LGBTQMonde

Buenos Aires, eldorado trans au pays du conservatisme religieux

Cécile Collette, mis à jour le 04.08.2014 à 12 h 30

En 2012, l'Argentine a adopté la loi sur l'identité du genre qui permet de changer de sexe et de prénom sur sa carte d'identité, sans être obligé de se faire opérer, de subir un traitement hormonal ou un diagnostic psychiatrique. Rencontre avec des trans.

Un trans à Buenos Aires au moment où le Sénat débattait de la loi sur l'identité du genre, le 9 mai 2012. AFP PHOTO/Daniel Garcia

Un trans à Buenos Aires au moment où le Sénat débattait de la loi sur l'identité du genre, le 9 mai 2012. AFP PHOTO/Daniel Garcia

«Tout le monde cherche à comprendre, mais il faut juste le ressentir. C’est être la femme au pénis. C’est être proche du féminin, avec un pénis.»

Ainsi répond Naty Menstrual, auteure blonde résille du quartier de San Telmo à Buenos Aires, à la question du profane intrigué par le désir transexuel et la confusion organique. A la terrasse de La Poesia, café bohème, tous la saluent. Elle répond d’un «hola» délicat. Inflexion naturelle.

Le 9 mai 2012, l’Argentine a adopté la loi de «l’identité du genre», permettant de changer de sexe et de prénom, sur sa carte d’identité (le DNI) sans obligation d’opération génitale, de traitement hormonal ou de diagnostic psychiatrique. Une législation unique au monde.

L'Argentine, une curieuse vitrine culturelle progressiste

Pas de pathologisation, que l’on garde son pénis et ses faux seins, aujourd’hui troquer son genre contre l’autre est une formalité administrative. Depuis, l’application est en marche, les chicas trans sortent du bois. Ou émergent de la scène artistique, telles Naty Menstrual, Susy Shock, Marlene Wayar, Lucia Romina Escobar, figures en vue de cet essor.

La quête demande du tact. Les trans s’apprivoisent. Elles ont une vision instructive de l’homme contemporain et titillent l’anthropologie. La rencontre avec ces belles de nuit se fait en plein jour. Dans un café ou dans les locaux des associations qu’elles fréquentent. Pour les saisir dans un environnement banal. Faire la tournée des parcs interlopes de la capitale serait plus racoleur que le travail qu’elles exercent en majorité (90% des transexuels vivent de la prostitution).

L’Argentine, pays de paradoxes (l’avortement est toujours interdit) se veut avant-gardiste et œuvre pour l’intégration sociale des sexualités minoritaires. Une vitrine culturelle progressiste.

«Cette loi est bien pour les gens qui veulent un DNI avec le sexe de leur choix. Mais aucune loi n’est faite sans intérêt politique. Aucune loi ne sort sans raison. Je ne vais pas changer de DNI, je n’en ai pas besoin. Je suis Naty Menstrual. Dans le quartier, avec mes amis. Avec ma famille, c’est différent, parce qu’ils m’ont connu autrement. Ils ne m’appellent pas Naty.»

Malicieuse, elle esquive la question de son prénom originel. Elle confirme son chemin détourné, «je suis une traviata». L’opéra de Verdi fait partie de ses classiques.

Naty Menstrual est née garçon il y a une quarantaine d’années. Elle est Naty depuis quinze ans, après avoir vécu en couple avec un homme. Homosexualité transitoire, Naty aime toujours les hommes mais les mâles hétéro. Qui le lui rendent bien, troussant la jupe qu’elle porte, conscients de ce qui se cache en-dessous. Naty est une «femme phallique».

Dans son recueil de nouvelles (Batido de trolo[1]), elle évoque avec ironie la solitude, l’intolérance, les travas, les taxi-boy (jeune prostitué) et ses souvenirs noctambules.

«Fellini et Almodovar n’avaient quasiment rien vu. Rien ne comptait, seulement la mini-jupe, les talons, le maquillage et le tanga vorace, insatiable même. C’était nos armes chimiques pour embrouiller hormonalement les machos mange-travelos qui sortent dans la rue.»

Les clients cherchent le pénis chez la trans. Mieux il fonctionne, plus la trans travaille

Naty Menstrual

Buenos Aires est une jungle érotique sur laquelle elle pose un regard incisif et burlesque. Ses chroniques (publiées dans le supplément SOY du quotidien Pagina12) sont bien une transe, charnelle, rythmée par des corps incertains et leurs envies. L’existence est forcément escarpée lorsque l’on suscite la curiosité et que l’on incarne les fantasmes inavouables.

«Nous ne sommes pas les seules discriminées dans le monde. Il y a les gays, les boiteux, les gros, les paralysés, les noirs. Ça dépend où tu te trouves. La peur de l’autre existe depuis toujours. Il y a toujours eu le blanc et le noir, le blond et le roux, etc. C’est l’ethnocentrisme.»

