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C’est arrivé près de chez vous: quand Dali et son ego se font manipuler pour jouer dans «Dune»

Elise Costa, mis à jour le 03.08.2014 à 17 h 03

En 1975, un réalisateur surréaliste chilien, un producteur français et une muse piègent l’artiste Dali pour jouer dans l’adaptation cinématographique du roman de SF de Frank Herbert.

Un croquis de HR Giger pour le château de la maison Harkonnen tel qu'il était imaginé pour le Dune d'Alejandro Jodorowsky. Sony Pictures.

Un croquis de HR Giger pour le château de la maison Harkonnen tel qu'il était imaginé pour le Dune d'Alejandro Jodorowsky. Sony Pictures.

Petite vengeance, passions éphémères et bad timing… Tout au long du mois d’août, retrouvez les anecdotes obscures du cinéma français.

Dans l’excellent documentaire Jodorowsky’s Dune (Frank Pavich, 2013) projeté au festival de Cannes l’an dernier, le réalisateur Alejandro Jodorowsky est face caméra, chevelure virginale et sourire nacré, un chat siamois sur ses genoux. Il dit avoir voulu créer une œuvre suprême, libératrice, un film-prophète s’apparentant à l’arrivée d’un nouveau Dieu. Cette création artistique, explique-t-il, devait ouvrir les consciences et exercer une influence majeure dans le cinéma.

A la suite du succès européen de The Holy Mountain (1973) en plein boom du LSD, le producteur Michel Seydoux appelle Jodorowsky, «Jodo» pour les intimes, et lui propose de financer son prochain long-métrage («Ce que tu veux!»). Jodo lui demande alors d’adapter Dune, le best-seller de science-fiction écrit par Frank Herbert en 1965. Il n’aura pas à réclamer deux fois: Seydoux lui loue fissa un château en France pour qu’il puisse se consacrer à l’écriture du scénario.

Au cours de ce projet dantesque auquel se greffent le dessinateur Moebius, Orson Welles et Pink Floyd, Alejandro Jodorowsky choisit son fils, Brontis, dans le rôle de Paul, le garçon mutant. Pour le préparer, il engage un entraîneur, Jean-Pierre Vignau, qui apprend à Brontis Jodorowsky «les techniques de karaté, karaté jujitsu, pied-poing-clé de bras, synthèse de karaté, judo, aikido, atemi-jitsu» durant deux ans.

Il ne reste plus qu’un seul rôle-clé à pourvoir.

Michel Seydoux et Jodo ne voient que Dali pour incarner l’empereur Shaddam Corrino IV dans Dune. Avec toutefois un obstacle psychologique de taille: Dali n’est pas du genre à se laisser convaincre.

Mais Amanda Lear, muse extraordinaire de l’homme à la fine moustache, aime beaucoup le livre de Frank Herbert. Elle donne au réalisateur –qui lui promet le rôle de la Princesse Irulan en échange– ce conseil:

«Fais attention à Dali car c’est une personne destructrice. S’il te dit oui, il fera tout pour détruire le film.»

La recommandation est prophétique. Dali réclame plus que la lune:

«Est-ce que je peux avoir des hélicoptères? Et des girafes enflammées?»

Le budget prévisionnel s’envole et la question de son salaire n’a même pas encore été abordée.

Jodorowsky’s Dune

Un jour, le peintre espagnol va voir Jodorowsky:

«Je travaillerai avec toi mais je veux être l’acteur le mieux payé d’Hollywood. Je veux 100.000 dollars par heure.»

Michel Seydoux s’étrangle. Dali est bel et bien le seul à pouvoir jouer le personnage de l’empereur totalitaire.

En bon homme d’affaires qui se respecte, le producteur français trouve alors une parade. Il demande à Jodorowsky combien de minutes Dali doit apparaître à l’écran.

«Maximum 5, probablement 3!»

Seydoux va donc voir Dali et lui fait à son tour la proposition suivante:

«Je te paierai 100.000 dollars la MINUTE!»

L’idée plaît beaucoup à l’artiste, qui se réjouit à l’avance d’être «l’acteur à 100.000 dollars la minute».

Jodorowsky explique ensuite à Dali qu’il fera faire un moulage hyper réaliste de son visage: l’empereur, craignant d’être tué, aura un sosie-robot. Et le robot jouera. L’homme est doublement enchanté:

«Oui, et tu me donneras la sculpture pour mon musée!»

Marché conclu. Dali accepte de jouer dans Dune.

Dune ne verra jamais le jour dans les salles de cinéma: après avoir dépensé 9,5 millions de dollars en pré-production, il est devenu impossible de réunir le reste des fonds nécessaires. Non en vain: le film influencera bel et bien l’industrie cinématographique, en inspirant notamment quelques-unes des scènes mythiques de Star Wars, Blade Runner ou encore Contact.

Jodorowsky’s Dune

par Frank Pavich, disponible en VOD et Blu-Ray.

 

Elise Costa
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Journaliste
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