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Et si on apprenait à dynamiser l'apprentissage?

François Hollande visite un institut d'apprentissage, en mai 2014. REUTERS/Ian Langsdon/Pool

François Hollande visite un institut d'apprentissage, en mai 2014. REUTERS/Ian Langsdon/Pool

Pour relancer l’apprentissage, Manuel Valls a ressorti le levier des aides, qui n’a jamais permis d’y parvenir. Le Premier ministre a besoin de l’implication des entreprises, comme en Allemagne. Les négociations se poursuivent, le chômage des jeunes aussi.

La France ne compte que 420.000 jeunes en apprentissage, contre plus de 1,5 million en Allemagne. Certes, la population y est plus élevée et les systèmes d’apprentissage sont assez différents. Et la conjoncture économique n’est pas la même des deux côtés du Rhin. Mais le chômage des jeunes est trois fois moins élevé en Allemagne qu’en France. Cherchez l’erreur.

L’apprentissage n’y est pas pour rien. On assiste dans l’Hexagone à une désaffection de cette filière de formation, comme le constatait Manuel Valls à la Conférence sociale du début juillet:

«L’évolution récente est préoccupante: les entrées en apprentissage reculent, et il y a aujourd’hui moins d’apprentis qu’il y a un an.»

Rien à faire: les entreprises traînent les pieds, les jeunes n’accrochent pas. Plus précisément, le nombre d’entrées est passé de 297.000 en 2012 à seulement 237.000 en 2013, s’éloignant de l’objectif fixé par François Hollande en décembre dernier de 500.000 nouveaux apprentis en 2017. Un objectif relativement modeste, mais qui semble déjà trop ambitieux.

Au bout du compte, tout le monde est perdant: les jeunes qui ne trouvent pas de travail, les entreprises qui ne trouvent pas de candidats pour leurs offres d’emploi. Dans un cas sur trois, elles éprouvent des difficultés à embaucher notamment pour cause de profil inadéquat, alors que dans le même temps on compte 774.000 jeunes au chômage ou en situation précaire (catégories A, B et C de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans).

Des formations appropriées via l’apprentissage pourraient permettre à ces jeunes d’acquérir les compétences recherchées par ces entreprises, et à celles-ci de former elles-mêmes leurs futurs collaborateurs. Trop simple: le mécanisme est grippé.

Plusieurs décennies d’échec

A force d’avoir monté en épingle les bacheliers dont la proportion est passée parmi les jeunes d’une même génération de 25% en 1980 à plus de 75% aujourd’hui, la France a oublié les autres parcours moins diplômants mais tout aussi gratifiants lorsqu’ils ouvrent les portes du marché du travail et sont le point de départ d’un cursus professionnel.

L’apprentissage, perçu comme une voie de garage, fait encore aujourd’hui les frais de ce désintérêt, même si l’alternance a modernisé son image et fait la preuve de son efficacité. Malgré tout, elle demeure en sous-régime.

Ce recul de l’apprentissage va à contre-courant des politiques de l’emploi de tous les gouvernements.

Depuis des décennies, le constat d’échec est le même, tant pour la gauche que la droite. En 1991, à gauche, Edith Cresson en avait fait une priorité, appelant à la rescousse Daniel Goeudevert, un Français devenu n°2 de Volkswagen qui ne tarissait pas d’éloge sur le modèle allemand. Mais la relance de l’ancien Premier ministre avec force soutien médiatique ne fut pas suivie d’effets à la hauteur du problème. Aucune dynamique nouvelle ne fut pérennisée: en 2006 le système français ne comptait que 356.000 apprentis.

Il y eut ensuite une progression jusqu’à 400.000 jeunes en apprentissage en 2008, suivie d’un nouvel affaissement. Aussi en 2009, le Premier ministre François Fillon et son secrétaire d’Etat chargé de l’Emploi Laurent Wauquiez, lancèrent un vaste plan pour l’emploi des jeunes qui devait se traduire par 320.000 entrées en apprentissage en un an plus 170.000 contrats de professionnalisation, sans compter des nouveaux contrats initiative emploi. Crise aidant, malgré les réductions de charges et les primes à l’embauche d’un apprenti, les objectifs ne furent pas tenus.

