Monde

Poutine n'est pas en guerre contre l'Ukraine, mais contre l'Occident

Masha Gessen, traduit par Yann Champion, mis à jour le 29.07.2014 à 7 h 27

L’abattage du vol MH17 n’est qu’un faux-pas dans le conflit qu'il compte mener pendant encore des années.

Un portrait de Vladimir Poutine, dans un bâtiment tenu par les pro-russes à Louhansk, dans l'est de l'Ukraine en mai 2014. REUTERS/Valentyn Ogirenko

Un portrait de Vladimir Poutine, dans un bâtiment tenu par les pro-russes à Louhansk, dans l'est de l'Ukraine en mai 2014. REUTERS/Valentyn Ogirenko

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, on n’avait jamais vu autant d’experts et de journalistes offrir des interprétations aussi variées d’un si petit nombre de signes en provenance du Kremlin. Tout le monde aimerait le savoir: que va bien pouvoir faire Poutine à propos de l’Ukraine à la suite de l’abattage de l’avion Malaysian Airlines? Va-t-il se retirer? Va-t-il envahir? Est-ce qu’il panique? Est-il encore déterminé à mener à bien ses projets d’annexion de l’est de l’Ukraine? Les messages contrastés du Kremlin ont permis d’appuyer au moins chacune de ces hypothèses.

Et elles sont toutes fausses. Poutine ne va ni envahir l’Ukraine ni s’en retirer. Il n’y aucune panique chez lui. Cela n’a ni infirmé ni confirmé ses projets de conquête de l’est de l’Ukraine –l’Ukraine n’a, à vrai dire, que peu de choses à voir avec tout cela.

Ce n’est pas contre l’Ukraine que Poutine est parti en guerre: c’est contre l’Occident. Et si vous regardez les déclarations et les actes du président russe de ces dernières semaines par le prisme d’une grande campagne contre l’Occident de Poutine, vous y trouverez peu de contradictions –et encore moins de raisons d’espérer la paix.

Sa méthode: parler fort, éviter la confrontation directe

Durant les deux premières années et demie de son troisième mandat de président, qui se sont déroulées sur fond de manifestations de masses, Poutine s’est mis à la fois à incarner et à s’appuyer sur une nouvelle idéologie violemment anti-occidentale. Cela a commencé simplement, par la diffamation des manifestants, accusés d’être des agents américains, pour se transformer en une vue générale de la Russie et du monde qui s’est avérée étonnamment mobilisatrice et unificatrice. Les Russes s’étaient trouvé un ennemi commun: l’Occident et ses valeurs contemporaines, perçues comme des menaces pour la Russie et ses valeurs traditionnelles.

C’est une guerre de civilisations, dans laquelle l’Ukraine n’est que le premier champ de bataille. Selon cette image, la Russie lutte contre l’expansionnisme occidental en Ukraine, en protégeant non seulement les russophones ukrainiens, mais aussi le monde entier de la propagation de ce que les Russes qualifient d’«homofascisme», soit l’insistance des pays occidentaux à imposer l’universalité des droits de l’Homme.

C’est une guerre de civilisations, dans laquelle l’Ukraine n’est que le premier champ de bataille

 

Poutine est conscient que, d’une certaine manière, il ne dispose pas d’une puissance de feu suffisante dans sa guerre contre l’Occident: en face, il y a la puissance militaire américaine, l’Otan et, parfois au moins, un front uni présenté par les nations industrialisées les plus riches du monde. 

Poutine doit donc ruser. Et pour cela, il a sa méthode: être dur dans ses paroles, mais éviter la confrontation directe, puis frapper fort lorsque plus personne ne s’y attend. Cela a fonctionné avec la Crimée: Poutine y est allé lorsque personne ne pensait qu’il le ferait et, une fois en place, l’équilibre des forces avait changé et il avait gagné. Cela marchait également plutôt bien dans l’est de l’Ukraine, où des forces commandées et armées par les Russes ont pu semer le chaos dans la région en faisant passer le mouvement pour un soulèvement spontané des habitants. Puis il y a eu le drame du vol Malaysia Airlines MH17, qui a transformé une opération officieuse en confrontation ouverte.

Ce que les différents observateurs ont perçu comme un moment de vérité changeant la donne du conflit en Ukraine n’est, du point de vue de Poutine, qu’un faux-pas dans un conflit avec l’Occident dans lequel il va s’engager des années durant –jusqu’à ce qu’il quitte le pouvoir, ce qu’il prévoit désormais de faire les pieds devant. Cela ne veut pas dire qu’il va prendre des mesures radicales, mais qu’il va ruser en noyant le poisson et en gagnant du temps –deux matières dans lesquelles il excelle.

