Les tunnels, l'outre-monde de Gaza

Un Palestinien dans un tunnel, en février 2013. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un Palestinien dans un tunnel, en février 2013. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Le Gaza de la surface est l'otage du Gaza des profondeurs. Le temps est venu de mettre fin à son calvaire.

Le 26 juillet, durant douze heures magiques, le Hamas et l'Armée de défense israélienne ont respecté un cessez-le-feu à Gaza. Pendant cette accalmie, Tsahal a continué sa destruction des tunnels militaires du Hamas, pour y trouver quatre nouveaux puits d'accès. Et pourtant, si on en croit les médias des deux camps, aucun civil n'a été tué dans la manœuvre.

Un tel paradoxe laisse entrevoir une possible atténuation de la guerre. Selon Israël, son objectif immédiat est de détruire les tunnels. Une mission que le pays veut poursuivre, y compris pendant les cessez-le-feu. Le Hamas rejette cette demande et exige que Tsahal quitte Gaza. Mais il y a sans doute à Gaza, plus que dans tout autre lieu au monde, deux territoires en un: le premier à la surface, et le second sous terre. Cette différence d'altitude est bien plus efficace pour distinguer les terroristes des civils que toutes les lignes traçables sur une carte.

Un monde parallèle

Pour arrêter les massacres à Gaza et les tirs de roquettes vers Israël, il faut trouver un moyen d'isoler le Hamas de ses otages palestiniens. Depuis trois semaines, nous voyons combien il est effroyablement difficile d’accomplir un tel objectif dans un contexte urbain. Il est peut-être temps d'envisager un nouvel angle.

Cela fait à peu près vingt-cinq ans que le Hamas a commencé la construction de ces tunnels, utilisés pour la contrebande d'armes et de biens de consommation en provenance d’Egypte. Sous les centres urbains de Gaza, le Hamas stocke des roquettes et des bombes, tire ses obus à la dérobée et protège ses généraux du feu israélien. Dans ses tunnels débouchant en Israël, comme on a pu encore le voir lundi, il prépare des enlèvements et des offensives militaires

Les tunnels constituent un monde parallèle. Certains sont à six mètres sous terre, d'autres à près de trente. Bon nombre sont assez élaborés, pourvus de câbles électriques, de lignes téléphoniques, d'égoûts, de conduits d'aération et d'alimentation en oxygène et même de voies de chemin de fer

Tsahal appelle ce monde le «Bas Gaza», une «ville terroriste souterraine». Ce qui explique pourquoi si peu de commandants du Hamas ont péri lors des raids aériens israéliens. Ils étaient à l'abri dans leurs bunkers, réfugiés sous les tombes de victimes innocentes.  

Vous ne trouverez pas de civils dans le Bas Gaza. Un ancien ministre de la Santé du Haut Gaza, un homme du Hamas, explique que les populations qui vivent au-dessus des tunnels ne savent même pas ce qu'il y a sous leurs pieds. Quand le Hamas informe un «propriétaire» que quelque-chose se trame sous sa maison ou son terrain, il ne le situe pas exactement. Il lui signifie que son bien ne se limite qu'à la surface

A l'instar du Haut Gaza, le Bas Gaza a aussi ses quartiers. Les tunnels qui affolent le plus Israël sont ceux qui débouchent sur son territoire. Leurs entrées sont proches de la frontière israélienne, ils ne partent pas du cœur de Gaza. D'est en ouest, la Bande de Gaza fait entre cinq et dix kilomètres de large. Pour l'instant, le plus long tunnel trouvé par Israël avoisine les deux kilomètres.

Autant de facteurs qui soulèvent une intéressante question: peut-on détruire ces tunnels débouchant sur Israël sans s'immiscer en profondeur dans la Bande de Gaza, ni tuer de civils?

