Culture

Conversation avec l'auteur de polars Jussi Adler-Olsen, l'écrivain danois le plus lu aujourd'hui

Solveig Gram Jensen, mis à jour le 27.07.2014 à 12 h 54

Il est l'un des auteurs de polars les plus en vue du moment. Sans doute parce que Jussi Adler-Olsen tue ses canailles dans les rues du Danemark, l’un des pays les plus sûrs du monde. Il s’explique sur ce contraste à succès.

Quartier de Nyhavn à  Copenhague, en  2009. REUTERS/Bob Strong

Quartier de Nyhavn à Copenhague, en 2009. REUTERS/Bob Strong

C’est un peu comme quand on appelle un vieil ami. On sait déjà qu’on l’aime, et que la conversation va être sympa. La seule différence, c’est que je suis une correspondante danoise à Paris qui doit réaliser un entretien avec son auteur préféré, Jussi Adler-Olsen, l’écrivain danois le plus lu dans le monde aujourd'hui…

Bon il y a d'autres différences: il faut reconnaitre que je suis légèrement moins tranquille que s’il s’agissait d’un ami. Mais j'ai bien l’impression de connaitre Jussi Adler-Olsen, parce que j’ai lu sept de ses oeuvres les plus récentes. Toutes ont contribué à mon manque de sommeil général.

Là, elles forment une pile sur mon bureau pour lui montrer la fan que je suis (j’assume). Les Danois sont un peuple ponctuel: une minute après l’heure convenue – 16h45 – Jussi Adler-Olsen m’appelle sur Skype:

«Salut Solveig, ce n’est pas maintenant qu’on doit parler?»

S’ils sont précis, les Danois ne sont pas formels – plutôt le contraire. A part notre Reine, on se tutoie tous, et les hiérarchies sont vraiment «plates». Cela se perçoit clairement dans cinq des livres de Adler-Olsen qui font partie de la série Les enquêtes du département V.

On y suit le commissaire adjoint Carl Mørck et son équipe du Département V, qui travaille sur des affaires non élucidées, vieilles de plusieurs années, comme dans la série Cold case ou, dans la littérature policière, comme Harry Bosch de Michael Connelly.

Jussi Adler-Olsen joue de cette hiérarchie plate pour construire ses histoires. Une partie de la dynamique tient à ce que les deux assistants de Carl Mørck ne respectent souvent pas ses décisions ni ses ordres – et régulièrement leur désobéissance permet d’aboutir à la résolution de l’affaire. Ses deux employés «subalternes» finissent donc par jouer plutôt le rôle de partenaires égaux.

Adler-Olsen aussi aime sortir des conventions, même s’il reste plus modéré que ses personnages. Il lui est arrivé de complètement délaisser le script d’un discours de remerciement – pour un de ses nombreux prix – afin d’improviser et faire alors semblant «de combattre à l’épée, comme si j’étais un viking... et de probablement choquer tout le monde.»

Là il se contente de me rassurer qu’il est absolument à l’aise:

«J’ai enlevé mes chaussures. Il y a un verre d’eau sur la table à côté de moi. Tout est sous contrôle».

Non, il n’y a pas de limites de temps à notre entretien, et presque chantant, il dit:

«Solveig, on prendra les choses comme elles viendront».

Il est chez lui dans son bureau à Allerød, à une trentaine de kilomètres de la capitale danoise, Copenhague. Enfin, je choisis de le croire. Alors que j’ai moi-même fait démarrer ma caméra, il n’a mis que le micro. Cette configuration lui convient bien me dit-il. Ok, on laisse comme ça.

Jussi Adler-Olen. Photo Claus Helveg

«Je n’aurais jamais imaginé que ce soit possible. C’est super fort de se faire remarquer en France. »Les livres de Jussi Adler-Olsen sont traduits en 40 langues, mais jusqu’ici seuls les quatre premiers tomes de Département V ont été traduits en français: Miséricorde, Profanation, Délivrance et Dossier 64.

