France

Notre lointaine proximité avec le conflit au Proche-Orient

Laurent Bouvet, mis à jour le 01.08.2014 à 14 h 47

Comment aborder ce conflit lointain et complexe mais dont les conséquences en France, elles, sont proches et immédiates, et dont les communautarismes de tous poils sont les grands gagnants.

Un manifestant déploie un drapeau palestinien sur une statue place de la République à Paris, lors d'une manifestation en soutien à Gaza, le 26 juillet 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Un manifestant déploie un drapeau palestinien sur une statue place de la République à Paris, lors d'une manifestation en soutien à Gaza, le 26 juillet 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Dans le déchaînement médiatique de la guerre au Proche-Orient, il y a ceux qui ont des certitudes, ceux qui parfois même détiennent «la» vérité à en croire leurs propos. Il y a ceux qui savent en tout cas qui a raison, pourquoi, ce qu’il faut faire et comment… Pas loin, il y a en général aussi ceux qui en haïssent d’autres, pour des raisons diverses, pas toujours très claires mais toujours impératives et irréfragables.

Et puis il y a ceux, dont nous sommes, les plus nombreux heureusement, qui sont simplement abasourdis par ce qui se passe «là-bas», en Syrie, en Irak, et en ce moment dans le conflit israélo-palestinien. Ceux qui sont sidérés par la violence des images, qui sont effarés par la haine qui se déploie si aisément. Ceux qui a priori n’ont aucun intérêt particulier à faire valoir dans ce conflit, qui ne se sentent pas partie prenante, et encore moins d’un camp ou de l’autre, sinon celui de l’humanisme le plus fondamental et celui de la paix la plus rapide possible.

Entendons-nous bien, sidération et effarement ne signifient pas pour autant que l’on ne déplore pas la brutalité de l’armée israélienne, ordonnée par un gouvernement qui joue avec le feu, et a fortiori les victimes civiles qu’elle entraîne; que l’on ne déplore pas non plus qu’un mouvement comme le Hamas utilise l’insupportable situation de la bande de Gaza à des fins politiques sinon religieuses en mettant en danger les peuples des deux côtés de la frontière; que l’on ne déplore pas également l’incapacité des «puissances» à mettre fin au conflit et à raisonner leurs alliés régionaux alors qu’elles en ont le pouvoir et les moyens; ou encore que l’on ne déplore pas la lâcheté des régimes arabes de la région qui jouent, comme trop souvent, contre leurs propres peuples.

Mais la déploration ne fait pas une politique, et cette actualité lointaine, si traumatisante soit-elle, n’est visiblement pas suffisante pour engager, au-delà des invectives et des postures, un authentique débat public sur ce que peut et doit faire la France face au drame qui se déroule. C’est finalement «l’importation» du conflit dans nos rues qui lui donne son caractère immédiat et qui nous engage très directement en raison même de ce qu’il révèle des problèmes de la société française avec elle-même.

Face à la difficulté d’un conflit lointain et complexe mais dont les conséquences, elles, sont directes et immédiates, seule une réflexion attentive et méthodique peut nous permettre de nous tenir à distance des certitudes et des solutions toutes faites, et surtout de la haine qu’elles entraînent. On proposera ici, comme contribution au débat national que nous devons impérativement tenir, un triple regard, à la fois universel, laïque et pédagogique.

Universaliser les expériences

Quand un enfant de Gaza meurt sous les bombes de l’armée israélienne, il est bon de rappeler que c’est l’humanité toute entière qui est atteinte, au-delà de la recherche, légitime, indispensable, des torts et des culpabilités. La comptabilité morbide que certains tentent de mettre en balance ou l’usage de grands mots tels que «génocide» que d’autres voudraient utiliser pour dire leur colère nous éloignent toutefois de l’expérience hélas commune, partagée, universelle en un mot, celle des victimes, celle dont nous sommes a priori les spectateurs impuissants.

C’est précisément pourquoi il faut en appeler à un universalisme de la compassion et de l’attention à l’autre plutôt qu’à l’exaltation de la souffrance identitaire particulière, religieuse ou ethnique, celle-ci ne servant la plupart du temps qu’à légitimer la violence des uns et des autres, des uns sur les autres. L’universalisme dont il s’agit ici n’est pas pour autant de «surplomb» mais «réitératif» suivant la distinction faite par le philosophe américain Michael Walzer. Ce n’est pas l’universalisme occidentaliste souvent reproché aux anciens et présents colonisateurs mais celui du terrain, celui des peuples et des individus qui en appellent chacun, dans leur langue, à des principes communs à toute l’humanité, hier comme aujourd’hui.

Cet universalisme trouve, difficilement certes, son chemin dans le chaos actuel, il faut l’encourager, le soutenir et le défendre. C’est celui, par exemple, des milliers de manifestants contre la guerre qui défilent régulièrement en Israël, à Tel-Aviv. C’est aussi celui dont parlait Edward Saïd, le grand intellectuel palestinien, quand il rappelait, quelques temps avant sa mort fin 2003, le sens de son combat en même temps que l’indispensable humanisme qui doit nous animer dans les moments les plus tragiques:

«Au cours des trente-cinq dernières années, j’ai passé une bonne partie de ma vie à défendre le droit du peuple palestinien à l’autodétermination, mais j’ai toujours essayé de le faire en prenant pleinement en compte le peuple juif et ses souffrances, des persécutions au génocide. Ce qui compte le plus à mes yeux, c’est que la lutte pour l’égalité entre Israël et la Palestine ne doit avoir qu’un objectif humain, à savoir la coexistence, et non la poursuite de l’élimination et du rejet.»

