Culture

Pourquoi «Illmatic» de Nas est l'album de rap le plus commémoré de l'histoire

Brice Miclet, mis à jour le 06.08.2014 à 17 h 23

Les 20 ans de la sortie du premier album studio du rappeur américain Nas, c'était le 19 avril dernier. Pourtant, on en entend encore parler.

Nas au festival du film de Tribeca à New York le 16 avril 2014, REUTERS/Shannon Stapleton

Nas au festival du film de Tribeca à New York le 16 avril 2014, REUTERS/Shannon Stapleton

2014 est une année riche en commémoration de sortie d'album: Like A Virgin de Madonna (1984), Purple Rain de Prince (1984), Born In The USA de Bruce Springsteen (1984), Grace de Jeff Buckley (1994), 461 Ocean Boulevard d'Eric Clapton (1974) ou encore A Love Supreme de John Coltrane (1964)... Les 20 ans, notamment, sont toujours un cap que l'on fête dignement. Mais en général, cela ne dure pas trois mois.

Pourtant, depuis avril, on ne cesse de parler du premier album de Nas, Illmatic, sorti le 19 avril 1994. Bien sûr, la classique réédition était de mise (sortie le 15 avril) et un grand nombre de médias sont revenus sur cet anniversaire. Mais on est en août, et ça dure toujours.
 



Toujours plus d'actus

La preuve: le rappeur vient d'achever une tournée mondiale et partout où il est passé, ce fut l'événement. De plus, le 15 juillet, Nas a clipé un des morceaux phares d'Illmatic, Represent, qui n'avait encore jamais été mis en images. Le noir et blanc et les poses devant Queensbridge, dans le quartier de Nas y sont de rigueur, histoire de renforcer l'effet nostalgique. 

Pour finir, un documentaire, Time Is Illmatic, axé sur la création de l'album, a été projeté en avant première lors du Paris Hip Hop Festival le 3 juillet.

Certes, Illmatic est un grand album pour de multiples raisons... Mais ces commémorations lui font prendre une toute autre dimension en étant désormais présenté comme le seul album de hip-hop de référence. A noter pourtant qu'il est placé 402e au classement des plus grands albums de tous les temps par le magazine Rolling Stone, loin derrière Raising Hell de Run DMC ou It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back de Public Enemy. Un tel classement est certes toujours subjectif, mais cette 402e place n'a choqué personne auparavant.



Illmatic représente une époque révolue. Cela ne date pas d'hier, certes, mais la manière dont on parle du hip-hop change, et l'imparfait a de plus en plus sa place dans les conversations. Les journalistes n'ont plus le même âge et certains ont largement grandit avec le hip-hop. Commémorer Illmatic et capitaliser sur ses 20 ans, c'est aussi regarder en arrière avec nostalgie, signe que l'âge d'or est loin derrière nous. Un peu comme on le ferait pour un artiste décédé.

Nas a 40 ans. Les premiers fans de hip-hop en ont 50. Le rap est est progressivement en train de passer au statut de musique historique. On parle de lui au passé, on fait des rétrospectives, on consacre des livres à son histoire.

Désormais, on commémore une époque, voire une année. Il faut dire que 1994 a été prolifique, pour le hip-hop notamment. Les 20 ans d'Illmatic arrivent donc à une période où le rapport du public au hip-hop inclut désormais une grande part de nostalgie. Un peu comme comme pour la techno en ce moment.
 



Pour entretenir cette flamme et permettre à Nas d'élargir son public hors des Etats-Unis, rien de tel qu'un timing savamment élaboré.

D'abord, la réédition d'Illmatic , le 15 avril 2014. Quatre jours plus tard, le 19 avril, c'était le jour J et les médias ont évoqué l'anniversaire, mais aussi la réédition qui venait de sortir. Classique. En France, on apprend alors que Nas lance une tournée mondiale passant par Paris. Le rappeur y chantera Illmatic, un set hommage est prévu spécialement. Un procédé bien connu, mais particulièrement bien huilé dans ce cas. D'autant qu'en France, Nas n'atteint pas la renommée d'un Jay-Z, d'un Eminem, d'un Snoop Dogg, d'un Kanye West ou d'un Dr Dre.

Une stratégie unique dans le hip-hop

Depuis 2010 et la sortie de son album Distant Relatives en duo avec Damian Marley, Nas a peu fait parler de lui en France. Son opus Life Is Good en 2012 et son maxi duo avec Common, Nas.com, ne se sont glissés qu'à des places anecdotiques dans les charts français et européens.

Rien de surprenant alors à voir Nas attaquer le marché mondial avec cette grande tournée et tenter de se relancer à grand coup d'anniversaire, tactique qu'aborde Simon Reynolds dans son livre Retromania: Pop Culture's Addiction To Its Own Past (Faber & Faber, 2011) lorsqu'il cite Barry Hogan, fondateur du festival All Tomorrow's Parties, qui parle d'une tournée de My Bloody Valentine de 2008 dans laquelle le groupe jouait exceptionnellement la même set-list qu'en 1992:

«Monter la reformation de My Bloody Valentine a été lucratif pour toutes les personnes impliquées. Je pense que n'importe quel promoteur aura toujours une part de son catalogue de shows consacré aux tournées de comeback.»

