Monde

La révolte contre les checkpoints en Arizona

Amy Lieberman, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 29.07.2014 à 14 h 06

Défenseurs des libertés civiles, libertaires, retraités et activistes s’unissent contre les contrôles des agents de l’immigration pratiqués à distance de la frontière.

Un checkpoint à Pima County, en Arizona, en août 2009. REUTERS/Joshua Lott

Un checkpoint à Pima County, en Arizona, en août 2009. REUTERS/Joshua Lott

ARIVACA, Arizona

Carlota Wray plisse les yeux pour se protéger de l’éclat du soleil de la mi-journée. Au volant de son pick-up, elle négocie les virages et les barrières couchées destinées à empêcher le passage du bétail. A 56 ans, elle connaît bien Arivaca Road, la route qui dessert la vallée séparant la ville du reste de l’Arizona. Elle l’emprunte souvent, pratiquement depuis qu’elle est en âge de conduire.

Carlota Wray s’arrête au poste de contrôle de la police des frontières d’Arivaca Road / Amy Lieberman

Carlota Wray est devenue citoyenne américaine en 2008, après des années en tant que résidente permanente. Elle n’a rien à cacher: rien sous son gilet bleu, rien sous les plastiques de sa voiture. Et pourtant, à chaque fois qu’elle part en direction de Tucson, elle nettoie sa voiture de fond en comble. Elle sait qu’elle devra passer par un poste de contrôle et justifier ce qu’elle ne pourra jamais dissimuler: ses origines mexicaines.

«Qu’importe que Dieu nous ait fait si beaux, les latinos, et tous les gens qui ont la peau foncée, sont maltraités par la police des frontières, explique-elle. Je vois mes amis, ma famille, interrogés et fouillés sans autre raison que leur couleur de peau. Ils me posent des questions qui n’ont pas lieu d’être, alors que je n’ai rien fait de mal.»

Premier avertissement de l’arrivée sur un checkpoint, la vitesse est désormais limitée à 55km/h. Tous les véhicules doivent s’arrêter. Les conducteurs doivent allumer leurs feux de croisement. Carlota Wray s’immobilise le long d’une file de cônes orange fluo.

«On ralentit, on ralentit, murmure-t-elle. Hum, je ne vois personne. C’est peut-être mon jour de chance. Je ne vois personne. Peut-être qu’ils sont dans la voiture? Oui, c’est ça! Les voilà.»

Un homme trapu en uniforme émerge de l’obscurité d’un baraquement sur le bord de la route. Il s’approche de la fenêtre de Carlota.

«Comment allez-vous? dit-il en scrutant l’intérieur du pick-up.

Bien, répond-elle.

Citoyens américains? interroge l’agent.

C’est ça, confirme Carlota Wray.

L’agent hoche la tête, se recule légèrement et nous fait signe d’avancer. Carlota Wray soupire, relâche son étreinte sur le volant et appuie sur l’accélérateur.

C’est une guerre des frontières qui se mène dans le sud de l’Arizona, bien loin de la ligne qui sépare les Etats-Unis du Mexique. A cause de la présence constante de la police des frontières sur les checkpoints, les citoyens américains doivent se soumettre à des contrôles quand ils se rendent au travail ou quand ils vont faire leurs courses. Chaque route principale comporte un de ces barrages et les habitants sont excédés.

Le poste de contrôle de l’Interstate 19, au nord de Tubac dans le sud de l’Arizona, est le plus grand de l’Etat. Il peut générer des embouteillages jusque sur l’autoroute / Amy Lieberman

L’Arizona peut sembler un endroit bien inattendu pour un mouvement de lutte contre des politiques liées à l’immigration. Cet Etat a en effet mis en œuvre certaines mesures très agressives, comme la très controversée loi SB 1070 qui donne à la police d’Arizona le droit de contrôler l’identité de toute personne suspectée d’être entrée illégalement sur le territoire.

Récemment, ses habitants ont même manifesté contre l’accueil d’enfants sans papiers qui faisaient partie des 52.000 mineurs ayant passé la frontière sans être accompagnés depuis octobre 2013 (une situation qualifiée de crise humanitaire par Barack Obama).

