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Energie: la Russie est la station-service de l’Europe

Un jauge de pression de gaz en Ukraine, novembre 2013.  REUTERS/Gleb Garanich

Un jauge de pression de gaz en Ukraine, novembre 2013. REUTERS/Gleb Garanich

C’est pour cela que les dirigeants européens ne s’attaqueront jamais à Poutine.

Depuis que le vol 317 de la Malaysia Airlines a été abattu, de nombreux Européens souhaiteraient que leur gouvernement fasse quelque chose –n’importe quoi– pour punir Vladimir Poutine de nourrir l’instabilité en Ukraine.

Le débat sur d’éventuelles sanctions économiques jette une drôle de lumière sur les relations commerciales conséquentes entre la Russie et l’Europe.

Comme le montrent les analyses de la Commission européenne, les trois quarts des investissements directs étrangers en Russie viennent de l’UE. La France quant à elle n’a pas renoncé à vendre de fort onéreux navires à l’armée russe. En Suède, au début du mois, j’ai noté la présence de troupeaux de touristes russes à Stockholm (c’était eux qui, hélas, bousculaient tout le monde pour griller la queue aux toilettes). A Londres, immobilier haut de gamme et autres signes extérieurs de richesse (comme le Chelsea FC) continuent de faire office de coffres-forts pour l’argent russe. En 2013, l’Union européenne a importé pour 206,5 milliards d’euros de produits russes.

Si l’Europe devait mettre un terme à ses relations commerciales avec la Russie –en n’acceptant plus son argent liquide, en refusant d’investir dans ses usines et d’acheter ses exportations– elle aurait une vraie capacité de nuisance tout en limitant les dégâts pour elle-même. Après tout, la plus grande partie de ce que fabrique l’Europe est hors de portée de la bourse des consommateurs russes. En 2013, la Russie n’a importé que pour 120 milliards d’euros de biens de l’UE.

Mais en regardant les chiffres de plus près, force est de constater que tant la capacité que la volonté de l’Europe d’infliger une sanction économique à la Russie sont gravement compromises. Pour le dire simplement, la Russie est la station-service de l’Europe. Si vous n’allez plus chez votre pompiste habituel, vous allez certes nuire au propriétaire. Mais d’un autre côté, vous ne pourrez plus vous rendre au travail, faire vos courses ou conduire vos enfants à l’école.

L'Europe a de plus en plus besoin de gaz naturel

Economiquement, la Russie est un pays relativement pauvre et peu évolué. C’est-à-dire qu’elle subsiste largement grâce aux exploitations minières, au forage et à la collecte de ressources naturelles qu’elle vend à l’étranger sans les transformer ni leur apporter une quelconque valeur ajoutée. Parmi les plus précieuses de ces ressources figurent le pétrole et le gaz. L’Energy Information Administration, organisme américain de statistiques énergétiques, rapporte que le pétrole et le gaz naturel représentaient 70% des revenus d’exportation de la Russie en 2012.

La plus grande partie du pétrole et du gaz qu’exporte la Russie est envoyée aux pays riches d’Europe occidentale où la production d’énergie est problématique. Les réserves européennes de pétrole, qui gisent principalement dans la mer du Nord, se réduisent.

L’Europe ne s’est pas encore mise à la fracturation hydraulique permettant de produire du gaz naturel en grandes quantités. Et certaines politiques –la volonté de prendre de la distance avec le charbon, la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire civil– dynamisent la demande de gaz naturel dans le secteur de l’électricité. Comme le souligne la BBC, 84% des exportations de pétrole et environ trois quarts des exportations de gaz naturel russes sont destinés aux marchés européens. L’Europe achète à la Russie environ 30% du gaz naturel qu’elle consomme.

En fait, les échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie sont principalement affaire de carburants. En 2013, l’UE a importé pour 166,3 milliards d'euros de carburant de Russie, ce qui représente environ 80% de la totalité des exportations russes vers l’UE. En 2011, Les Pays-Bas –qui ont le plus de raisons d’être en colère contre le pays de Vladimir Poutine– ont importé pratiquement la totalité de leur pétrole, dont environ un tiers venait de Russie. De toutes les nations européennes, ce sont eux qui enregistrent en outre le plus grand déficit commercial avec ce pays.

Rien de surprenant si nombre des plus grosses entreprises européennes sont directement impliquées dans l’importation de carburant russe, et si d’autres entités également de taille conséquente –services publics, industries gourmandes en énergie, fabricants de voitures, systèmes de transport, tous ceux qui utilisent de l’électricité– en achètent d’une manière ou d’une autre.

60%

La part du gaz consommé en Autriche qui vient de Russie

Après sa défaite face à Angela Merkel en 2005, l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder est devenu président du comité des actionnaires de Nord Stream, propriété du géant public de l’énergie Gazprom et d’un groupe de sociétés européennes, qui construit et gère des gazoducs entre la Russie et l’Europe de l’Ouest. En avril dernier, Schröder s'est acheté une résidence secondaire en Crimée. Toutes les grandes compagnies pétrolières européennes font des affaires en Russie.

Il arrive en outre que certains gouvernements d’Europe occidentale soient partie prenante dans le commerce de l’énergie russe. Le New York Times évoquait le 22 juillet les difficultés d’OMV, «la plus grande société industrielle d’Autriche, à l’histoire aussi longue que compliquée avec Gazprom» (le gouvernement autrichien possède environ un tiers d’OMV). «Aujourd’hui, environ 60% du gaz consommé en Autriche vient de Russie, et le réseau de gazoducs d’OMV sert d’important centre de transit pour environ un tiers du gaz russe vendu en Europe.» Dans ces conditions, comment s’étonner que l’Autriche ne prenne pas les devants pour demander des sanctions sévères?

Les clients ne manquent pas pour le pétrole russe

Si l’UE fermait brusquement tous les robinets des gazoducs et ordonnait aux pétroliers russes de faire demi-tour, cela nuirait sans doute à la Russie sur le court terme. Mais les clients ne manquent pas pour le pétrole russe, qui est assez fongible.

En ce qui concerne le gaz naturel, l'énorme contrat d'approvisionnement que Poutine vient de signer avec la Chine signifie qu’un gros client va émerger à l’est de la Russie. Et si les pays européens peuvent vouloir mettre un point d’honneur à acheter du pétrole non-russe, ils ne disposent pas au débotté d’un substitut pour le gaz naturel.

Pour entreprendre sérieusement de réduire les achats d’énergie russe, il faudrait que les dirigeants européens fassent à la fois preuve d’un courage moral et d’une volonté ouverte d’infliger des dommages financiers à de grandes entreprises au bras long. Or, à l’instar du gaz naturel et du pétrole, ces deux qualités leur font justement défaut.

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