Et les politiques engagées ensuite par François Hollande n’ont pas permis de redresser le cap, comme l’a analysé l’Institut de l’entreprise juste avant le bilan tiré par Manuel Valls. Au contraire.

Un attirail convenu d’aides

Dans ces conditions, Manuel Valls a ressorti l’attirail des subventions, soit une enveloppe globale de 200 millions d’euros d’aides (pour financer notamment la prime de 1.000 euros versée pour l’embauche d’un premier apprenti), et 100 millions supplémentaires sur deux ans pris sur des fonds européens pour aider les jeunes apprentis à s’installer. Mais les précédents plans en faveur de l’apprentissage prévoyaient des avantages identiques, les régions offrent toujours des primes... et l’apprentissage continue de tourner au ralenti.

Faudrait-il aussi relever les minima de salaire des apprentis, calculé (de 25% à 61% du smic pour les moins de 21 ans) en fonction de leur âge et de leur situation dans le cycle de formation? La mesure pourrait au contraire dissuader des entreprises de former un jeune. Car l’aide d’Etat ne couvre que deux à trois mois du salaire d’un apprenti.

Autrement dit, l’embauche d’un apprenti ne peut être déclenchée par cette seule incitation. L’objectif, d’ailleurs, ne consiste pas à n’attirer que les chasseurs de prime. Il faut d’autres ressorts.

Une embauche peut être justifiée par le plan de charge de l’entreprise; mais pour nombre d’entre elles, ils ne sont pas aujourd’hui à leur optimum. La stagnation de l’activité et le recul de l’emploi salarié observés par le ministère du Travail, confirmés chaque mois par les statistiques mensuelles de Pôle emploi, traduisent la tendance des entreprises à réduire leurs effectifs et non l’inverse.

Dans ces conditions, elles sont rarement enclines à rechercher des apprentis. Car même si en théorie la formation et la production sont déconnectées, les entrepreneurs –surtout dans les petites entreprises– sont plus incités à former des apprentis lorsqu’ils ont des carnets de commandes remplis que lorsqu’ils gèrent la pénurie.

Une dimension citoyenne parfois ignorée

L’embauche peut aussi être motivée par le rôle que l’entreprise estime devoir jouer dans le corps social, au service de la collectivité et de la formation des salariés, dans l’intérêt bien compris des citoyens et des entreprises elles-mêmes. Car pour l’apprenti, qui met un pied dans la porte de l’entreprise, c’est la possibilité d’accéder à une qualification sanctionnée par un diplôme, et de disposer ainsi d’un meilleur accès au marché du travail.

Pour l’entreprise, l’apprentissage est alors une contribution à la formation de jeunes qu’elle cherchera forcément à recruter un jour, qu’ils aient appris leur métier dans cette entreprise ou dans d’autres. C’est l’approche qui prévaut en Allemagne, et qui existe aussi en France pour des entrepreneurs qui ne négligent pas la dimension citoyenne de leur entreprise.

Mais la situation de l’apprentissage le montre: cette approche n’est pas généralisée en France. Certaines entreprises s’en considèrent exonérées au prétexte que, étant assujetties à la taxe d’apprentissage, elles contribuent déjà au processus de formation. D’autres estiment que l’apprentissage n’entre pas dans leur objet social. Ou bien que, confrontées à des modes de gestion de plus en plus rigoureux, elles ne peuvent en assumer la charge. Car l’apprentissage en alternance induit une organisation spécifique, notamment pour la personne chargée de former l’apprenti, pas toujours compatible avec les critères de productivité.

Ainsi, de grosses entreprises qui autrefois absorbaient de nombreux apprentis, à l’image de la SNCF, ont réduit les débouchés offerts à l’apprentissage même si, par le biais de l’alternance plus facile à prendre en charge que dans les petites unités, elles continuent de former de futurs collaborateurs.

Le Medef, qui tire aussi la sonnette d’alarme face à «l’effondrement de l’apprentissage», réclame toujours «zéro charges» pour l’embauche d’un apprenti. Les négociations continuent, le chômage des jeunes aussi.

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