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Non, le lait d'amande n'est pas un problème

Maria Dolan, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 08.08.2014 à 2 h 59

Que ça ne vous plaise pas, d'accord, mais ça n'est pas pour autant mauvais pour l'environnement.

Amandes brutes en Inde. REUTERS

Amandes brutes en Inde. REUTERS

Quand ils cherchent à savoir quoi mettre dans leur estomac, les individus bien intentionnés confondent souvent «bon pour ma santé» avec «bon pour l'environnement». Peut-être faut-il y voir un effet secondaire de l'association de plus en plus connue entre malbouffe – les hamburgers des fast-food, par exemple – et nocivité pour la planète. Malheureusement, la corrélation positive entre qualité nutritionnelle et bénéfices environnementaux n'a rien d'automatique. Comme l'ont montré des journalistes aguerris, à l'instar de Tom Philpott, des stars de la diététique, comme le quinoa ou les baies de goji, sont loin d'être aussi écologiques que ce qu'on voudrait vous faire croire, notamment du côté des fabricants et des marques qui les commercialisent.

Difficile donc pour les consommateurs de faire le tri entre tendances marketing et leur propre implication écocitoyenne, et c'est pourquoi des journalistes à l'expertise aussi réelle que Philpott sont si précieux dans le paysage médiatique. Le 16 juillet, en voyant que Philpott avait publié sur Mother Jones un article intitulé «Laissez tomber le lait d'amande, bande de sales hipsters ignorants» [et dont Slate.fr s'était fait l'écho, NDLE], je m'attendais donc à une argumentation solide et fondée sur des faits scientifiques. En réalité, je suis tombée sur une élucubration vaseuse, quoique relativement factuelle, qui concernait davantage les goûts personnels de Philpott que le véritable profil écologique du lait d'amande. Un peu comme la petite bouteille d'eau de coco que je suis achetée sur un coup de tête en sortant de mon cours de Zumba la semaine dernière, si son article a la saveur de la rectitude écologique, à y regarder de plus près, on a davantage affaire à une question de papilles et de digestion personnelles.  

Une critique écologique sans fondements

Le coup de gueule de Philpott ne m'aurait pas dérangée s'il s'était contenté de détailler les raisons subjectives de son aversion. Mais au lieu de cela, il commence son article en disant qu'il est «profondément bizarre» de faire du lait d'amande, car les amandes sont une «denrée alimentaire précieuse» à «l'empreinte écologique conséquente» et qu'elles devraient être mangées telles qu'elles et non pas «noyées sous des tonnes d'eau».

Séparons les divers arguments en présence. Est-ce que le lait d'amande est un truc bizarre? Peut-être, mais quand on sait que la chose existe depuis le Moyen Âge, c'est une bizarrerie qui n'a rien de nouveau.

Est-ce que les amandes ont une empreinte écologique conséquente? Globalement, les préoccupations que peuvent susciter les amandes quant à leurs effets environnementaux ont à voir avec les quantités d'eau que nécessite leur culture. Selon Mother Jones, il faut un peu plus de 4 litres d'eau pour faire pousser une seule amande. Ce qui est beaucoup, mais pas autant que l'eau nécessaire pour faire pousser une seule tomate (12,5 litres) ou une seule noix (18,5 litres).

A l'instar d'autres cultures, les demandes écologiques des amandes sont particulièrement lourdes pour une région américaine spécifique: la Californie et sa récurrente sécheresse. Comme Eric Holthaus l'a récemment expliqué dans Slate, 99% des amandes américaines – et près de 80% des amandes consommées dans le monde – sont cultivées en Californie, où elles absorbent, chaque année, pas moins de 10% de toutes les ressources en eau de l’État ce qui est énorme. Mais comme le fait aussi remarquer Holthaus, la production de viande et de produits laitiers – des produits laitiers que vous pourriez boire si vous ne leur préfériez pas le lait d'amande – requiert «en ordre de grandeur davantage d'eau» que les amandes.

Une boissson «gourmande en eau»!!!

