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Un cycliste néerlandais a-t-il vraiment évité par miracle les deux crashs de Malaysia Airlines?

Slate.com, traduit par Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 23.07.2014 à 12 h 23

Les mythes et approximations médiatiques se sont multipliés autour du crash du vol MH17.

Un garde séparatiste pro-Russe devant un débris de l'avion de la Malaysia Airlines à Rozsypne, dans la région de Donetsk, le 22 juillet 2014. REUTERS/Maxim Zmeyev.

Un garde séparatiste pro-Russe devant un débris de l'avion de la Malaysia Airlines à Rozsypne, dans la région de Donetsk, le 22 juillet 2014. REUTERS/Maxim Zmeyev.

À ce stade, vous avez certainement entendu parler de l’homme le plus chanceux sur Terre, le Néerlandais volant qui a trompé la mort par deux fois. Croyez-le ou pas, mais le cycliste néerlandais Maarten de Jonge était enregistré sur les deux vols de la Malaysia Airlines de triste mémoire, le MH17 et le MH370, et il a changé ses plans à la dernière minute les deux fois, selon les centaines d’articles qui ont relaté l’histoire ces derniers jours dans le monde entier.

La semaine dernière, CNN a consacré plusieurs minutes au cas de Jonge, cycliste professionnel de l'équipe cycliste Terengganu, en Malaisie. Certains reportages ont noté que, dans une démontration fantastique de fidélité, il ne manifestait aucune réticence à voler à nouveau sur Malaysia Airlines.

Sauf qu’il y a un souci: il n’y a aucune preuve que de Jonge ait jamais acheté un billet ou même ait effecté une réservation pour l’un de ces vols. Sa survie miraculeuse est une production de la chambre d’écho qu’est Internet, où les nouvelles étranges sont amplifiées au-delà de toute proportion et où peu se soucient de vérifier si elles sont avérées.

Le crash du MH17 a été l'occasion de pas mal de plantages médiatiques. Le journaliste Colin Brazier de Sky News s’est abondamment excusé d’avoir fouillé dans une valise d’enfant sur le site du crash. L’émission d’actualités néerlandaise EenVandaag a présenté ses excuses au nom de la reporter Caroline van den Heuvel, qu a feuilletté le journal intime d’une victime adolescente devant la caméra et en a lu un passage à voix haute.

Six chercheurs sur le sida

Il y a aussi l'étrange cas des cent scientifiques spécialistes du sida qui avaient, d’après les premières informations disponibles, péri dans le vol alors qu’ils se rendaient à la Conférence internationale sur le sida à Melbourne, en Australie. L’histoire constituait un bouleversant événement de second plan au lendemain du crash, apparaissant dans des organes de presse réputés, du Sydney Morning Herald au Guardian. (Slate a dressé le portrait d'une des victimes, Joep Lange). Time a promu les victimes «chercheurs de premier plan sur le sida» à titre posthume. Le président Obama a répété l’affirmation dans ses commentaires à la presse le 18 juillet.

Chaque vie humaine a une valeur, mais la mort d’un grand nombre de chercheurs sur le sida –des gens qui ont consacré leurs carrières à sauver les autres– aurait été doublement dramatique. Cependant, il n’y a jamais eu beaucoup de preuves qu’autant d'entre eux étaient morts.

Les organisateurs de la conférence ont finalement identifié six congressistes qui étaient sur le vol MH17, dont Joep Lange. Les autres étaient la compagne de ce dernier, qui était aussi son assistante en communication, trois autres membres de la communauté néerlandaise de recherche sur le sida et Glenn Thomas, un porte-parole de l’OMS. 

Il est difficile de retracer la manière dont la rumeur est arrivée dans les médias du monde entier, mais il n’y a aucune indication qu’elle soit venue des organisateurs du congrès, contrairement à ce qu’ont affirmé certains médias. Il semble probable que, comme d’autres histoires fallacieuses, elle a émergé sur Twitter, où les participants à la conférence ont commencé à faire circuler le nombre de 108 tôt dans la matinée de vendredi, heure de Melbourne. La plupart des médias n’ont pas corrigé leurs articles, et il est probable que l’histoire devienne un mythe avec lequel nous allons vivre de nombreuses années.

Une histoire parfaite, miraculeuse

Quelque chose de similaire est arrivé avec le double rendez-vous de de Jonge avec la mort. Nous ne pouvons pas lui demander ce qui s’est passé exactement parce qu’il ne commente plus l’histoire: «Par respect pour les victimes et leurs proches, je ne pense pas qu’il soit approprié de me mettre au premier plan avec mon histoire, ce que d’ailleurs je n’ai jamais eu l’intention de faire», a-t-il écrit sur son blog. «Ce n’est pas moi qui ai approché les médias.»

Le seul compte-rendu de première main de son expérience terrifiante vient de RTV Oost, une chaîne régionale des Pays-Bas qui l'a interviewé après qu’il ait envoyé un tweet mardi en disant: «Si j’étais parti aujourd’hui, alors…» Dans l’interview, de Jonge a expliqué qu’il voulait à l’origine voler le jour du crash, quand sa mère et un ami pouvaient l’emmener à l’aéroport Schiphol d’Amsterdam. Mais il ne mentionne pas une réservation sur le MH17. Il a finalement décidé de prendre un vol pour Kuala Lumpur sur une autre compagnie, avec une escale à Francfort, le dimanche, parce que c’était moins cher.

Mais qu’en est-il de l’autre flirt de de Jonge avec la mort, sa réservation sur le MH370 le 8 mars? Il y a encore moins de chose à dire sur cette histoire. Selon RTV Oost, de Jonge a volé de Kuala Lumpur à Taipei ce même jour; c’est à peu près la même direction que la destination du vol MH370, Pékin, a-t-il raconté au journaliste, «donc j’aurais pu être sur cet avion également».

Mais il n’y avait aucune raison pour que de Jonge se soit trouvé dans le MH370 si sa destination était Taipei: cela aurait constitué un détour de 2.500 kilomètres et il aurait du acheter un billet séparé pour l’étape Pékin-Taipei, que Malaysia Airlines n’assure pas. (En raison des tensions de longue date entre la Chine et Taiwan, ses options auraient été limitées à une poignée de vols par jour entre les deux capitales).

Ce qui demeure, c’est que de Jonge était à l’aéroport international de Kuala Lumpur en ce jour fatidique: il a raconté à RTV Oost que le MH370 avait décollé environ une heure après son propre vol et qu’il avait discuté avec certains de ses passagers —ce qui est tout à fait plausible s’il aime discuter avec des gens au hasard.

Ce bobard planétaire n’est pas du qu’à de Jonge. Quand un journaliste local a répondu à son tweet, il semble avoir légèrement exagéré sa proximité avec la catastrophe du mois de mars, comme beaucoup de gens l’auraient fait. Il n’a probablement pas réalisé qu’à l’ère de l’internet, un héros local peut devenir une histoire mondiale dans la nuit. Il est probable que de Jonge garde à présent le silence parce qu’il s’est rendu compte que sa fable allait s’effondrer dès que quelqu’un poserait une question supplémentaire.

Le vrai problème, c’est que les médias ne posent même pas de nouvelles questions. C’est une histoire parfaite, miraculeuse: pourquoi quiconque voudrait vérifier si elle est vraie?

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