Laïciser les enjeux

Penser un seul instant que le conflit ne serait pas «importé» ici, chez nous, parce «qu’il ne devait pas l’être» selon les termes mêmes du président de la République était une illusion. La maladresse initiale du pouvoir, en deux communiqués successifs et contradictoires, soutenant tour à tour chacun des belligérants sans jamais replacer dans une perspective plus large le conflit, a profondément contribué à brouiller le message politique à destination des Français.

Vouloir ensuite en limiter les effets en érigeant des organisations communautaires ou religieuses en représentants de chacune des parties au conflit auxquelles on fournissait par ailleurs une satisfaction thérapeutique était une erreur. La plaine identitaire ne demandait qu’à prendre feu, le gouvernement lui-même a fourni les allumettes. La République ne peut en effet se résumer à la juxtaposition de communautés, religieuses tout spécialement, que l’Etat apaiserait tour à tour, au rythme de leurs mécontentements, de leurs insatisfactions, de leurs demandes et réclamations, par telle parole ou tel acte plus ou moins symbolique.

La République ne peut se résumer à la juxtaposition de communautés [...] que l’Etat apaiserait tour à tour, au rythme de leurs mécontentements

Cette conception d’une laïcité réduite aux acquêts ou voulue du moins pour ne déranger aucune croyance, ne permet plus ensuite de pouvoir tenir un discours commun à tous les Français, au-delà des appartenances et des fois particulières; elle ne permet plus de s’adresser au citoyen au-delà de l’individu ou du croyant. Dès lors, aucune autorité publique, politique, ne peut plus s’imposer sinon par un appel martial à l’ordre public et à la force qui l’accompagne.

L’interdiction des manifestations propalestiniennes les samedis 19 et 26 juillet a été le symptôme le plus visible de cette impasse. L’interdiction a en effet entraîné de multiples provocations: depuis la présence dans les rassemblements de responsables politiques et d’élus de la République, écharpe tricolore au cou, jusqu’aux débordements violents qui ont ponctué la dispersion par les forces de l’ordre. Entre temps, slogans et gestes antisémites étaient venus salir à la fois la cause défendue et défier l’autorité de l’Etat.

Ce sont donc bel et bien même si l’on n’aime pas le mot et ses contours incertains– les communautarismes de tous poils qui sont les grands gagnants de cette importation du conflit. Et avec eux, bien évidemment, politiquement, le Front national, qui attend, tranquillement, que l’exacerbation identitaire tous azimuts vienne conforter ses solutions de la même eau.

Le pédagogique plutôt que le thérapeutique ou le communautaire

Renoncer aux facilités de la thérapeutique des blessures identitaires et de la mise en scène publique des communautarismes pourrait dès lors servir de vade-mecum aux républicains de bonne foi et, mieux encore, à un pouvoir qui a besoin d’autre chose que d’une fuite en avant communicationnelle pour compenser la litanie des mauvaises nouvelles économiques. La pédagogie politique, la vraie, pas celle dont on dit avoir manqué au soir des élections pour banaliser la déroute électorale que l’on vient de subir par exemple, pourrait être une bonne manière de reconquérir l’autorité perdue.

A l’international, sur le Proche-Orient, le président de la République pourrait ainsi nous expliquer les conflits en cours aujourd’hui (Syrie, Irak, Gaza…), en les situant les uns par rapports aux autres, en les replaçant dans leur contexte historique et géopolitique. Il pourrait nous dire alors quelle est la position de la France et quels sont les buts que nous devons poursuivre, mettre en débat notre politique devant la Nation. Tout plutôt que les gesticulations du quinquennat précédent dont on constate le résultat en Libye notamment. Tout plutôt que cette impression permanente de flou d’une image présidentielle quasiment tous les soirs au journal télévisé pour nous tenir au courant de la recherche des boîtes noires d’un avion tombé, de la beauté du sport cycliste ou, pour la énième fois, de la reprise qui «est là».

Le président devrait nous dire ce que nous faisons ici, chez nous, ensemble, comme communauté nationale

Un pouvoir qui devrait nous dire, en tout cas, ce que nous faisons ici, chez nous, ensemble, comme communauté nationale –la seule possible dans la République– malgré nos différences, nos appartenances, nos religions ou nos préférences, malgré nos envies d’en découdre aussi à la moindre provocation. Un pouvoir qui devrait nous dire, par exemple, pourquoi certains confondent antisionisme et antisémitisme, pourquoi une partie de la gauche de la gauche se perd ainsi dans des affinités détestables, et aussi pourquoi tant de terrain est laissé, finalement, à l’extrême-droite, à ses thématiques et à ses idées. Bref, un pouvoir qui devrait nous parler de nous, de la France et de ce que veut dire être français aujourd’hui, en 2014. Les déclarations de perron, entouré de dignitaires religieux, ne suffisent plus, pas davantage que les voeux des responsables publics aux communautés religieuses lors de telle ou telle fête.

Expliquer, comprendre, apprendre, notamment à nos compatriotes qui vivent ce conflit comme une atteinte ou un prolongement de leur «identité», combien leur avenir ne se joue pas à Gaza, à Tel-Aviv ou en Syrie mais ici et maintenant, dans une France qui est la leur. Ce triste été 2014 pourrait ainsi devenir une occasion de combattre avec force les entreprises de manipulation identitaire et de violence communautaire qui pointent de toute part.

Laurent Bouvet
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