Pourquoi tu penses que les Français aiment tes livres?

«La plupart des Danois considèrent la France comme une société un peu fermée où les émissions de télévision sont toutes doublées, et les listes d’auteurs de bestseller sont dominées par des écrivains francophones. Il se trouve que j’adore la France, et j’y suis allé plein de fois, mais ça ne se voit pas dans mes textes. Rien que pour ça, j’aurais imaginé qu’il serait dur d’entrer sur ce marché. Et pourtant, et malgré ça, il y a un côté populaire dans mes livres qui est aussi français. Les Français sont très formels, il faut se dire vous et je ne sais quoi. Mais ils aiment aussi beaucoup rire, quand on entre dans leur sphère intime. Je pense que je les ai touchés dans la sphère intime.»

Les compliments ne fonctionnent pas

Les livres de Jussi Adler-Olsen ne portent pas que sur des meurtres ou des poursuites en voitures, même s'ils sont bien évidemment au centre du travail policier. Son héros principal est dur en apparence, mais l’écrivain montre les aspects humains de cet homme divorcé qui vit avec le fils de son ex-femme hippie, un locataire homosexuel et un collègue paralysé.

Jussi Adler-Olsen offre aux lecteurs un aperçu de la vie privé des Danois et crée en même temps un contraste parfait avec le tempo policier proprement dit. Une bouffée d’air frais qui expose le quotidien au Danemark, où les genres sont tellement égaux qu’il est parfois difficile pour les hommes d’y agir. La même recette a fait le succès de la série politique Borgen.

Il n’est pas non plus bien vu de bombarder une collègue de compliments pour lui montrer son intérêt. Cela passerait comme un manque de respect pour l’effort professionnel de la dame. Et à l’inverse, il ne fait pas trop bon se vanter dans le royaume au nord. La Première ministre le sait bien. Helle Thorning-Schmidt a dû porter durant des années le sobriquet de «Gucci Helle» à cause de son amour pas très social-démocrate pour les fringues de marque.

Autant de traits nationaux dont Carl Mørck porte le drapeau! A la fois assez conservateur et très angoissé par le refus (qui ne l’est pas?), il ne sait ni dire non à son ex-femme ni séduire la psy ultra sexy avec qui il travaille.

Vague scandinave

En France, Jussi a sans doute aussi bénéficié de ce qu’on a appelé «la vague de polars scandinaves». C’est vrai que beaucoup d’auteurs du Nord rencontrent le succès dans l’Hexagone en ce moment. Parmi les plus connus, le Norvégien Jo Nesbø et les Suédois Henning Mankell et Stieg Larsson.

Pourtant, en dépassant l’assimilation géographique propre à la distance entre la France et la Scandinavie (déjà un nom fourre-tout!— Après tout, vu de Copenhague, France, Espagne, Italie et Portugal sont des «pays latins»), des différences s’affichent nettement entre nations du Nord.

Commençons par l’humour, qui n’est pas le même. Au Danemark, l’ironie est reine, surtout celle qu’on applique à sa propre personne.

Un certain rapport aux femmes aussi. Ainsi, Carl Mørck étudie de manière minutieuse les courbes de ses collègues du sexe opposé. Ce qui n’a pas spécialement dérangé en Suède, où le commissaire danois est apprécié aussi. En revanche, ce n’est sans doute pas un hasard si c’est un auteur suédois —Stieg Larsson— qui a écrit des best-sellers à fort caractère féministe.

Les Danois vont souvent choisir une solution pragmatique, même si celle-ci n’est pas parfaite, là où les Suédois et en partie aussi les Norvégiens insisteront sur les valeurs et les principes. Par exemple, ces deux pays ont interdit la prostitution, et la Norvège a créé des quotas de femmes dans les conseils d’administration. Les Danois détestent les interdictions et ne pensent pas qu’une loi soit toujours la meilleure manière de changer la société. En revanche, le Danemark a été le premier pays dans le monde à donner aux couples homosexuels le droit de se pacser, et depuis 2012, ils peuvent même se marier à l’église.

