'une interview qui pour le coup était totalement inutile. Mais pire on sent nettement la propension de la journaliste à prendre partie pour la sincérité de l'image juste parce que l'un des protagoniste souffre de la perte de son frère... là c'est grave.