Même en partant du principe, comme l'écrit Philpott, que les amandes sont une «denrée alimentaire précieuse», est-ce que les noyer dans de l'eau pour fabriquer du lait d'amande est réellement mauvais d'un point de vue écologique? Quand vous faites de la viande une garniture et non plus le centre de votre repas, vous diminuez de fait l'impact écologique de l'élevage bovin.

De la même manière, consommer avec parcimonie des amandes – en les diluant dans de l'eau pour en faire du lait – réduit leur impact écologique. Des recettes de lait d'amande artisanal nécessitent en général entre 40 à 55 grammes d'amandes – soit l'équivalent d'une portion d'amandes entières – pour un quart de litre d'eau. Si votre lait d'amande ne vous sert que pour votre café ou vos céréales, vous en consommez sans doute moins d'une portion par briquette d'un quart de litre.  

Dans sa diatribe contre le lait d'amande, Philpott parle de la boisson comme étant «gourmande en eau». Une formule franchement fallacieuse, tant elle est pertinente pour désigner la quantité d'eau nécessaire pour cultiver tel ou tel végétal, pas celle ajoutée pour fabriquer tel ou tel produit. L'eau nécessaire pour faire pousser une amande, une tomate ou une noix est effectivement gâchée du point de vue du consommateur – vous n'êtes pas hydraté à hauteur de 18,5 litres d'eau à chaque fois que vous avalez une noix. Mais l'eau du lait d'amande n'est pas perdue – vous la buvez. Pour reprendre la terminologie absurde de Philpott, la bière, la limonade ou la soupe faite maison sont elles aussi «gourmandes en eau». 

Philpott doit en être conscient, car à la fin de son article, il écarte l'argument voulant que le lait d'amande soit mauvais pour la planète. Ce qui lui pose véritablement souci? Premièrement, que le prix de la boisson soit plus cher que celui des amandes entières. (Mais trouvez-moi un seul produit bio et manufacturé qui soit moins cher, au poids, que ses ingrédients de base).

Ensuite, il préfère le truc avec lequel il arrose ses céréales – du kéfir bio, un produit laitier fermenté. Pourquoi? Pas parce que les produits laitiers sont bons pour la planète. En réalité, la production de lait de vache est bien plus gourmande en ressources et bien plus polluante en CO2 que ne l'est la culture de légumes ou de fruits à coque et ce à quasiment tous les égards – Philpott remarque d'ailleurs lui-même qu'il s'agit d'un secteur «assez moche». Pas non plus parce que le kéfir serait bon marché – une bouteille de sa boisson préférée avoisine les 3,5€. Non, si l'auteur l'adore, c'est qu'il contient des «protéines, du calcium et des microbes bienfaisants» et, «cerise sur le gâteau (…), [qu']il est sans lactose». Laissez donc tomber le lait d'amande, bande de sales hipsters ignorants, parce que Tom Philpott estime que le kéfir est meilleur pour la santé.  

On peut tout à fait comprendre que le nombril ait un rôle à jouer dans le régime alimentaire d'une personne. Je fais souvent des choix diététiques par pur plaisir, et j'essaye de penser à ma santé et à celle de mes enfants quand je fais mes courses. (N.B.: je ne mange pas mes céréales avec du lait d'amande – son goût est, de fait, un peu trop flotteux pour moi). Pour autant, mes préférences gustatives, et les bénéfices sanitaires de mon alimentation au quotidien, sont à distinguer de l'impact de la culture et de la fabrication de cette nourriture sur le sol, l'air, l'eau, et les individus impliqués dans ce processus.

J'ai mon propre avis sur ce qui est bon pour ma santé, mais en quoi cela a-t-il un intérêt pour vous? Et quel intérêt de savoir quelle boisson répond le mieux aux penchants de Philpott? La façon qu'il a d'injecter quelques grammes d'arguments écologiques dans un article portant réellement sur ses propres préférences alimentaires me fait penser à sa description du lait d'amande «de l'eau filtrée et opacifiée avec un peu d'amandes en poudre». En d'autres termes, difficile d'y trouver la moindre substance. 

 

Maria Dolan
Maria Dolan (1 article)
Journaliste
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