Parents & enfants

Emmener des enfants dans un festival de rock, ce n'est pas une bonne idée

Nadia Daam, mis à jour le 31.07.2014 à 18 h 31

Faire découvrir à ses enfants les festivals de rock qui se produisent chaque été, c'est tentant, rigolo, et tellement photogénique. Mais...

Un enfant dans un festival punk en 2011 en Estonie. REUTERS/Ints Kalnins

Un enfant dans un festival punk en 2011 en Estonie. REUTERS/Ints Kalnins

A l'occasion de la dernière édition du festival de métal de Clisson, le site Noisey est allé à la rencontre des «enfants du Hellfest», soit des filles et de garçons, âgés de 5 ans à 11 ans. Et avouons-le, les photos et les propos recueillis arrachent assez facilement un sourire et des commentaires du type «Ow, des enfants a un concert de métal en t-shirt Slipknot, c'est tellement mignon».

Il faut dire aussi que tout est fait pour ne pas décourager les parents qui caressent l'idée d'emmener leur enfant, même tout petit, à ce type de manifestation. Au Hellfest par exemple, l'entrée est gratuite pour les moins de 12 ans, et on y trouve des stands vendant d'adorables et minuscules t-shirt et body à l'effigie d’Aerosmith ou de Kiss. De façon plus pragmatique encore, sur le forum des festivals, des parents donnent des conseils et des astuces pour garantir la sécurité et le bien-être des enfants.

Globalement, et à quelques exceptions près, la question de la présence d'enfants à des festivals de rock pose peu question et suscite rarement la polémique. D'ailleurs, une étude menée en 2011 sur 1.500 parents britanniques révélait qu'un parent sur cinq avait emmené son enfant de moins de 5 ans à un festival de musique l'année passée.

Dans un article rapportant cette étude, le Guardian donnait des conseils pour profiter d'un festival en compagnie de sa progéniture sans même s'interroger sur le bien-fondé d'une telle démarche.

Au risque de paraître réac et timorée, cette tendance à trimballer les enfants partout, y compris dans des lieux bruyants, inadaptés voire dangereux tels qu'un festival de rock est révélatrice d'une forme de refus de la parentalité. Un déni de responsabilités qui s'abrite derrière le bien pratique et hypocrite discours «nan mais il faut faire découvrir de la musique de qualité aux enfants» couplé au «c'est pas parce qu'on est parents qu'on doit arrêter de vivre».

Le bruit et la fureur

D'abord, et c'est loin d'être anecdotique, un festival de rock, c'est du bruit. En tout cas pour les oreilles fragiles de l'enfant dont l'ouïe est bien plus vulnérable que celle des adultes. On estime que le seuil de danger face au bruit commence à 90 décibles et que celui de la douleur ressenti est situé à 140 décibels pour l'adulte et 120 pour l'enfant. Des troubles auditifs peuvent être occasionnés sans qu'une gêne ou douleur apparaisse.

Autrement dit, un enfant peut voir ces capacités auditives altérées par la musique sans se plaindre. Bien sûr, la législation fixe des limites à ne pas dépasser. En l'occurrence, 110 décibles pour un concert. Mais, selon l'endroit ou l'on se trouve dans le public ou selon certains moments dans une chanson, ce palier peut être ponctuellement dépassé, même pour quelques secondes.  

Et oui, il existe des casques de protection conçus spécialement pour les enfants et essentiellement achetés pour ce type d'occasion. Ce genre de produit  est censé atténuer le bruit «sans couper celui qui les portent de son environnement». Pour autant, son utilisation n'est pas obligatoire et personne ne viendra vérifier qu'un enfant qui se trouve dans la fosse d'un concert est bien muni de protections auditives quelles qu'elles soient. Par ailleurs, vous, en tant qu'adulte, supporteriez-vous de porter un casque plutôt encombrant sur les oreilles pendant plusieurs heures?

Et si le but est bien de faire découvrir la musique aux enfants, le munir d'un casque qui étouffera une importante partie des sons, c'est bien vu mais un brin contradictoire.

Ensuite, un festival de musique, c'est une foule compacte, des files d'attentes pour les toilettes (extérieures et à la propreté toute relative), des grands espaces... Bref, le risque de perdre son enfant, malgré toute l'attention qu'on peut lui porter, est important.

Bien sûr, il est tout à fait possible aussi pour un enfant de s'égarer dans un square ou sur la plage. Mais pour la simple et bonne raison qu'à la base, ces festivals sont prévus pour les adultes, rien n'est mis en place pour venir en aide aux enfants perdus et à leurs parents: pas d'appels comme dans les supermarchés, pas de distribution systématique de bracelets d'identification, etc.