Les checkpoints militaires, c'est courant en dictature, pas aux Etats-Unis

 

Pour la plupart des Américains ne vivant pas dans cette région, des postes de contrôle si loin de la frontière semblent inconcevables. Et certains défenseurs des migrants de premier plan, comme Jose Antonio Vargas, un immigré clandestin brièvement détenu à un checkpoint intérieur au Texas, n’en connaissaient même pas l’existence.

C’est au début de l’année 2007, quand le Congrès a finalement accepté de les financer après des années de résistance d’un politicien local, que les postes de contrôle ont soudainement commencé à faire leur apparition en Arizona. La pratique semble pourtant en contradiction avec la philosophie même d’un de ces Etats de l’ouest américain où routes à perte de vue et voitures puissantes sont synonymes de liberté.

«Nous ne sommes pas habitués à voir des checkpoints militaires. C’est normal dans certains pays, mais les Américains n’ont jamais connu cette situation de façon permanente», explique Leesa Jacobson, la co-fondatrice de People Helping People in the Border Zone, un mouvement citoyen anti-checkpoint basé à Arivaca, une ville de 700 habitants.

Aucune statistique officielle

D’autres mouvements luttant contre les postes de contrôle attirent des compagnons d’armes bien dépareillés: des éleveurs conservateurs, des retraités aisés, des ermites libertaires, des défenseurs des droits civiques… tous unis par un seul sujet de contestation: parce que des citoyens américains peuvent y être arrêtés et fouillés de façon aléatoire si loin des frontières du pays, ces checkpoints saperaient les fondements même d’une société libre et démocratique.


 

Estimer le nombre exact de postes de contrôle intérieurs dans la région n’est pas chose facile. Certains s’évanouissent aussi vite qu’ils sont apparus. Et le département de la Sécurité intérieure a cessé de publier des chiffres officiels en 2008. Mais selon le journal Arizona Republic, il pourrait y en avoir plus de cent dans les zones bordant les frontières mexicaines et canadiennes. Dans le sud de l’Arizona, il y en aurait au minimum 11, selon l’American Civil Liberties Union. Tous situés dans une distance comprise entre 40 et 80 kilomètres de la frontière mexicaine. Ils fonctionnent 24h/24, en toute saison, et font partie du dispositif de protection des frontières destiné à arrêter les immigrés clandestins, les trafiquants de drogue et d’armes, et les terroristes.

Il n’existe aucun protocole uniformisé ou aucune loi définissant ce que les agents de la police des frontières peuvent faire quand ils arrêtent un automobiliste à un poste de contrôle intérieur.

La décision de la Cour suprême la plus souvent citée, celle définissant les droits des citoyens et de la police, est vieille de presque quarante ans.

En 1976, la haute cour avait en effet statué, à propos de l’affaire U.S. vs Martinez-Fuerte, que les agents de la police des frontières pouvaient «interroger brièvement» tous les conducteurs au sujet de leur nationalité et, si besoin, leur demander une pièce d’identité, y compris «en l’absence de soupçons spécifiques». Mais seulement dans «des postes de contrôle raisonnablement situés». Le véhicule ou ses occupants ne devraient pas pouvoir être fouillés sans raison particulière.

Mais pour le gouvernement fédéral, les agents de la police des frontières ont le droit de poser les questions qu’ils veulent aux conducteurs et de fouiller leurs véhicules, quand bien même ceux-ci seraient des citoyens américains. La Cour suprême a en effet déclaré que «nous pouvons avoir des postes de contrôle et qu’ils ne sont pas déraisonnables», déclare Shevannah Wray (aucun lien avec Carlota Wray), une porte-parole officielle du département américain des Douanes et de la Protection des frontières. C’est la même jurisprudence qui est aussi citée par les activistes pour qui la police des frontières outrepasse son cadre légal.

Des contrôles contestés

«En fait, il est évident [que la police des frontières peut] poser des questions pour vérifier la nationalité d’une personne, à condition que l’arrêt ne se prolonge pas au-delà d’un délai raisonnable», explique James Duff Lyall, un avocat membre de l’American Civil Liberties Union du sud de l’Arizona et qui vit à Tucson.

«Mais quelles questions peuvent-ils poser? Qu’est-ce qu’un délai d’une durée déraisonnable? Faut-il montrer une pièce d’identité? Pour moi, il y a des zones d’ombres.»

