Fact-checking de l’antisémitisme et de «l'antisémitisme des banlieues»

Profanation du cimetière juif de Cronenbourg, près de Strasbourg, en 2010. REUTERS/Vincent Kessler

Profanation du cimetière juif de Cronenbourg, près de Strasbourg, en 2010. REUTERS/Vincent Kessler

La France a bel et bien connu une hausse des violences antisémites et une normalisation de la parole antisémite. Existe-t-il un plus fort antisémitisme chez les Français issus de l’immigration franco-maghrébine? Une étude l'affirme.

 

Pour le plus grand malheur de l’intelligence des débats en France, le 11 septembre 2001 vint à l’approche de la campagne de la présidentielle de 2002. Il donna donc lieu à une concurrence dans son usage politique, enclenchant un combat de représentations qui perdure.

A été et demeure affirmé que se produirait en France une conjonction entre islamisme, banlieues et gauchisme, faisant déferler une fusion de l’antisémitisme et de l’anti-impérialisme menant à des troubles à l’ordre public depuis le déclenchement de la Seconde Intifada en 2000, et même à des atrocités telles que celles du «gang des barbares» en 2006.

Cette représentation est répétée par diverses organisations et médias communautaires pro-israéliens et elle est rejetée par diverses organisations et médias pro-palestiniens, au motif qu’elle ne serait que «néo-conservatisme» visant à empêcher toute critique du gouvernement israélien.

Puisque «le réel c’est quand on se cogne», on s’évertuera ci-dessous non pas à donner un énième point de vue sur cette question, mais à présenter les éléments factuels permettant de faire le point rationnellement (la source essentielle étant la Commission nationale consultative des droits de l’homme, CNCDH, qui fournit des données des services de maintien de l’ordre, des sondages etc., et les travaux de la politiste Nonna Mayer, référence incontestée sur ces sujets).

Ce que parler veut dire

Avant que de se soucier de facteurs statistiques, rappelons ce que les mots du débat veulent dire.

Le mot «antisémitisme» a émergé en Allemagne de la publication de La Victoire du judaïsme sur le germanisme, publié à Berlin en 1879 par Wilhem Marr (année où il fonde la Ligue Antisémite). La pensée s’inspire des découvertes sur la parenté des langues indo-européennes qui ont donné naissance au mythe de la race aryenne: ici ce sont les langues du Moyen-Orient qui sont regroupées en un ensemble sémitique dont est dérivé le terme «sémite» pour dégager et ensuite fustiger une «race juive».

L’intention de Marr était d’offrir un nouveau cadre au signe antijuif, voulant le sortir du contexte religieux, de l’antijudaïsme (péjoration religieuse), pour en faire un élément objectif, scientifique, reposant sur des données historiques. Néanmoins, des allers-retours demeurent structurellement entre les deux notions puisque le IIIReich comme le régime de Vichy firent reposer la définition juridique de l’espèce biologique juive sur des critères de démonstration d’appartenance des ascendants au culte israélite.

Le mot n’a donc jamais concerné tous les sémites, et un Arabe peut être antisémite sans aucun souci logique, au contraire de ce que dit souvent la propagande pro-palestinienne. Au contraire de ce que dit souvent la propagande adverse, l’antisémitisme n’est pas un simple racisme biologique qui aurait aujourd’hui disparu au bénéfice de racismes culturels mais dispose également d’un jeu de permutations entre l’ethnique et le cultuel, comme l’islamophobie.

Par ailleurs, n’est pas «antisioniste» qui s’oppose aux politiques menées par l’Etat israélien et/ou lui demande de respecter le droit international: est «antisioniste» qui s’oppose à l’existence de cet Etat.

Les violences antisémites

La France a bel et bien connu une hausse des violences antisémites. Cependant, celle-ci ne se déclenche pas à l’amorce de la seconde Intifada mais dès 1999. Les éléments contextuels ne sont alors pas liés aux actualités géopolitiques: il s’agit des débats quant aux réparations des spoliations antisémites et de l’affaire Maurice Papon. En revanche, des explosions de violence ont ensuite lieu en 2000 (multiplication par six des violences antisémites, par quatre de l’ensemble des violences racistes), l’année de l’assassinat d’Ilan Halimi (+ 35%), ou après les crimes de Mohamed Merah (+58%). 

La Seconde Intifada n’est donc pas l’alpha de cette violence mais elle est un cap extrêmement marqué:  la violence antisémite représente 82% des violences racistes en 2000 contre 37% en 1999. La progression de cette violence n’est pas linéaire: il existe de puissants ressacs entre les vagues.

Si on remonte plus haut dans le temps, on observe que la violence antisémite y avait également connu un système de pics indexé sur l’actualité. Il y eut ainsi des hausses en 1987, lors du procès de l’ancien nazi Barbie, en 1990, suite à la profanation néonazie de Carpentras, en 1991, dans le contexte de la première guerre contre l’Irak.

En somme, lors des trente dernières années, les violences se produisent lorsque leurs auteurs estiment qu’il existerait un contexte de légitimation de leurs actes, que le prétexte soit intérieur et lié au refoulé de la Seconde guerre mondiale, ou qu’il soit extérieur et lié au Moyen Orient.