Vu du Nord, c’est donc parfois un peu difficile de suivre quand on parle de «polars scandinaves». Jussi Adler-Olsen n’accepte d’ailleurs pas vraiment le concept non plus, même si:

«Il serait ridicule de dire que je n’en fais pas partie. Des gens comme Stieg Larsson m’ont ouvert la voie, comme je l’ai fait pour d’autres. Mais personnellement, je me sens plus lié à des auteurs comme Hugo et Dumas. Chez eux, tu es dans la tête des gens. Tu veux savoir comment se termine l’histoire plutôt que comprendre le crime qui a fait démarrer l’histoire, comme c’est le cas dans les polars.»

Quelles sont les plus grandes différences entre des auteurs comme le Norvégien Jo Nesbø, Stieg Larsson et toi ?

«Je ne les ai tout simplement pas lus. J’ai besoin – et c’est peut être une illusion – de penser que ce que je fais n’a jamais été fait avant. Par exemple, on m’a fait remarquer que le personnage principal de mon dernier livre (pas encore sorti en France) est une version moderne d’Oliver Twist. Je reconnais que ce roman a été mon préféré pendant des années et que j’adore Charles Dickens. Mais je n’y ai pas du tout pensé en écrivant. Ça a été vraiment triste de m’apercevoir que même ça, je n’ai pas su y échapper. »

Adler-Olsen se plaint, mais il en rit. Son livre a été très bien accueilli par la critique, et il s’est mieux vendu que les précédents.

Quel est le secret derrière la vague des polars scandinaves?

«Ce qui fascine dans le Sud, c’est cette société ouverte qui n’est pas autoritaire. Où l’on dit les choses plus directement. En même temps, on nous regarde un peu comme des Vikings, des brutes terre à terre. On est exotiques pour eux, comme ils sont exotiques pour nous.»

Que les sociétés scandinaves soient des états providence modèles avec une mobilité sociale forte et un niveau de sécurité sociale élevé constitue certainement une partie de «l’exotisme».

Revers de la médaille sociale, pourrait-on ajouter, il ne se passe en réalité presque jamais rien de très intéressant ou à tout le moins d’imprévu dans le petit royaume. Et petit, il l’est —on traverse le Danemark à vélo sans difficulté tellement il est petit et tranquille.

Qu’est-ce que c’est que ces histoires de meurtres et de corruption au sein de sociétés égalitaires et modernes?

«Rien n’est plus magnifique que les erreurs d’une personne parfaite. Et ce qu’il y aussi d’attirant, c’est que la société parfaite ose avouer ses fautes. Et comme, dans les polars, nous admettons que les choses peuvent mal se passer, nous soulignons en même temps ce qui fonctionne. Après, il faut constater qu’avec tous les auteurs de polar que nous avons ici en Scandinavie, il y a bien plus de meurtres commis dans les livres que dans la réalité. Moi, je vous dis donc qu’il faut juste croire aux miens» (Il rit).

T’arrive-t-il d’insister sur le fait que tu es danois ou scandinave ?

«Ça ne joue aucun rôle pour moi.»

T’arrive-t-il de changer quelque chose parce que c’était trop cruel ou brutal?

«Ma technique s’appelle ”the missing voice” (La voix manquante). J’adore Beethoven, mais au bout de deux heures d’écoute, je n’en peux plus! Alors qu’avec Mozart, ce n’est pas comme ça. Il a décidé d’ôter quelques voix de sa partition pour que tu puisses la fredonner. Pour moi, ça doit être pareil avec la littérature. J’enlève plein d’éléments auxquels le lecteur s’attend, et c’est lui, alors qui est ma “missing voice” qui doit les rajouter. On pense que je fournis beaucoup de détails, mais ce n’est pas le cas, l’essentiel de l’action a lieu dans la tête du lecteur.»