Un agent de la police des frontières interroge des automobilistes au checkpoint de l’Interstate 19 en Arizona / Amy Lieberman

En janvier, l’American Civil Liberties Union a déposé une plainte administrative au nom de 15 personnes auprès du bureau de l’Inspecteur général et du bureau des Droits et libertés civiles du département de la Sécurité intérieure. Le document détaille les violations présumées des droits constitutionnels de citoyens américains, survenues dans six postes de contrôle intérieurs en Arizona. La plupart des plaignants disent qu’ils n’ont jamais été interrogés sur leur nationalité, ce qui est l’objectif présumé des postes de contrôle, mais ont, en revanche, été arrêtés pendant une demi-heure ou plus pour avoir refusé une fouille injustifiée ou demandé la raison de leur arrestation. Un plaignant ajoute qu’un officier a même sorti son arme.

Quelles questions peuvent-ils poser? Qu’est-ce qu’un délai d’une durée déraisonnable?

James Duff Lyall, avocat

L’American Civil Liberties Union a également engagé des poursuites contre le département de la Sécurité intérieure pour demander la communication immédiate de tous les documents liés aux «importantes mais particulièrement opaques» opérations de contrôles intérieurs menées par la police des frontières dans les régions de Tucson et Yuma. Début juillet, le département a répondu par un refus. L’affaire sera donc portée devant une cour fédérale de grande instance à la fin du mois d’août. James Duff Lyall ajoute que l’American Civil Liberties Union ne va pas seulement s’intéresser aux checkpoints intérieurs en Arizona, mais aussi à ceux d’autres Etats.

Beaucoup de résidents d’origine mexicaine pensent qu’ils sont en réalité surveillés quand on les arrête à un poste de contrôle et qu’on leur demande de montrer une pièce d’identité.

«Je m’y suis tellement habituée que je n’y fais même plus attention», raconte Edith Cortez, une Mexico-américaine de 26 ans qui vit à Sierra Vista, une ville de près de 40.000 habitants entre deux checkpoints.

«Une fois on m’a demandé: “Vous êtes tous américains? Vous êtes bien sûre?” C’était drôle.  Quoi, juste à cause de mon apparence? Vous voulez voir mes papiers? Allez-y, demandez-les moi.»

Mais les questions vont parfois beaucoup plus loin: êtes-vous allé au Mexique aujourd’hui? Etes-vous le propriétaire de cette voiture? Combien de kilomètres a-t-elle au compteur? D’où venez-vous? Où habitez-vous? Où travaillez-vous? Des questions qui ne sont pas au goût de tout le monde: certains contestataires choisissent de prendre le risque de garder le silence.

Terry Bressi, de l’université d’Arizona, travaille sur un sommet s’élevant à plus de 2.000 mètres au-dessus du désert au sud de l’Etat. Il est ingénieur en chef à l’observatoire national de Kitt Peak où il surveille le passage d’astéroïdes pouvant heurter la Terre. Quand Bressi rentre chez lui à Tucson, il doit traverser un point de contrôle de la police fédérale des frontières sur la route 86, à environ 65 kilomètres du Mexique. Il n’aime pas ça. Mais impossible de contourner le checkpoint. Bressi se prépare donc à la confrontation en fixant six minis caméras sur le tableau de bord et la lunette arrière de son pick-up bleu.

Terri Bressi s’arrête sur le bord de la route pour vérifier le bon fonctionnement d’une caméra avant de traverser le poste de contrôle / Amy Lieberman

«Je suis maintenant à quelques kilomètres de Three Points, Arizona», s’enregistre-t-il dans un dictaphone tout en conduisant. «Ce checkpoint-là est en place depuis début janvier 2008 et j’y ai enregistré tous mes passages dans un sens et dans l’autre.»

Il est passé par le poste fixe de la route 86 à peu près 350 fois au cours des six dernières années. Il n’y a jamais baissé sa fenêtre pour répondre aux agents de la police des frontières. Une attitude qui lui a coûté des milliers de dollars en contraventions et en poursuites pour la défense de ses droits.

De plus en plus d'automobilistes «non coopératifs»

A l’approche du poste de contrôle, il ralentit et s’approche doucement d’une file de véhicules de la police des frontières. Un agent s’approche de son pick-up, semble le reconnaître et bat en retraite pour s’entretenir avec un collègue. Il revient et lui fait signe d’avancer.