Ensuite, un festival de rock, c'est, à des degrés variables, de l'alcool, des gens ivres, des drogues, du sexe parfois, éventuellement des scènes de violences, ou en tout cas, un contexte inapproprié pour un enfant. On peut trouver ça très rigolo la mine interloquée d'un enfant de 5 ans face à deux mecs en maillot Borat, mais avouons-le, exposer volontairement et de manière répétée un enfant à des images violentes et/ou sordides alors qu'il n'a pas les clés pour comprendre le contexte, c'est au mieux un peu léger.

Evidemment, j'imagine que les parents qui emmènent leur enfant aux Vieilles Charrues auront pris le temps de leur expliquer que la musique n'est pas le seul intérêt, que les gens y viennent aussi pour faire la fête. J'imagine aussi que ces mêmes parents font de leur mieux pour tenir leur progéniture à distance de la foule et de la buvette. Et c'est un autre problème.

Des espaces 100% adultes

Tout l'intérêt des festivals réside dans le lâcher-prise qu'il est censé susciter: on boit des coups, on traîne, on fait des rencontres, on danse, on fume, on veille tard... Une indolence difficilement compatible avec l'attention qu'on est censés porter à de très jeunes enfants. Cela revient plus ou moins à emmener son fils de 6 ans voir un film interdit au moins de 12 ans et à lui boucher les yeux et les oreilles à chaque scène inappropriée. Ça n'a plus aucun intérêt.

Ça pourrait être le seul problème de ces parents, mais ça n'est pas le cas: les autres adultes peuvent être gênés par la présence de ces enfants dans des lieux qui ne leur sont a priori pas dédiés.

Il y a quelques jours, j'ai assisté au (génial) spectacle de la comédienne Nora Hamzawi. Des parents y avaient emmené leur fils de 9/10 ans et l'avaient installé au premier rang. Au cours de ce spectacle, il est question d'alcool, de sodomie, le mot «pute» y est souvent prononcé. La gêne des spectacteurs (et de la comédienne) était perceptible quant à la présence d'un enfant qui n'avait rien à faire là et qui n'est en aucun cas la cible de ce type de représentation.

Il m'est aussi arrivé de constater la présence de très jeunes enfants dans des salles de cinémas diffusant des films absolument pas prévus pour eux (une fillette de 5 ans devant le dernier Klapisch qui comportait plusieurs scènes de sexe). Et ça me pose un problème.

Je suis moi-même mère, mais je n'estime pas que toute la ville et tous les espaces culturels sont censés accueillir les enfants. Si je veux assister à un concert ou un festival de rock, je fais garder ma fille. Pourquoi alors devrais-je me voir imposer la présence d'autres enfants et par conséquent, m'inquiéter du fait que cet espace et ce qui s'y produit n'est pas prévu pour eux?

La bonne initiative de Rock-en-Seine

On pointait ici la complexité du partage de l'espace public entre enfants et adultes et les conflit que cette question peut générer. De plus en plus de familles veulent briser le shéma du couple qui devient parents et qui de fait, doit restreindre les sorties. Il est de plus en plus fréquent de constater la présence d'enfants au restaurant tard le soir, aux terrasses de café, au musée, etc. Et c'est tant mieux. Mais pour autant, certains espaces doivent rester entièrement dévolus aux adultes.

Il est important aussi de noter que ces espaces n'en sont pas moins modulables et qu'il est possible de leur permettre d'accueillir des enfants. C'est pour cela par exemple que certains festivals, comme le parisien Rock-en-Seine, ont créé des sortes de mini-festivals entièrement dévolus aux petits. Mais il s'agit ici d'un espace à part, à l'écart de la foule, avec un personnel dédié et spécialisé, des activités spécifiques selon les âges, et des conditions de sécurité optimales.

La démarche n'est plus du tout la même que celle qui consiste à amener son enfant au festival «des grands» puisqu'il s'agit là d'une manifestation prévue pour les petits et qui ne met pas en conflit adultes et enfants sur le même territoire.

Par ailleurs, puisqu'il s'agit de festivals POUR ENFANTS et calibrés pour leur âge, ils ont le mérite de ne pas déflorer ce qu'ils sont censés découvrir à l'adolescence.

Ne volons pas leur adolescence aux enfants

Le premier festival passé sous une tente, le pur bonheur d'assister pour la première fois au concert de son groupe préféré, transpirer et piétiner dans la fosse... ce sont des moments censés être vécus dans l'adolescence et dans la transgression. En tout cas, sans la présence des parents.

S'il a déjà vécu tout cela à 5 ans ou 9 ans, quel sera l'intérêt pour l'enfant d'assister à son premier festival seul?

Le désir de faire écouter à ses enfants de la musique de qualité dans cette ambiance si magique peut être tout à fait sincère, mais il faut bien admettre que pour certains, il s'agit surtout de se fabriquer une image de famille cool. Au mépris de la sécurité, de la nécessaire séparation des espaces et du droit des enfants à transgresser au bon moment et sans la présence prétendument rock des parents.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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