Naty Menstrual est une auteure bien plus subtile que ses sens dessus dessous laissent penser. Perchée sur des talons, discrète quoique forcément remarquée, robe pop-art, épilée, ongles vernis, l’œil charbonneux d’où perce une intelligence méfiante. Elle nous explique sans fard, la condition transgenre. Des êtres hybrides qui ne sont pas bêtes de foire. Elle a eu beaucoup d’amants mais ne s’est jamais prostituée.

«Je choisis avec qui je couche. J’ai des moments tranquilles aussi, je peins, j’écris, je ne suis pas tout le temps en train de penser au sexe!»

Cependant «quasiment tous les trans sont prostituées. C’est un circuit complexe d’où il est difficile de sortir. Drogues, alcool, opérations mal faites, injections d’huile de moteur, infections. Le problème des hormones, ce sont les troubles de l’érection. Or les clients cherchent le pénis chez la trans. Mieux il fonctionne, plus la trans travaille». Elle continue:

«La majorité des clients sont mariés, avec enfants ou ont des copines. Il n’y a pas que les trans qui ont cette vie carnassière, il y aussi l’homme qui consomme ces travestis. Ils sont plus freak que le freak. Ils font avec la trans ce qu’il ne ferait pas avec leur femme.»

Rue Callao, au centre ville, le portier de l’immeuble indique gaiement l’étage des  chicas de l’A.T.T.T.A». L’importante Association des travestis transexuels transgenres a élaboré la loi. La présidente, Marcela Romero, blonde au caractère trempé, emprisonnée sous la dictature, explique:

«Nous utilisons seulement le mot trans, on ne veut pas passer notre vie à expliquer les nuances. Il n’y a qu’une identité, qui se construit sur le féminin ou le masculin. Ce n’est pas les organes génitaux qui la définisse. Une personne qui n’a pas d’identité n’a pas de droits, parce qu’elle n’existe pas. L’identité est un droit, surtout dans ce pays où il y a eu 30.000 desaparecidos.»

Une personne qui n’a pas d’identité n’a pas de droits, parce qu’elle n’existe pas.

Marcela Romero

Dans le discours, la lutte politique pour les droits des trans s’est greffée aux revendications démocratiques, exorcisant la dictature militaire.

«On a étudié les lois des autres pays, celles existant en Europe, en Espagne ou en Suède, ou celle voisine du Chili qui exige l’opération. On a débattu au Parlement contre la mutilation. Les trans ne sont pas des malades. Le changement se fait en Argentine, le pays qui a dit non à la dysphorie du genre, au tourment psychologique. Il y a déjà 4.000 changements de DNI et 1.500 sont en cours. Les trans du monde entier doivent se montrer. Regardez vers le Sud!»

Depuis, une movida transexuelle anime la capitale fédérale, atteignant le salon Peron de la législature, pour des célébrations officielles.

Dans la zone populaire de Villa Luro, Marlène Wayar, directrice d’El Teje (première revue travesti d’Amérique latine) activiste de la première heure, raconte son parcours en douceur.

Immense, opérée des pommettes et des seins, elle s’exprime avec ses mains effilées. Famille tolérante et aimante. Populaire au collège, dans le passé elle était bon élève, gros, drôle et asexué. Le basculement se fait vers 18 ans, en étudiant la céramique. Elle ne s’est jamais prostituée, son premier amant était marié, très doux.

«Le premier but de la loi était de faire tomber le décret, datant de la dictature, réprimant les travestis, le port de vêtements non conformes.»

Diplômée en psychologie, son discours est construit, fin. Entre performance burlesque et création d’une coopérative textile pour ses semblables, elle «revendique son droit à être un monstre», sa célèbre phrase, reprise par d’autres. Elle a un DNI rare avec son prénom d’origine, Osvaldo, et sa photo de Marlène.

A l’association Mocha Celis créée en 2012 pour l’instruction gratuite des trans, Victoria, prostituée reprenant ses études, se livre:

«Je viens d’un milieu modeste. Ça a été compliqué à partir du collège d’aller en cours. Je ne pouvais pas aller aux toilettes des garçons, ni ceux des filles. Je ne pouvais pas venir en jupe. J’ai abandonné. Aujourd’hui j’ai mon DNI féminin. Victoria, c’est le prénom que ma mère voulait me donner. Enceinte, elle pensait attendre une fille. J’ai fait pas mal de chirurgie. Quand j’étais plus jeune, on donnait n’importe quoi sous le nom d’hormones. Aujourd’hui, on trouve des médecins qui te prescrivent les bons dosages. J’ai des prothèses mammaires, le processus pour le vagin est en cours.»

Ne pas confondre genre et sexualité

Lucia Romina Escobar, 39 ans, sa tutrice, est actrice à la télévision, au théâtre. Pulpeuse, sympathique, robe noire serrée, elle se souvient avec humour de ses première réticences.