Car la police des frontières a développé un protocole pour gérer les automobilistes comme Bressi. L’agent doit faire un signe à un collègue en disant quelque chose comme: «Les gars, on a un automobiliste non coopératif.» D’autres hommes restent à proximité pour aider à apaiser la situation en cas de besoin.

«Cela ne vaut pas la peine de rentrer dans une situation d’affrontement. Nous voyons beaucoup plus de ce genre de types qu’avant», explique le responsable du checkpoint sur l’Interstate 19 (il a demandé à ne pas être nommé pour des raisons de sécurité en regardant vers les montagnes Santa Rita qui surplombent la frontière et où se cache un cartel de trafiquants du Sinaloa au Mexique).

Bressi poste les vidéos de ses passages aux checkpoints sur sa chaîne YouTube, CheckpointUSA. Il affirme que YouTube a effacé quelques-unes des vidéos les plus spectaculaires qu’il a utilisées comme preuve lors des cinq actions en justice, qu’il a gagnées, pour des infractions comme refus d’obéir à un agent faisant la circulation. Terri Bressi soupçonne que la plainte d’un membre des Douanes et de la Protection des frontières est en cause dans le retrait de ses vidéos de la plateforme Internet.


 

Il existe d’autres personnes comme Bressi dans le sud ouest: des citoyens américains blancs d’âge moyen avec des emplois stables et suffisamment de confiance en eux pour systématiquement montrer leur opposition aux checkpoints.

«Je ne suis pas un militant politique, explique Richard Rynearson au cours d’un appel Skype depuis la Corée du Sud. Je suis un officier militaire et j’ai prêté serment de défendre la Constitution des Etats-Unis contre ses ennemis intérieurs et étrangers. Quand je suis en mission, je m’occupe des ennemis étrangers, et quand je suis ici, je m’occupe de ceux de l’intérieur.»

Richard Rynearson, commandant de l’US Air Force, a poursuivi en justice des agents de la police des frontières du comté d’Uvalde au Texas, après une arrestation prolongée en 2010 sur un checkpoint à plus de 100 kilomètres du Mexique. L’arrestation et l’altercation avec un agent de la police des frontières lui ont valu une sanction disciplinaire à l’armée.

L’option la plus simple pour les conducteurs reste donc de se conformer à toutes les demandes.

Les conflits autour des checkpoints intérieurs en Arizona ont commencé au milieu des années 1990. Jim Kolbe, alors député républicain, avait permis de bloquer les financements de checkpoints permanents en Arizona, considérant que c’était une erreur stratégique de les positionner si loin de la frontière. Mais après la fin de son dernier mandat en 2007, la Chambre des Représentants a adopté un libellé de crédits permettant d’autoriser le financement de checkpoints intérieurs fixes.

Tubac, une ville autrefois attirante

Il fut un temps où les retraités affluaient à Tubac, attirés par le beau temps perpétuel, les maisons de style mexicain à prix abordable et le charme désuet des commerces sous auvents. Mais selon une étude menée en février 2013, la construction du poste de contrôle de l’Interstate 19, à cinq minutes en voiture de la ville, a fait baisser les prix de l’immobilier. Les propriétaires de petites entreprises ont également rapporté un ralentissement de l’économie locale.

Cet été, le Santa Cruz Valley Citizens Council a déposé une pétition demandant la fermeture du poste de contrôle à la chambre de commerce et d’industrie de Tubac. Le conseil a prévu de faire suivre la demande aux représentants de l’Arizona. La pétition a déjà réuni près de 600 signatures sur une population de 1.000 personnes.

Les habitants de la ville racontent des histoires de «mules» chargées de drogue transitant par leurs jardins ou marchant en file indienne dans les rues pour éviter le poste de contrôle. En 2012, une course poursuite entre un officier de la police des frontières et des migrants accompagnés d’un passeur s’est achevée au milieu d’un cours de golf immaculé.

Tout cela fait partie de ce que les locaux appellent l’effet «éventail» des checkpoints: les clandestins, mais aussi de dangereux trafiquants, sont repoussés par les checkpoints et dispersés dans les villages environnants.