Pour gagner du temps, Poutine a envoyé un message en pleine nuit depuis sa résidence près de Moscou. Posté à 1h40 le lundi matin, il était plein de généralités et de mensonges (il y affirmait, par exemple, avoir demandé de manière répétée des négociations de paix), mais ne contenait aucune condamnation de l’abattage de l’avion ni aucune prise de distance avec les «séparatistes».

La menace nucléaire

Il a ensuite convoqué le Conseil de sécurité russe pour une réunion en urgence mardi. Lors de l’annonce de cette conférence, beaucoup de Russes de l’opposition se sont attendus à des mesures de répression: Poutine a souvent utilisé les évènements tragiques comme prétextes pour justifier, par exemple, l’annulation d’élections ou des limitations de la liberté de la presse.

Cette fois-ci, néanmoins, il ne s’est rien passé de tel et les démocrates russes ont poussé ensemble un gros soupir de soulagement. Pour ce qu’ont pu en dire les observateurs internationaux, Poutine n’a rien dit qui soit lourd de conséquences. Toutefois, voici ce qu’il a déclaré au début de son discours:

«Bien entendu, aucune menace directe ne pèse à l’heure actuelle sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de notre pays. Cela est garanti principalement par l’équilibre stratégique des puissances à travers le monde.»

Ce que l’on pourrait traduire par «Je vous ai réuni ici pour rappeler au monde que la Russie est une puissance nucléaire». Et voici ce qu’il a dit pour conclure:

«Au cas où l’infrastructure militaire de l’Otan devrait se rapprochait un peu plus de nos frontières, nous répondrions de manière appropriée et proportionnée. Et nous ne fermerons pas les yeux sur le développement de la défense antimissile mondiale et sur la hausse des approvisionnements en armes stratégiques de haute précision, aussi bien nucléaires que non-nucléaires.»

En termes poutiniens, cela veut dire: «Vous vous souvenez que je vous ai rappelé il y a cinq minutes que la Russie était une puissance nucléaire? Eh bien, maintenant, je vous annonce que nous sommes prêts à utiliser notre force de frappe nucléaire si jamais il vous venait l’idée de nous attaquer» (il est allé jusqu’à dire que les systèmes de défense antimissile étaient en fait des armes offensives). «Et, au passage, si jamais vous pensiez que quelque chose pourrait nous arrêter, vous savez maintenant que ce n’est pas le cas.»

Le lendemain, l’Europe reportait une résolution possible sur un durcissement des sanctions visant la Russie. Le même jour, les Etats-Unis émettaient un communiqué affirmant que rien ne liait directement le Kremlin à l’abattage de l’avion et les médias américains continuèrent à qualifier le désastre de «crash». La phase aiguë des suites de l’abattage du vol MH17 semblait prendre fin. Etait-ce le résultat des intimidations de Poutine ou de son talent pour noyer le poisson? Quoi qu’il en soit, sa tactique avait merveilleusement bien fonctionné.

Attaquer les médias, couper l'accès aux réseaux

Durant ce temps, mardi, lorsqu’il n’était pas en train de menacer l’Occident de frappes nucléaires, Poutine a fait passer plusieurs nouvelles lois. L’une d’elles interdit la publicité sur les chaînes payantes du câble et du satellite, coupant les chaînes indépendantes de leurs revenus, aujourd’hui et pour plus tard (toutes les chaînes sont contrôlées par l’Etat). Une autre loi permet au gouvernement d’empêcher les Russes d’accéder à des réseaux occidentaux comme Facebook ouTwitter, ainsi qu’à des services comme Gmail ou Skype. Une troisième loi prévoit des peines de prison allant jusqu’à 4 ans pour quiconque nierait que la Crimée fait partie de la Russie.

Le même jour, des tribunaux à Moscou et Saint-Pétersbourg ont jugé qu’une demi-douzaine d’organisations de défense des droits de l’Homme étaient des «agents étrangers», mettant fin à leurs activités.

La guerre de Poutine contre l’Occident et ses «agents» prétendus en Russie, en d’autres termes, s’est poursuivie sans relâche. Selon lui, le malheureux incident de l’avion sera bien vite oublié. Il lui faudra peut-être au pire reculer un peu sur l’Ukraine, mais ce n’est pas grave: ce n’est qu’une bataille dans la grande guerre contre l’Occident qu’il a déjà déclarée.

Masha Gessen
Masha Gessen (7 articles)
Journaliste
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