Sports

Un Tour d'honneur?

Yannick Cochennec, mis à jour le 26.07.2014 à 12 h 12

Gardons-nous de tout optimisme, mais à l'heure de dresser un bilan de l'édition 2014 de la Grande Boucle, on peut espérer que le peloton a posé des petits cailloux porteurs d'avenir.

Entre Tallard et Nîmes, le 20 juillet  2014. REUTERS/Christian Hartmann

Entre Tallard et Nîmes, le 20 juillet 2014. REUTERS/Christian Hartmann

Qu’est-ce qui fait un grand Tour de France et existe-t-il d’ailleurs des Tours ordinaires si l’on part du principe que toute Grande boucle est, par nature, exceptionnelle en raison des exploits requis pour rejoindre les Champs-Elysées?

Au fond, il est difficile de savoir quoi penser du Tour de France qui est en train de se terminer. Un peu comme un tournoi du Grand Chelem de tennis qui aurait perdu ses deux premières têtes de série dès les deux tours initiaux, ce 101e Tour de France a clairement souffert des abandons de Christopher Froome et d’Alberto Contador en principe «programmés» pour dominer la course, mais victimes tous les deux des routes humides des premiers jours de la course.

Et dans ce vide ainsi créé s’est confortablement installé un autre homme très (très) fort, Vincenzo Nibali, qui a littéralement écrasé la course depuis les Vosges sans être jamais menacé.

Peut-être, compte tenu de sa forme étincelante, aurait-il même triomphé si Froome et Contador n’étaient pas tombés.

Premier Italien en passe d’être consacré depuis Marco Pantani en 1998, il deviendrait donc le sixième coureur de l’histoire à compter désormais les trois grands tours à son palmarès: Tour de France, Tour d’Italie et Tour d’Espagne. Dans ce contexte prestigieux, il n’est pas question naturellement de dévaluer son succès qui est celui d’un artiste du vélo tant savoir éviter les pièges de la chaussée et de la météo requiert également un art de la course qui vaut bien celui de savoir appuyer très fort sur les pédales au moment de prendre les cols d’assaut.

Atypique et souvent ennuyeux il faut bien le reconnaître lors des deux dernières semaines, ce Tour de France n’a pas véritablement consacré les grandes étapes de montagne, comme c’est l’usage d’ordinaire, mais s’est principalement joué sous la pluie du Nord et de l’Est lors de la première semaine après un départ mémorable en Grande-Bretagne où Nibali avait déjà imprimé sa marque en s’imposant à Sheffield.

La montagne a accouché, en quelque sorte, d’une petite souris, mais elle n’a surtout pas semblé laisser échapper (trop) de rats de laboratoire sur ses pentes. La montée vers Hautacam, jeudi 24 juillet, a été, en filigrane, la confirmation que certaines pratiques avaient peut-être changé dans le peloton puisque le temps réalisé par Nibali dans ce haut lieu pyrénéen souvent fréquenté par le Tour de France a été seulement le 26e de toute l’histoire d’après le site Internet fillarifoorumi.fi.

Entre Bjarne Riis, recordman en 1996 avec un chrono de 34’40’’ (le Danois a avoué plus tard qu’il était dopé lors de ce Tour de France) et Vincenzo Nibali, il y avait, en effet, un écart de 2’40’’, soit une distance évaluée de 900m par les spécialistes sachant que le deuxième de l’étape, Thibaut Pinot, était 500m derrière le Transalpin quand celui a franchi la ligne d’arrivée. Honneur donc peut-être retrouvé pour le cyclisme même si on se gardera bien en la matière de tout optimisme échevelé.

Comme le souligne le scientifique Ross Tucker sur le site sportsscientists.com où il observe notamment les performances des coureurs au fil du temps, les Tours 2013 et 2014 seraient assez semblables en termes d’efficacité physique, mais seraient assez voisins aussi de la période 2003-2005, correspondant aux années Armstrong. Ce qui ne prouve rien, mais incite au moins à la prudence.

Dans ce possible regain d’optimisme lié au cyclisme se greffe naturellement la réussite du cyclisme français qui, à la veille du contre-la-montre entre Bergerac et Périgueux, plaçait deux des siens sur le podium, Thibaut Pinot et Jean-Christophe Péraud, à plus de sept minutes chacun de Vincenzo Nibali. Romain Bardet se situait, lui, au 5e rang à plus de neuf minutes (il faudrait remonter à 1965 pour retrouver trois Français dans le Top 5 au terme de la course).

Ce classement ne correspond peut-être pas à la valeur réelle du cyclisme français en raison des mésaventures de Christopher Froome et d’Alberto Contador et en l’absence du Colombien Nairo Quintana, vainqueur du dernier Giro, mais traduit une avancée spectaculaire vers la tête de la course. Il bénéficie probablement du «ménage» consécutif aux actions menées pour combattre la gangrène du dopage.

Mais il peut compter aussi sur une ambition clairement affichée alors que Bernard Hinault, dernier vainqueur français du Tour de France en 1985 et éternel pourfendeur au fil des ans des coureurs tricolores dépourvus, selon lui, de caractère, est bien obligé d’admettre que les temps ont changé et que leur mental est aujourd’hui au diapason de leur talent.

Les sprints de Bryan Coquard, deuxième au classement du maillot vert, ont également contribué à la bonne humeur du «blaireau» également satisfait de constater la domination de l’équipe française AG2R La Mondiale au classement par équipes.

Même si les médias ont peut-être un peu survendu le phénomène après trop d’années maigres, les passionnés de vélo ont eu toutes les raisons d’aimer ce Tour de France et le travail de cette nouvelle génération incarnée par Thibaut Pinot et Romain Bardet et de croire à nouveau en l’avenir de leur sport en France. En 1983, Laurent Fignon avait gagné son premier Tour de France à l’occasion de sa première participation et il y avait eu beaucoup d’observateurs (comme Eddy Merckx) pour mégoter sur la valeur de son résultat à cause du forfait de Bernard Hinault, blessé, et parce que Pascal Simon, qui aurait «dû» triompher, était tombé près des Pyrénées et avait été contraint à l’abandon.

Les Tours de France qui semblent à vue d’œil les moins marquants offrent parfois d’autres perspectives avec le temps...

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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