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Ebola: s'inquiéter, oui mais pour les bonnes raisons

Andréa Fradin, mis à jour le 01.08.2014 à 15 h 03

Pas de panique, ce n'est pas le début d'un film catastrophe. Mais n'oubliez pas l'Afrique.

Du personnel médical transporte le corps d'une victime d'Ebola, en Sierra Leone, le 25 juin 2014. REUTERS/Umaru Fofana

Du personnel médical transporte le corps d'une victime d'Ebola, en Sierra Leone, le 25 juin 2014. REUTERS/Umaru Fofana

Je me revois encore début du mois d'avril dernier, couchée sur mon lit, à me faire peur en lisant la fiche Wikipedia d'Ebola.

«Saignement des gencives et des yeux, rejets de sang par la bouche, le nez, l'anus, l'urine ainsi que par saignements vaginaux.»

La dernière épidémie en date, dont le premier cas remonterait déjà à janvier, faisait alors un tout petit peu parler d'elle –86 décès, 137 cas enregistrés alors–, et, abreuvée d'oeuvres virales audiovisuelles en tout genre (zombiesque façon Romero ou World War Z, en passant par 28 jours plus tard, jusqu'au très technocratique Contagion), j'étais inquiète à l'idée d'assister à l'éclosion de la pandémie qui coûterait la vie à pas mal de représentants de l'espèce humaine.

Inquiète, mais aussi un peu excitée de cette enthousiasme morbide qui nous agite devant les scénarios fantasmés de catastrophes et de désastres. De celui un peu honteux qui comble cette attente, pour reprendre la terminologie de Paul Virilio, qui nous fait dire qu'au moins, on sera aux premières loges.

Bande annonce de Contagion, sorti en 2011.

Pour cette raison, et par crainte de transmettre une inquiétude vaine, j'avais abandonné l'idée d'écrire un article sur le sujet. Le ministre des Affaires étrangères de la Guinée, foyer de l'épidémie, achevant de me convaincre en déclarant mi-avril le tout «sous contrôle».

Ebola, c'est quoi?

Un virus porte le nom d'une rivière zaïroise aux alentours de laquelle l'une des premières épidémies est apparue, en 1976.

Il appartient au groupe des fièvres hémorragiques virales (FHV) et les infections qui en découlent peuvent atteindre un taux de mortalité de 90%.

 

Du coup, en voyant les médias du monde entier traiter soudainement, depuis quelques jours, cette même épidémie, je m'interroge.

Dispose-t-on réellement d'élements nouveaux et des raisons objectives de s'en alarmer davantage qu'aujourd'hui? Ou la Terre entière plonge-t-elle dans cette fascination mêlée d'effroi pour la perspective d'une pandémie cracra?

Matière de films à grand frisson

Il faut dire qu'Ebola a tout pour nous faire flipper. «C'est très, très impressionant», nous confirme un professionnel de santé, qui a notamment travaillé sur une épidémie de choléra, et qui ajoute que ce n'est pas un hasard si «tous les films [de contagion] s'inspirent de la fièvre hémorragique».

Des symptômes vraiment dégueulasses, dont Wikipedia assure un portrait plutôt fidèle. Un taux de létalité approchant les 90%, synonyme d'une mort quasi assurée en cas de contraction de la maladie. Aussi, une absence de vaccin ou de traitement spécifique. Sans oublier la transmission interhumaine, qui n'arrange rien. Enfin, et surtout, l'énorme flou qui entoure la maladie, qui a été assez peu observée.

Doomsday (2008), autre film décimé par un virus mortel, "The Reaper Virus".

Jusqu'à récemment, précise Médecine tropicale, véritable bible en la matière, on ignorait jusqu'aux origines, (ou «réservoir»)  de cette maladie –que des études associent désormais aux chauves-souris. De même, des incertitudes existent sur la transmission d'Ebola.

Les versions changent en effet en fonction des intervenants: tel expert souligne que pour contracter Ebola, il faut carrément qu'une personne infectée nous vomisse dessus (ou nous soumette tout aussi directement un autre de ses fluides), quand d'autres envisagent la possibilité d'une simple transmission par contacts indirects avec un environnement contaminé par ces liquides. Or entre les deux scénarios, il y a tout un monde, qui entretient cette incertitude... Et alimente les gros titres susceptibles de titiller notre parano:

«Une femme avec Ebola s’échappe de la quarantaine et est maintenant perdue dans une ville d’un million d’habitants» | Salon.

«On redoute que le virus ait désormais atteint l'Asie» | The Daily Mail

«Ces 35 pays à un vol des pays touchés par Ebola» | Quartz

Pour ne rien arranger, le médecin présenté comme «le seul spécialiste en fièvres hémorragiques de la Sierra Leone» vient de mourir, comme d'autres soignants avant lui, après avoir contracté le virus Ebola.

Médecine tropicale, toujours, ne s'y trompe d'ailleurs pas en prevenant les professionnels de la santé du potentiel médiatique des fièvres hémorragiques, dès les premières lignes qui y sont consacrées:

«[...] souvent médiatisé en raison d’un pronostic parfois redoutable, d’une transmission réputée facile et de l’origine, souvent encore entourée de mystère, des virus responsables.»