Quel est le profil des délinquants de la dernière décennie? Pour un tiers, il s’agit de Français issus de l’immigration afro-maghrébine. Ils effectuent des justifications par identification au peuple palestinien. Néanmoins, ils disposent déjà pour l’essentiel de casiers judiciaires. Ce sont des petits délinquants dont la connaissance de la question moyen-orientale est frustre, et sans engagement politique.

Les effets d’aubaine paraissent donc jouer pour partie (pour schématiser à outrance mais être intelligible: taper quelqu’un pour lui voler son portable disposerait d’une plus-value si la victime est juive).

Dans les manifestations interdites du week-end dernier, la présence de cette jeunesse issue de l’immigration était nette. Néanmoins, les profils des personnes arrêtées, ou des photographies au cœur des évènements, témoignent qu’il n’y a d’exclusivité ni sociale ni ethnique. C’est un fait qui n’est pas sans évoquer le public dieudo-soralien où, à côtés de jeunes des classes populaires issues de l’immigration, cohabitent de blancs bourgeois. La péjoration du juif retrouve ici sa classique fonction politique interclassiste.

Les opinions antisémites

La question de la diffusion de l’antisémitisme dépend de l’échelle de temps choisie. Depuis la Seconde guerre mondiale, on assiste à un écroulement. Par exemple, le jugement selon lequel les Français juifs ne seraient pas des Français «comme les autres» a doublé depuis 2009 pour atteindre 14%, mais il est donc loin du taux de 2000 (23%) et sans commune mesure avec l’après-guerre (les deux tiers des sondés en 1946). Néanmoins, depuis quelques années, on observe une libération de la parole antisémite. Ici aussi, le point de bascule ne se situe pas en 2000 mais en 1999.

Pour le comprendre, on peut se reporter à l’une des question du sondage annuel de la CNCDH, demandant aux sondés si les juifs ont trop de pouvoir en France (selon le stéréotype classique du pouvoir juif). Entre 1988 et 2013, le taux de réponse positive passe de 21 à 33%. Mais les gains engendrés se situent dans la catégorie de ceux qui ne répondaient pas à la question, ces sans-réponse passant dans le même temps de 27 à 8%.

Il s’agit conséquemment pour l’essentiel d’une normalisation de la parole antisémite, et non d’une progression : l’évolution socio-culturelle a permis d’affirmer des propos que l’on eût pas assumé il y a vingt ans.

Cette attitude est pondérée par le niveau de diplôme des individus: entre 1988 et 2002, la méfiance envers les juifs passe de 30 à 39 chez les personnes ayant un niveau d’éducation primaire, de 11 à 19% chez les bac+2 (le déclassement social connu par cette catégorie pendant ce temps n’étant pas à oublier), alors qu’il demeure stable au-delà (de 10 à 11%).

Existe-t-il un plus fort antisémitisme chez les Français issus de l’immigration franco-maghrébine? Une seule enquête permet d’appréhender rationnellement ce point. Elle a porté sur 28.000 de nos compatriotes, afin de former un échantillon de 1.003 Français d’origine maghrébine, africaine ou turque, et, en vis-à-vis, un échantillon équivalent de la population générale.

Le stéréotype des Français juifs disposant de trop de pouvoir y est nettement avalisé : l’échantillon issu de l’immigration y adhère à 19 points de plus que l’échantillon général.

Antisémitisme et anti-impérialisme

Deux points sont à différencier méthodologiquement. Le début de la Guerre froide a entraîné un intense travail de propagande liant effectivement antisémitisme et antisionisme, toutefois la conjonction antisémitisme-anti-impérialisme de gauche à compter de la Seconde Intifada n’est pas corrélée par les chiffres. Ainsi, si on compare les présupposées antisémites au choix de vote lors des élections présidentielles françaises précédant et suivant cette Intifada, la méfiance à l’égard des juifs s’élève pour les électeurs d’extrême gauche à 21% en 1988, 18% en 2002, pour ceux d’extrême droite à 37% aux deux dates.

Dans l’enquête de 2013 de la CNCDH, de multiples questions ont été croisées pour affiner la perception du phénomène. On y observe que les personnes qui valident les poncifs antisémites ont autant une bonne qu’une mauvaise image d’Israël, mais que ceux qui affirment leur rejet d’Israël valident les présupposés antisémites à 70%. 

L’image négative d’Israël est plus marqué à droite (50%) qu’à gauche (34%) – sachant qu’il n’y a pas en la matière de spécificité française par rapport aux autres pays européens. Mais les personnes qui rejettent à la fois les Français juifs et Israël représentent 45% des proches du FN 28% des proches de l’extrême gauche. Le taux le plus bas de ce double rejet est à gauche avec 19%.

L’enquête déjà citée sur l’échantillon issu de l’immigration montre que ce groupe a une image mauvaise d’Israël à 52% (50% pour la population générale) et que 30% considèrent que c’est Israël qui est responsable de la poursuite du conflit, taux qui les rapproche des électeurs de gauche (35%) et est loin de celui de la droite (17%).

En définitive, c’est la mythologie de la puissance et de l’argent juifs qui constituent le vecteur essentiel d’adhésion, la question moyen orientale étant plus du domaine de l’art de la controverse justificative. La question de l’antisémitisme en France est aujourd’hui plus du domaine de l’accommodation de la société à son existence et de son indifférence quant à son expression. C’est cette absence de résistance culturelle à la haine antisémite qui lui offre probablement les plus grandes possibilités.

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