Mais auparavant, et pour être sûr que l'actualité soit double, le documentaire consacré à l'album sort le 3 juillet. Nas, qui avait déjà l'idée de sortir un film sur la gestation de l'album depuis un moment, a chargé directement son manager Anthony Saleh d'en superviser l'écriture et de le co-produire.

Grâce à ces hommages, dans la tête des gens, Illmatic est bien THE album de hip-hop. Il ne reste plus qu'à apporter un contenu inédit aux fans et aux nouveaux convertis: le clip de Represent.

Cela prend trois mois, mais financièrement, cela vaut le coup. Tous les concerts de Nas en Europe ont fait salle comble et la tournée américaine s'annonce toute aussi blindée. Et surtout, une telle stratégie et une telle avalanche d'hommages est inédite dans le hip-hop. Il y a bien sûr eu quelques précédents, tels que le documentaire consacré à la carrière du groupe A Tribe Called Quest, Beats, Rhymes & Life, en 2011, mais rien de comparable concernant un album de rap.

Un immense album tout de même

Néanmoins, tout n'est pas qu'une histoire de marketing. Avec ce premier album, Nas a marqué le hip-hop, mais aussi la musique moderne en général. Rien de tel n'était sorti auparavant. Illmatic, ça n'est pas le nihilisme cinglé des Beastie Boys, la haine ego-trip de NWA, la malice groovy d'A Tribe Called Quest, l'engagement de Public Enemy, la sensualité de LL Cool J ou encore le sponsoring de Run DMC.

C'est New York. L'album est un portrait de cette ville, la musique a la couleur de ses murs. Nas l'expliquait en avril au magazine Clash:

«Les sujets que j'aborde sont des sujets qui étaient d'actualité avant la sortie d'Illmatic; la rue, les statuts socio-économiques, la lutte des peuples... J'ai juste rendu cela terriblement concret.»

Ce que confirme One9, réalisateur de Time Is Illmatic, dans Spin quelques jours plus tard:

«Quand on parle d'Illmatic, on parle de quelque chose qui résonne dans les âmes, dans les tripes, même pour quelqu'un qui n'a pas grandi avec le hip-hop. Quand je l'ai entendu pour la première fois, ça m'a terrassé. Je n'avais rien entendu d'aussi doué lyriquement, d'aussi brut.»

Illmatic est au hip-hop ce que What's Going On est à la soul: pas forcément le plus grand album, mais un album charnière.
 



Les textes, les productions de Large Professor, de Pete Rock, de Q-Tip ou de DJ Premier, la rythmique de la voix qui jongle avec les silences... C'est le début d'une autre manière de rapper, celle que le Wu-Tang un an auparavant, entre autres, a déjà commencé à développer et que Jay-Z prendra à Nas.

Artistiquement, il y a bien un avant et un après Illmatic pour le hip-hop, que ce soit dans le flow, dans la découpe des productions de Premier ou de Pete Rock, dans les sujets abordés et dans le fait que cet album soit le retour de New York sur le devant de la scène, le quartier de Queensbridge plus particulièrement. Le rap, avec Nas, se revendique désormais poétique.

Qui honore Nas?

Cette commémoration bien rodée est donc le signe du passage du hip-hop dans une dimension de plus en plus historique, la preuve d'un changement de génération au sein de son milieu déjà bien amorcé. Ce qui pousse aussi les médias à relayer cet anniversaire, c'est qu'Illmatic n'a pas seulement eu un impact sur le public. En 1994, d'ailleurs, sa sortie n'est pas un succès gigantesque. L'album a surtout marqué les artistes hip-hop, rappeurs, producteurs, DJ... En France, notamment.

Les banlieues françaises où le rap a fait ses premiers pas s'apparentent beaucoup plus, visuellement, aux  ghettos new-yorkais qu'aux quartiers de la côte Ouest. De nombreux rappeurs français en devenir ont eu un déclic avec cet album. Nas:

«Mon milieu est le public de cet album. Et la communauté hip-hop aussi. Cela signifie que j'ai fait Illmatic pour les autres rappeurs, pour les autres MC's, pour les autres groupes de hip-hop. Je l'ai fait pour les artistes, les chanteurs, les gens de l'art... Mais ça vient de la rue, et c'est pour cela que c'est mon environnement qui a écrit cet album.»

Certes, Illmatic est une pierre angulaire du hip-hop. Mais il n'est pas le seul album à prétendre à ce titre. Entre la stratégie établie par Nas et son staff pour ce vingtième anniversaire, un changement de génération propice aux revivals pour le rap et un respect quasi unanime de sa communauté, Illmatic réunissait tous les ingrédients pour être l'album de hip-hop le plus commémoré de l'histoire du genre.

Brice Miclet
Brice Miclet (40 articles)
Journaliste
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