Les civils ne savent pas ce qui se trame sous leurs pieds

 

Du ciel, c'est impossible. C'est une des leçons les plus évidentes des premiers jours de cette guerre. Mais depuis que les troupes israéliennes sont entrées dans Gaza, l'outre-monde du Hamas est bien plus accessible. Selon Tsahal, plus de 30 tunnels ont été localisés, et la moitié environ ont été détruits. Reste sans doute à en dénicher une trentaine.

La chasse aux tunnels permet à Tsahal d'avoir le Hamas dans sa ligne de mire tout en épargnant les civils. L'idéal du point de vue d'Israël. Et c'est même encore mieux combiné à un cessez-le-feu. «Aucune raison d'empêcher les habitants de Gaza de faire le plein de vivres, tant que l'armée peut poursuivre son offensive contre les tunnels», explique un officiel israélien. De fait, quand les deux camps font feu, «la destruction des tunnels est ralentie». D'où l'intérêt pour Israël de continuer sur la voie des cessez-le-feu «afin d'accélérer le rythme de destruction des tunnels», affirme un autre dignitaire.

Le problème des «boucliers humains»

Selon certains partisans de la chasse aux tunnels, leur localisation périphérique fait que des incursions loin à l'intérieur de Gaza ne sont pas nécessaires. «Une telle opération est très limitée géographiquement», déclare un ancien conseiller de la sécurité nationale israélienne.

«La plupart des offensives n'auront pas lieu dans des zones densément peuplées, mais dans sur des terres agricoles. Il est très facile de prévoir la fin de l'opération terrestre. Dans le meilleur des cas, nous déterminerons la localisation des tunnels, nous les ferons sauter, puis nous battrons en retraite.»

Mais la perspective est un peu trop optimiste. Elle ne cadre pas avec les «boucliers humains» que la communication israélienne ne manque pas de mettre en avant, avec des tunnels construits aux abords des mosquées, hôpitaux et autres zones résidentielles. Tsahal aurait même trouvé des entrées de tunnels creusées dans des cuisines et des chambres à coucher. Pour mener de telles opérations de recherche, l'armée israélienne a dû mettre à sac des quartiers entiers, le tout sous les tirs du Hamas

La pire de ces opérations s'est déroulée à Shejaia –considérée comme la «capitale» du Bas Gaza– où un violent échange d'artillerie s'est soldé par la destruction d'une dizaine d'immeubles et la mort d'une trentaine de femmes et d'enfants.  

Comment épargner les civils

Un possible compromis serait de mettre en place des cessez-le-feu interdisant les opérations de Tsahal dans le Haut Gaza, tout en lui permettant de poursuivre ses destructions dans le Bas Gaza. Plus de traque à la surface, mais vous pourrez toujours faire imploser les tunnels et les passages déjà débusqués. Les deux armées pourraient y voir à redire, mais les civils des deux camps seraient épargnés. Si le Hamas refuse, alors Tsahal pourrait poursuivre son avancée dans le Haut Gaza dans le but de détruire le Bas Gaza. La responsabilité d'Israël serait engagée, pour s'assurer du respect de la distinction et du caractère ciblé des offensives.

Sur le long terme, il en faudra davantage des deux côtés. Les Gazaouis ont besoin d'aides à la reconstruction, de frontières ouvertes et d'autonomie. Pour les Israéliens, il faut que cessent les tirs de roquettes. Autant d'objectifs qui pourraient présider à la destruction des tunnels et à l'affaiblissement du Hamas.

L'automne dernier, c'est justement la découverte d'un raid du Hamas préparé depuis les tunnels qui avait poussé Israël à renforcer son blocus. Une fois paralysées les menaces souterraines, Israël pourra desserrer son emprise. Une telle issue pourrait se voir consignée noir sur blanc dans un accord de trêve, dont le respect pourrait être assuré par des pressions américaines.

Cela fait maintenant huit ans que le Gaza de la surface est l'otage du Gaza des profondeurs. Le temps est venu de mettre fin à son calvaire.

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