Sports

L'Azerbaïdjan veut faire avec le cyclisme ce que le Qatar fait avec le foot

Benoît Vittek, mis à jour le 30.07.2014 à 17 h 40

En plus du football, l’Azerbaïdjan investit massivement dans le cyclisme, en vue des Jeux Olympiques de Rio (2016) et surtout ceux, européens, organisés à Bakou l’an prochain.

Un champ de pétrole à Baku le 24 janvier 2013, REUTERS/David Mdzinarishvili

Un champ de pétrole à Baku le 24 janvier 2013, REUTERS/David Mdzinarishvili

Carlos Sastre, Dajomolidine Abdoujaparov. Début mai, deux légendes du Tour de France sont venues visiter l'Azerbaïdjan plutôt que d'aller sur le Giro ou les quatre jours de Dunkerque.

Sur les rives de la mer Caspienne, la «terreur de Tachkent» est comme chez elle. A 4.500 kilomètres de son Espagne, Sastre traîne lui un visage qui semble figé dans l’attente du moment suivant.

«J’étais venu il y a deux ans avec mon équipe de jeunes [les -23 ans de la Fundacion Sastre, NDLR] et je suis heureux de revenir, lâche-t-il sobrement après avoir fait le boulot devant la presse locale. Le cyclisme a besoin de ces nouveaux acteurs.»

Des acteurs prêts à investir des millions dans un sport dont le foyer historique est déprimé économiquement. Des acteurs d’autant plus motivés que leurs ambitions dépassent largement un cadre sportif.

Gonfler des muscles dopés au pétrole

Tiré de l’asthénie postsoviétique, l’Azerbaïdjan connaît un important développement économique et en profite pour se construire une puissance diplomatique internationale. Cela veut dire gonfler des muscles dopés au pétrole lors de la visite de François Hollande à Bakou, qui coïncidait avec le dernier jour de course.

Cela se traduit aussi par un verrouillage agressif de la communication. Deux journalistes français ont témoigné avoir été interrogés par les services de sécurité, qui leur ont confisqué leur matériel.

Et par le développement des moyens de visibilité pour un pays encore largement méconnu et qui accueillera à l’été 2015 les premiers Jeux olympiques européens. Comme au Qatar, les puissants de la «Doha des rives de la mer Caspienne» ont misé sur le sport comme vitrine.

Il y a le football, avec notamment Hafiz Mammadov, propriétaire (entre autres clubs) du RC Lens, sauvé par son oligarque. Il y a aussi le cyclisme, avec l'organisation du Tour d'Azerbaïdjan, le développement d'une équipe locale, Synergy Baku Cycling Project (BCP) et d'importants efforts infrastructurels.

Ils ne seront pas de trop dans un pays où, même en plein tour national, rares sont les cyclistes au bord des routes dangereuses. Ce n'est pourtant pas faute de matraquage médiatique, avec le soutien d’Eurosport, les autorités espérant également diminuer leurs spectaculaires problèmes de circulation en misant sur le deux-roues.

Un ancien vainqueur de la Vuelta, le fils de l'ex-grand patron du cyclisme et beaucoup de politique

«Nous avons une grande tradition de cyclisme», revendique Sahib Alakbarov, le vice-président de la Fédération azerbaïdjanaise de cyclisme (AzVIF). Avant d'afficher ses rêves de grandeur future:

«Dès l'an prochain, vous entendrez de plus en plus souvent le nom de nos coureurs parmi les participants et surtout les vainqueurs de compétitions cyclistes.»

Sahib Alakbarov (au milieu), vice-président de la Fédération azerbaïdjanaise de cyclisme/Benoît Vittek

En représentation pendant une semaine, cet homme politique à la moustache grise revendique l'attribution de plusieurs dizaines de bourses à destination de jeunes Azerbaïdjanais. «La Fédération m'a tout donné», répond en écho Samir Jabraylov (19 ans), le talent le plus prometteur d'un cyclisme encore balbutiant.

Opération séduction

À plusieurs milliers de kilomètres des principales places fortes du cyclisme (Europe occidentale, et maintenant l'Amérique et l’Australie), l’organisation fait tout pour séduire ceux venus découvrir une jeune épreuve. Journalistes et coureurs sont invités dans les plus beaux hôtels, tous frais payés.