«J’ai toujours su qu’il se passait quelque chose. Enfant, les jeux de filles m’attiraient. Je m’identifiais au féminin, je voulais être Wonder Woman, l’infirmière, la maîtresse. Mon père me filait des coups. Ado, ça s’est précisé. Mais les travestis qu’on voyait à la télévision étaient très masculines, on aurait dit mon père avec une perruque! Et puis cela voulait dire la traque de la police, etc. Je suis partie à 18 ans de chez moi. J’ai commencé le théâtre et gagné ma vie en faisant des shows drag-queen. Généralement dans les médias, on te vend la travesti outrancière, jupe ras-les fesses, les seins à l’air. Mais on n’est pas tous les jours comme ça. Quand tu vas acheter ton pain, tu n’as pas les seins à l’air.»


 

Si leur choix est difficile (l’amour, se loger), leur féminité est manifeste. Un geste, une façon d’allumer une cigarette, de replacer une barrette dans les cheveux.

D’autres observateurs de la «diversité sexuelle» promulguée apportent leur éclairage sur cette émancipation identitaire.

Buenos Aires est une capitale freudienne, où règnent plus de psy que de trans. Leticia Glocer Fiorini, présidente de l’Association Psychanalytique Argentine, précise que «le genre et la sexualité sont deux termes différents. La sexualité est complexe parce qu’elle vient de la vie pulsionnelle, ses chemins ne pas aussi stricts. Les chemins du désir sont ambigus, Freud le disait déjà. Une telle loi a une portée intéressante socialement. Elle évite d’exclure du système les transexuels, qui se sentent femmes et vivent ainsi. Il ne faut pas avoir de préjugés moralistes. Ces femmes ont une carte d’identité. Ça permet d’avoir du travail et de ne pas finir prostituée».

Mirta La Tessa, psychanalyste, chargée de la chaire «Nouvelles présences de la sexualité» à l’université de Buenos Aires répond aux interrogations:

«La biologie ne commande pas l’érogénéisation du corps, ni la sexualité. Ces nouvelles présences mettent sur le tapis un certaine conception de la sexualité et la rupture avec l’ordre biologique. La curiosité des autres est violente. Chacun se présente selon son image d’autoperception. S’ils se perçoivent en femmes, alors on doit les considérer comme telles. Respecter l’autre de la façon dont il se présente à vous. Généralement leur chemin est fait de souffrances énormes. C’est très intime. Cela demande de la délicatesse.»

S'ils se perçoivent en femmes, alors on doit les considérer comme telles.

Mirta La Tessa, psychanalyste

Féministe, la question de l’avortement interdit suscite son abattement. «La loi est le résultat des contradictions argentines. Ce n’est pas une société homogène. Comme disait Trostsky, c’est le développement inégal combiné. Une loi d’avant-garde et un aspect  réactionnaire. Les trans sont une communité minoritaire. La question de l’avortement est complexe et très politique.»

Même constat global du côté du ministère du Développement social, à la coordination de la diversité sexuelle, créée en 2013. Juliana et Javier, travailleurs sociaux, expliquent leur mission. D’abord évaluer l’ampleur de la tâche.

«Le travail sexuel est un des thème en jeu, un tabou de la société. Il y a une double morale, car d’un côté on ne leur laisse pas d’autres choix pour gagner leur vie, mais d’un autre côté, elles n’ont aucune garantie, de système de santé, de salaires dignes.»

Prostitution, pauvreté, existence informelle, l’espérance de vie moyenne d’un trans ne dépassent pas 37 ans.

«C’est une des populations les plus marginalisées. La loi a mis en lumière ces trajectoires de vie très rudes (expulsion des familles, manque d’éducation, santé).»

Le but est de lutter contre la discrimination, de favoriser la réinsertion, de garantir leur droit.

«Nous sommes pionniers et une référence.»

Brochures diffusées à l’école ou les services publiques, «il s’agit d’inscrire une ligne éducative pour rompre avec la chaîne normative. On questionne les stéréotypes du genre». La question de l’avortement inspire la perplexité et l’embarras:

«C'est une autre contradiction. Le sujet fait peur. Le débat est lancé, mais il n’y a pas de volonté politique. C’est le poids de l’Eglise et ses valeurs.»

Le désir est indocile et la question du genre y est liée. Cette anecdote de Naty Menstrual résume bien les équations inattendues de la sexualité:

«Lors de mon spectacle, dans le public, il y avait cette fille, lesbienne, physique de mec, cheveux ras, allure de motard. A la fin, elle est venue me voir, et m’a draguée et dit que je lui plaisais. Bon, elle était pas mon genre, mais comme quoi...»

En définitive, à vouloir déceler le mystère de leur anatomie, on finit par se sentir obscène. Car au-delà de l’identité sexuelle, les chicas trans ont droit à leur intimité sexuelle.

1 — «Milk-shake de tapette», éditions Milena Caserola Retourner à l'article

Cécile Collette
Cécile Collette (1 article)
Journaliste
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