D’ailleurs l’efficacité des checkpoints ou de la foule d’agents de la police des frontières pour contrecarrer les activités illégales n’est pas démontrée. Quelques Mexicains sans papiers, vivant à Winchester Heights en Arizona, m’ont dit qu’ils avaient franchi la frontière et évité des checkpoints intérieurs sans encombres. Il n’était alors pas très difficile de se déplacer via des chemins de terre non surveillés.

Les agents de la police des frontières fouillent un migrant mexicain de 19 ans, arrêté un peu plus tôt le jour même alors qu’il errait dans une ville des environs. Il sera conduit dans un centre de détention près de la frontière puis expulsé vers le Mexique / Amy Lieberman

Selon le Government Accountability Office des Etats-Unis, le manque d’information à propos des postes de contrôle des services des Douanes et de la Protection des frontières doit être comblé. Il n’existe en effet aucune statistique par checkpoint, mais seulement par grands secteurs régionaux incluant les points d’entrée sur la frontière. «Les agents ne comptent pas combien de voitures traversent chaque jour le checkpoint», explique le responsable sur l’Interstate 19.

Un lundi après-midi entre 11h et 11h30, j’ai compté 206 voitures traversant le poste de contrôle de l’Interstate 19, chacune arrêtée par deux agents de la police des frontières. Trente-huit de ces conducteurs ont été interrogés pendant au moins 30 secondes et ont dû montrer une pièce d’identité. Seuls deux ou trois conducteurs avaient la peau ou les cheveux clairs. A l’inverse, une écrasante majorité de ces conducteurs avaient des cheveux bruns et la peau plus foncée. Durant ce temps, neuf automobilistes ont dû se rendre dans une zone de contrôle secondaire. Tous conduisaient un camion ou un van.

Je ne peux pas aller au Mexique, je ne peux pas aller vers le nord. Ça me rend très triste.

Laura Lopez

Le groupe People Helping People d’Arivaca rassemble actuellement des données recueillies par des habitants au cours des mois précédents sur le type d’automobilistes traversant le poste de contrôle d’Arivaca Road, à près de 40 kilomètres de la frontière mexicaine.

Le responsable du poste l’Interstate 19 explique qu’il surveille toujours trois voitures derrière celle qu’il a face à lui sur le checkpoint, à la recherche de comportements étranges ou de marques de nervosité comme une jambe qui tremble ou des doigts qui tapent de façon répétée sur le volant. «Mais les agents n’arrêtent jamais une personne parce qu’elle a l’air d’être née au Mexique ou dans un autre pays d’Amérique latine», commente Shevannah Wray des Douanes et de la Protection des frontières.

«Ce serait du racisme», ajoute-t-elle.

Les sans papiers latinos organisent leur vie autour des checkpoints, désormais présents sur toutes les routes principales du sud de l’Etat. Laura Lopez (son nom a été modifié pour protéger son anonymat) vit à Douglas, en Arizona, depuis 1988. Elle ne peut pas aller au nord de Sierra Vista, sur la route 90, parce qu’elle devrait pour cela traverser un poste de contrôle et justifier de sa nationalité. Elle ne peut pas aller en direction nord-ouest sur la route 80, après Tombstone, parce que là aussi, elle rencontrerait un contrôle. Il y a d’autres checkpoints: le long de l’US 191, près d’Elfrida, et à l’est sur la route 80, en direction du Nouveau Mexique.

Laura Lopez passe ses journées à tricoter et à faire la lessive. Elle cuisine, écrase des piments habaneros pour en faire une salsa rouge fraîche. Elle téléphone aux trois de ces cinq enfants qui ont été renvoyés au Mexique, l’un après l’autre, laissant une moitié de la famille aux Etats-Unis prise au piège entre les checkpoints intérieurs.

Laura Lopez attend que son mari vienne la chercher après son rendez-vous au Chiricahua Community Health Center à Douglas, Arizona / Amy Lieberman

«Aujourd’hui, on peut pas déménager ou se déplacer, explique-t-elle. On commence à se sentir coincés parce qu’on ne peut pas beaucoup sortir. Je ne peux pas aller au Mexique, je ne peux pas aller vers le nord. Ça me rend très triste.»

