Comment Aberlour est devenu le whisky préféré des Français

DR

DR

Si cette distillerie du Speyside, qui prospère dans le giron de Pernod-Ricard depuis 40 ans, produit le single malt le plus consommé en France, cela n’a rien d’un hasard.

Tous les chemins mènent à Rome, mais une seule route conduit à Charlestown of Aberlour, dans le Speyside, cette région d’Ecosse qui compte plus de distilleries de whisky au mètre carré que de jours de pluie. La route A95, jalonnée de panneaux dont la seule vue donne soif – Craigellachie, 3 km (j’arrondis, c’est en miles),  Macallan, 6 km, Knockando, Rothes, Strathisla… –, et qui taillade le village telle une saignée parallèle à la rivière Spey.

Une seule route mène à Aberlour, mais selon la direction dans laquelle on l’emprunte la puissance évocatrice des lieux sera bien différente. En arrivant par le nord-ouest, vous franchirez d’abord la biscuiterie Walkers, qui fabrique les fameux shortbreads: une plaquette de beurre et 12 zillions de calories par sablé, 3 minutes sur la langue et toute une vie sur les hanches.

En venant du sud-est, en revanche, et à condition de bien tendre le cou vers la droite, vous serez accueilli par un modeste bâtiment de belle pierre caché par la végétation, la distillerie qui élabore sans la ramener le single malt le plus apprécié des Français.

En football, c’est toujours l’Allemagne qui gagne à la fin. En matière de single malts, c’est Glenfiddich qui domine le monde. A l’exception de quelques notables résistances locales: Glenlivet est n°1 aux USA, Yamazaki au Japon, GlenGrant en Italie, Cardhu en Espagne… et Aberlour en France.

Avec 1,3 million de bouteilles dégustées chaque année, soit 18% de part de marché (source : Nielsen 2014), les Français font rimer Aberlour avec amour – même si, en Ecosse, la prononciation est plus proche d’«Aberlaoweur». Fait inédit pour un scotch, c’est depuis l’Hexagone que la distillerie a mené son expansion et pointe aujourd’hui entre la 6e et la 7e place du classement mondial des single malts.

Pernod-Ricard, qui a racheté Aberlour en 1975, n’a pas lésiné pour la propulser. «C’est une fabuleuse réussite française, dit-on avec envie chez l’un des concurrents directs. Ils ont fait un boulot formidable sur le terrain, auprès des cafés-restaurants, des cavistes, et surtout de la grande distribution. Ils ont conquis leur place de n°1 mètre par mètre, le couteau entre les dents, au prix d’énormes investissements. Et ça a payé.»

Avec une stratégie simple et implacable: un positionnement très haut de gamme entretenu par des opérations qui font causer (un coffret de noël en général aussi sublime qu’inaccessible à moins de fusiller son Livret A, un restaurant gastronomique éphémère très couru, l’Aberlour Hunting Club, orchestré cette année du 4 au 6 novembre par Emmanuel Renaut, le chef triple étoilé du Flocon de sel, à Megève). Et une gamme permanente étendue jonglant entre les références distribuées en supermarchés et celles proposées chez les cavistes.


 

Attention, ça se bouscule en linéaires. Ouvrez grand la bouche et déclinez votre âge: 10 ans, 10 ans encore mais versions Sherry Cask Finish ou Double Cask Matured, 12 ans, 12 ans toujours mais non filtré à froid (un must, celui-là !), 12 ans (décidément) Double Cask Matured, 15 ans Select Cask Reserve (une exclu française dénichable chez certains cavistes, véritable bombe à fragmentation d’épices, qui remplace la Cuvée Marie d’Ecosse), 16 ans, 18 ans, et avec deux  options supplémentaires, Bourbon Cask Matured ou Sherry Finish… J’en oublie sûrement.

S’y ajoutent les batchs du très séduisant A’bunadh («naturel», en gaélique), un brut de fût (de xérès) dont le degré d’alcool varie selon les années – 60,4% pour le 46e batch vendu actuellement –, succulent dessert liquide à la bouche de fruits secs et de noisette-choco-café. Ainsi que les Vintages White Oak, vieillis en fûts de chêne américain (qui tirent un peu trop sur la vanille amère) et sortis en exclusivité sur le marché français.

La devise apposée à l’entrée de la distillerie sonnait déjà comme une promesse : «Let the deed show» (laissez parler les actes), répétait James Fleming, le fondateur d’Aberlour, un marchand de grain qui planta ses alambics en 1879 sur l’emplacement d’une scierie qu’il possédait.


 

Son héritage, des whiskies ronds au fruité épicé très reconnaissable et à la maturation soignée, pour moitié en ex-fûts de xérès importés d’Espagne et pour l’autre en hogsheads de bourbon, parle de lui-même, indeed. Les deux tiers de la production – 4,2 millions de litres d’alcool pur (non dilué, donc) par an dégurgités par 4 immenses alambics en forme de cloches trapues – sont réservés à l’élaboration des single malts, le reste partant dans les blends.

Deux tiers de 4,2 millions de litres, ramenés à 45% en moyenne et embouteillés à 70 cl moins l’âge du capitaine: cela nous fait combien de flacons, déjà? Je vous laisse réfléchir en me servant un verre.

A LIRE AUSSI