Présentation de Carl Mørck que donne Jussi Adler-Olsen dans Miséricorde:

«Carl fit un pas vers le miroir et toucha du doigt sa tempe que la balle avait effleurée. La blessure s’était refermée, mais pour quelqu’un qui l’aurait cherchée, la cicatrice se dessinait nettement sous ses cheveux.

‘Qui irait chercher là?’ ricana-t-il, désabusé, en examinant attentivement le reste de son visage.

A présent, il voyait le changement. Autour de sa bouche, les rides s’étaient creusées, sous ses yeux, les cernes étaient plus foncés, et il avait le regard de quelqu’un qui est revenu de tout. Carl Mørck n’était plus le super-flic qui ne vit que pour son métier. Disparu, le grand Jütlandais élégant qui faisait hausser les sourcils et chuchoter sur son passage. Quel intérêt de toute façon?»

Jussi Adler-Olsen a bien évidemment parfois quelques regrets. ( Si vous n’avez pas encore lu Délivrance, rdv. un paragraphe plus bas [SPOILER]):

«Dans Délivrance, il y a deux garçons de 14 et 17 ans dans une petite maison. Nous savons qu’ils vont mourir. C’était une erreur. Ils auraient dû avoir 16 et 17 ans. Quand on n’a que 14 ans, on n’a pratiquement pas vécu. C’était cruel de ma part.»

C’est le moins qu’on puisse dire! La lectrice que je suis n’avait pas du tout anticipé leur mort certaine, et donc cette «surprise» m’a frappée. Ce roman raconte d’ailleurs plusieurs destins. Des fins qui sont tellement insupportables que j’ai presque eu du mal à respirer en lisant.

Souvent leur malheur est lié au fanatisme religieux qui est l'un des thèmes du livre.

Comment choisis-tu les sujets des histoires?

«En ce qui concerne mon dernier livre (Marco-effekten, pas encore traduit en francais), il se trouve que j’ai vécu un moment aux Pays-Bas dans les années 1980. J’ai été impressionné par la manière dont ils arrivaient à intégrer les étrangers. Mais j’ai remarqué que même là, il y avait une hiérarchie. En rentrant au Danemark, j’ai constaté que comme chez les Néerlandais, ce sont les Roms qui sont tout en bas de l’échelle. Toute l’Europe préfèrerait en être débarrassée. J’avais envie d’écrire sur une personne qui ne serait pas Rom, mais qui vivrait à un niveau en dessous des Roms.»

Tes livres contiennent-ils un message ?

«Mon synopsis fait toujours aux alentours des 22 pages et me sert à organiser la trame et à faire évoluer l’histoire. Pendant cette phase-là, je ne m’occupe pas de transmettre de message. Mais ça vient naturellement quand les problématiques émergent. Donc, il est rare que je garde quelque chose pour moi».

Ce rapport à l’autre est au centre du travail de Adler-Olsen:

«Tous les jours j’attrape des boutons à voir la manière ridicule dont nous nous comportons au Danemark. Mais j’en attrape de moins en moins, parce que je sens que les choses changent un peu. Nous en avons tellement marre de la période que nous avons traversé sous le régime de Fogh [l’ancien Premier ministre danois qui a dirigé le pays de 2001 à 2011 avec un gouvernement libéral conservateur soutenu par un parti populiste très anti-immigration] où l’on nous a surtout appris à penser à nos propres besoins au lieu de ceux des autres. Je trouve que nous nous en éloignons un peu maintenant, et cela me va très bien.»

Une troisième voix interrompt l’entretien. Finalement il y avait quand même une limite de temps... car Jussi Adler-Olsen avait oublié une réunion. Il doit filer.

«C’était vraiment un plaisir, fais attention à toi.»

Solveig Gram Jensen
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