Hors de contrôle

Au milieu de ce flou, quelles sont les certitudes? Les chiffres, pour commencer. 672 décès au 23 juillet selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS); a priori 729 au 27 juillet selon un dernier bulletin. «Soit une augmentation en quatre jours de 8,5% du nombre des décès et de 10,1% du nombre des cas depuis le précédent bilan de l’organisation onusienne», note notre spécialiste de la question Jean-Yves Nau.

A ce titre, difficile de douter du vocable employé par l'OMS, qui qualifie l'épidémie de «flambée». De même, difficile de complètement remettre en cause la parole de certaines ONG sur place, telles que Médecins sans frontières (MSF), qui affirment depuis la fin du mois de juin que «l'épidémie est hors de contrôle». Formule parfois jugée trop alarmiste, et qui a très probablement contribué à raviver l'intérêt des médias pour Ebola.

«MSF fonctionne beaucoup sur les dons, nous explique notre spécialiste du terrain, une mobilisation au niveau gouvernemental et international est donc nécessaire.»

Tirer un peu trop fort sur la sonnette d'alarme serait donc dans ce contexte un mal nécessaire.

D'autant plus que des études, telles que celle du professeur Antoine Flahault en date de 2006, démontrent que plus le délai d'intervention est court, plus le contrôle des épidémies d'Ebola est efficace.

Or mi-avril, lorsque l'épidémie a été déclarée sous contrôle en Guinée, la vigilance n'était plus de mise, comme le regrette dans le Guardian Pierre Formenty, un expert de l'OMS:

«A la fin du mois d'avril, nous avons commencé à voir une baisse du nombre de cas et nous avons peut-être assisté à un relâchement des équipes dans les trois pays, et ce relâchement a permis aux choses de se relancer.»

L'expression «hors de contrôle» est donc suffisamment forte pour maintenir la vigilance et n'est pas, en plus, erronée d'un point de vue épidémiologique, souligne encore Antoine Flahault:

«Epidémiologiquement parlant, une épidémie est “sous contrôle” lorsque le nombre de cas baisse durablement et significativement. Tant que de nouveaux foyers apparaissent et se propagent, on peut raisonnablement dire que l’épidémie n’est pas encore contrôlée.»

Pas de panique...

Reste à savoir où cette épidémie est effectivement «hors de contrôle», souligne notre expert du terrain. Dans un village? Une ville? Une région de l'Afrique? Ou bien à l'échelle du continent voire de la Terre entière?

Et c'est bien là tout le problème: véridique pour une zone précise, l'expression répétée à l'envi est sujette à toutes les interprétations. Et se traduit rapidement, sur les autres continents, par une espèce de psychose au parfum de pandémie. Or les infectiologues que nous avons interrogés sont formels: ce scénario n'est pas envisagé.

«Une pandémie est exclue», tranche ainsi Pierre-Marie Girard, chef du service des maladies infectieuse et tropicales de l'hopital Saint-Antoine, à Paris. Pourquoi? Tout simplement parce que les dispositifs de soin, notamment en France, sont loin d'être les mêmes que dans les zones aujourd'hui concernées par Ebola. Quand bien même un cas se présenterait, un protocole strict de prise en charge serait appliqué précisément dans le but d'isoler au plus vite le patient.

«Maintenant, que l'épidémie actuelle s'étende aux pays limitrophes, oui! On ne peut pas dire qu'il n'y a aucun risque. C'est inquiétant.» 

... mais n'oublions pas l'Afrique

Pour ce médecin, comme pour Pierre Tattevin du service infectiologie de l'hopital de Rennes, s'il est important de ne pas alimenter une panique mondiale qui n'a pas lieu d'être, il reste en effet essentiel de ne pas minimiser l'épidémie qui sévit aujourd'hui en Guinée, au Sierra Leone, au Liberia et peut-être désormais au Nigeria.

Ebola peut certainement être considéré comme à haut risque en Afrique. Pas en France.

Pierre Tattevin, médecin au service des maladies infectieuses du CHU de Rennes.

A ce titre, ces médecins récusent les comparaisons établies par certains soignants, qui relativisent la portée d'Ebola, ses 700 victimes sur sept mois, en les rapportant au bilan des virus de la grippe, à qui l'OMS attribue chaque année plusieurs centaines de milliers de victimes à travers le monde. Au risque de rassurer une opinion publique mondiale qui commence à s'inquiéter d'Ebola... au point qu'elle en oublie l'Afrique. Où il y a de véritables raisons de s'inquiéter, insiste Pierre Tattevin, qui s'est rendu au Liberia en mai dernier:

«Le plus gros hopital a fermé depuis plusieurs jours là-bas, à la suite de la mort de plusieurs soignants. De même que les urgences du plus gros CHU du pays. C'est préoccupant, il y a une véritable crainte pour la région.»

Et de résumer la situation en une phrase:

«Ebola peut certainement être considéré comme un virus à haut risque en Afrique. Pas en France.»

Faut-il donc s'inquiéter d'Ebola? Sans aucune hésitation. Mais uniquement pour les bonnes raisons. Oui, le virus est dangereux. Oui, la situation est extrêmement préoccupante en Afrique. Mais rangez vos fantasmes d'apocalypse hollywoodienne: il n'y aura pas de pandémie. 

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
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