Rentrer au Mexique signifierait abandonner ses plus jeunes enfants et son mari, tous citoyens américains, mais aussi mettre sa santé en danger. En 2009, on lui a en effet diagnostiqué une forme agressive de cancer du sein.

«C’est difficile de trouver des programmes médicaux conçus pour les  femmes à Sierra Vista», commente Julie Encinas, une chargée de suivi de santé féminine au Chiricahua Community Health Center. La clinique à bas prix essaye alors d’envoyer la plupart de ses patients latinos à des docteurs travaillant du même côté qu’eux des postes de contrôle.

Même pour soigner les gens, il faut prendre en compte les checkpoints

«Si on envoie quelqu’un ailleurs, on demande toujours: “Pouvez-vous aller là-bas? Est-ce qu’il y a quoi que ce soit qui vous empêche de vous y rendre?”», explique Jane Davenport, une infirmière qui travaille pour le département mobile du Chiricahua Community Health Center de Douglas.

«Quelques personnes nous ont répondu: “Non, mais on va se débrouiller pour y aller”, ce qui veut dire qu’ils vont tenter leur chance.»

Laura Lopez est l’une de celle qui a tenté sa chance et a accepté d’être conduite par des amis à Phoenix. Elle a pleuré durant tout le voyage, pendant une heure, jusqu’à ce qu’ils approchent d’un agent de la police des frontières entièrement vêtu de kaki sous l’arche blanche du poste de contrôle. Il a demandé où ils allaient et d’où ils venaient. Laura Lopez, assise à l’arrière, écoutait silencieusement la conversation, entièrement en espagnol, la seule langue qu’elle connaisse.

«Mes amis lui ont parlé comme s’il était de la famille. Ils ont dit: “Hijo, on vient de Douglas et on va a Tucson.” Il a répondu: “OK” et on est passé, raconte-t-elle en soupirant bruyamment. Dieu merci, ça a été facile. Tout ça à cause de ma santé, mes enfants et tout, mon mari.»

Laura Lopez est aujourd’hui en rémission. Mais elle craint que le cancer ne revienne ou que des complications liées à son diabète n’exigent un autre voyage à Phoenix. Pour le moment, Laura Lopez vit enfermée chez elle, comptant le nombre de pilules qui lui restent pour empêcher son taux de sucre d’exploser.

Un véhicule de la police des frontières avance le long de la barrière frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique, près de Naco en Arizona le 7 septembre 2011 / Joshua Lott/Reuters

Les ennemis des checkpoints en Arizona en ont après plusieurs cibles. D’abord la police des frontières, dont les effectifs et le budget ne cessent d’enfler et qui fait face à des accusations de corruption et de mauvais traitements sur des civils. Mais aussi l’échec de la réforme de l’immigration et de la protection des frontières. Et enfin les installations en tant que telles: ces cabanons précaires, devant être calfeutrés pendant les orages d’été, et leurs massives arches blanches, offrant un peu de répit à la brigade canine au plus chaud de la journée.

«Pourtant ces constructions restent largement absentes du discours des politiques en Arizona comme au niveau fédéral, constate un conseiller du représentant d’Arizona, Raúl Grijalva, en partie parce qu’elles sont en contradiction avec toutes les positions politiques.»

Le mouvement anti-checkpoint n’est ni mené par les démocrates ou les conservateurs, ni même suivi par leurs sympathisants naturels. La colère est localisée, et pourtant contagieuse. Elle se transmet d’une voiture à l’autre sur les routes d’Arizona.

Traverser un poste de contrôle intérieur en Arizona est une expérience troublante. Quand un agent vous donne le «go» (un signe de tête, un «bonne journée»), le voyageur ne peut s’empêcher de ressentir une poussée de fierté ou de soulagement.

Il y a «100% de chance» d’être blessé en service

Un agent

Un visiteur venu d’un pays en paix, visitant l’Etat et tombant pour la première fois sur un checkpoint, pourrait bien se demander, étant donné l’aspect superficiel de l’interrogatoire et de la fouille, la cause exacte de tels contrôles. Les visiteurs venus de pays ravagés par les dictatures militaires, les coups d’Etat ou les guerres civiles, où les checkpoints sont des instruments de contrôle quotidiens (et parfois même des occasions de violences et d’extorsions) devraient en revanche se sentir chez eux.