Une flottille de camionnettes et de voitures est mise à disposition des équipes pour la course. Certains s’arrachent encore les cheveux sur les autoradios de ces véhicules d’inspiration soviétique mais tous s’inclinent devant les moyens offerts pour défricher un pays encore peu exposé au cyclisme professionnel.

Porteur du maillot jaune après une victoire d’étape sur le Tour de France 2006, Linus Gerdemann est venu remporter au cœur des montagnes du Caucase une étape que visaient également le Français Rémy Di Gregorio ou l’ancien vainqueur du Tour d’Espagne Juan Jose Cobo. «Je suis très agréablement surpris par cette épreuve, expliquait le grimpeur espagnol dans les jardins fastueux d’un hôtel de luxe. Dans le Nord, ça ressemble à mes routes d’entraînement, en Navarre.»

A la tête du Baku Cycling Project, l'Irlandais David McQuaid préside à l'émergence de l'Azerbaïdjan au banquet des nouveaux riches du cyclisme. Son nom inspire crainte, respect ou dégoût dans les rangs cyclistes: il est le fils de Pat, président de l’UCI jusqu’aux dernières élections à l’automne, et le frère d’Andrew, agent influent dans le peloton.

En 2013, Pat McQuaid s’était rendu sur la course tout en vantant l’indépendance de son fils. «Je ne l’ai pas vu depuis Noël, assurait-il dans la chaleur de mai. Il se débrouille très bien tout seul pour ses affaires.»

JO européens de 015

David McQuaid expliquait alors opérer avec un budget annuel d’un million d’euros (un luxe sur le circuit Continental, la troisième division du cyclisme professionnel). Et en 2014? «C’est pareil», assure-t-il, malgré un calendrier de courses plus fourni et la constitution d’un staff plus étoffé. «Ils ont deux attachés de presse sur la course?», lâche, incrédule, le dirigeant d’une équipe de plus grande envergure sportive.

Ces investissements permettent aussi de développer les infrastructures en vue des Jeux olympiques européens de 2015. Le Velo Park récemment construit à Bakou doit bientôt être rejoint par des pistes de Mountain Bike.

Un vélodrome à ciel ouvert, vestige de l'URSS, est en cours de rénovation. Le gouvernement se félicite également de la création de premières pistes cyclables et une usine de cycles doit bientôt sortir de terre dans le nord du pays.

Enfin, une délégation autour d'Alakbarov a visité fin mai le tout nouveau Centre national du cyclisme français, à Saint-Quentin-en-Yvelines. «Nous partons du principe qu'il vaut mieux ne rien faire que le faire mal, justifie le vice-président de l'AzVIF. Nous voulons donc faire les choses bien, en suivant les standards des plus grands pays."

Déjà des progrès, notamment culturels

Comme dans le football, l'effort national est accompagné par des investisseurs privés. Au premier rang d'entre eux, Synergy, un fonds d'investissement qui finance intégralement le budget du Baku Cycling Project. «Les ressources naturelles, ça peut disparaître dans 20-25 ans, il nous faut d'autres moyens de nous développer», explique un acteur essentiel du dossier. Le groupe Synergy se revendique pourtant indépendant de l'exploitation pétrolière.

En soutien de la politique gouvernementale, Synergy a confié à David McQuaid et son équipe d'Europe occidentale la mission de préparer les coureurs locaux aux prochaines échéances olympiques. Il reste du boulot, même si le jeune Samir Jabrayilov (19 ans) a déjà montré du caractère et reçoit les louanges de son directeur sportif Jeremy Hunt, avare de mots et de compliments. Le jeune introverti a joué l'offensive, sans succès, pour échouer à la 38e place du classement général.

«L'investissement dans le cyclisme est assez neuf», rappelle McQuaid. Mais des progrès ont déjà été faits, notamment culturellement. Il y a deux ans, les journalistes locaux installaient leurs caméras directement sur la ligne d'arrivée, inconscients de la vitesse à laquelle un peloton cycliste fondrait sur eux.

Désormais, ils font place nette et reconnaissent Carlos Sastre. L'Espagnol s'est prêté sans broncher au jeu des interviews. Les questions portaient peu sur le cyclisme, beaucoup sur l'Azerbaïdjan.

Benoît Vittek
Benoît Vittek (7 articles)
Journaliste
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