Arivaca semble d’ailleurs un lieu de naissance bien improbable pour un fort mouvement de résistance contre les postes de contrôle. La ville n’est qu’un point sur la carte, nichée en plein désert, à une vingtaine de kilomètres du Mexique. Le bureau d’une permanence juridique le long de la poussiéreuse artère principale recueille les plaintes de ceux qui ont traversé le checkpoint. Depuis l’ouverture du service en 2012, les gens viennent «dire que quelque chose d’affreux est arrivé avec la police des frontières», explique Sophie Smith, 27 ans, l’une de cofondatrice du bureau. Les rapports se sont alors mis à affluer, tournant toujours autour de détentions prolongées, de propos injurieux et d’usage de la force.

«Ils peuvent me retrouver»

Le service des agents de la police des frontières dure de 8 à 10 heures. Ils ne restent que quelques jours sur un checkpoint avant de passer à un autre. Il leur est difficile de reconnaître les habitants qui passent régulièrement pour les laisser circuler, comme le jugement de la Cour suprême en 1976 l’avait, d’une certaine façon, préconisé.

Les agents eux-mêmes ont les nerfs à vif. Il y a «100% de chance» d’être blessé en service, explique un agent du poste d’Arivaca Road qui demande à ne pas être identifié pour des raisons de sûreté. «Il s’agit seulement de savoir si vous allez vous faire écraser par une voiture ou attaquer par un criminel qui a trouvé votre adresse», ajoute-t-il.

«J’ai dû contrôler 20.000 personnes durant les 10 dernières années parmi lesquelles certaines n’ont été stoppées qu’une ou deux fois, dit-il. Ils se souviennent de mon visage. Mais je ne me souviens pas du leur. Ils peuvent me retrouver. Se pointer chez moi, trouver ma famille.»

Près du tiers des habitants d’Arivaca a signé la pétition demandant la fermeture du checkpoint.

Carlota Wray en fait partie. Autour d’un repas de tamales frais chez un de ses proches, son beau-frère, Manuel Leyva, un résident permanent légal des Etats-Unis, la surprend en disant qu’il n’a pas de problème avec les agents de la police des frontières du poste d’Arivaca Road, même quand ils interrogent sa fille de 14 ans, une citoyenne américaine, et lui demandent son passeport.

«Au Mexique, on nous apprend à respecter les autorités et les hommes en uniforme», justifie-t-il.

Les couchers de soleil durent longtemps à Arivaca et peuvent accompagner les conducteurs durant les 40 minutes que dure le trajet entre la ville et le checkpoint / Amy Lieberman

Plus tard, sur le chemin du retour, Carlota Wray est songeuse dans l’obscurité de la voiture. Ses pensées la ramènent à un soir d’avril 2012. Accompagnée par sa fille aînée, Yolanda, elle amenait en urgence sa mère âgée à l’hôpital de Tucson. Carlota Wray avait obtenu un visa de court séjour pour sa mère, de nationalité mexicaine, dont le foie ne fonctionnait plus.

Elles s’étaient arrêtées au poste de contrôle et avaient baissé leurs fenêtres pour saluer l’agent du poste de contrôle.

«Cet homme, il me demande si je suis citoyenne américaine, mais les mots ne viennent pas, alors il me regarde et je le regarde, et il voit mes larmes couler. C’était un moment affreux, raconte-t-elle. Il m’a demandé où nous allions, où nous l’emmenions. Je ne pouvais penser à rien d’autres qu’à ma mère. C’était une intrusion insupportable.»

Carlota Wray assiste régulièrement aux réunions anti-checkpoints, mais Yolanda jamais.

«Yolanda pense que si tu conduis bien, ils te traiteront bien, explique Carlota Wray dans la voiture. Avec sa grand-mère, elles se sont habituées. C’est une mauvaise idée.»

Carlota Wray approche du poste de contrôle pour la seconde fois de la journée. Les néons blancs dressés en hauteur éclairent l’intérieur de sa voiture. Elle jette un œil aux chaises pliantes des agents de la police des frontières près d’une caravane blanche. Personne ne sort. Elle continue sa route en direction d’Arivaca et l’image du checkpoint s’estompe peu à peu.

Amy Lieberman
Amy Lieberman (1 article)
Journaliste
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