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Le philosophe marxiste Slavoj Žižek accusé d'avoir plagié un magazine prônant la suprématie blanche

Slate.com, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 27.07.2014 à 9 h 21

Le philosophe a fourni une explication, mais l'affaire pose de nouvelles questions: quelqu’un lit-il d’un bout à l’autre les articles de Slavoj Žižek, mis à part ceux qui cherchent à dénicher un passage plagié? Les chercheurs star doivent-ils se reposer sur des assistants de recherche?

Slavoj Zizek in Liverpool / Andy Miah via Flickr CC License By

Slavoj Zizek in Liverpool / Andy Miah via Flickr CC License By

Pour Slavoj Žižek, la star des philosophes marxistes, 2014 n’aura décidemment pas été une bonne année. Il y a eu, pour commencer, une vidéo devenue virale dans laquelle il se moquait ouvertement de la cour d’étudiants à l’admiration sans faille qui a permis le développement de sa carrière.

Aujourd’hui, il est accusé du pire crime pouvant être commis par un universitaire: le plagiat. Et pas n’importe lequel: celui d’un article de 1999 d’American Renaissance, un magazine prônant la suprématie blanche, publié par une organisation que le Southern Poverty Law Center a qualifié de «groupe propageant la haine».

Tout a commencé quand l’éditorialiste conservateur Steve Sailer et le mystérieux bloggeur Deogolwulf ont tous deux remarqué quelque chose d’étrange au sujet de plusieurs passages d’un article de Žižek, paru en 2006 dans la prestigieuse revue universitaire Critical Inquiry. Le style de ces extraits, ont-ils souligné, est bien trop clair. «Pourquoi un chat se mettrait-il à aboyer, un chien à miauler, et, dans le cas qui nous occupe, un obscurantiste à écrire clairement?» demande Deogolwulf. «La raison est qu’il s’agit du résumé d’un autre texte.»

Žižek écrit habituellement à la manière de Derrida, de Foucault et d’autres icones de la théorie critique qui, pour des raisons philosophiques, refusent les thèses claires et identifiables (c’est une longue histoire). Voici un exemple d’un passage classique de Žižek (dont le contenu doit beaucoup à Derrida):

«Le mot est meurtre d’une chose, pas seulement au sens élémentaire où il implique son absence —en nommant une chose, nous la traitons comme si elle était absente, comme si elle était morte, alors qu’elle est encore présente— mais avant tout au sens où il implique sa radicale dissection: la parole “écartèle” la chose, l’extirpe de son encastrement dans son contexte concret, elle traite les parties qui la composent comme des entités à l’existence autonome: nous parlons de la couleur, de la forme de la structure, etc., comme si elles possédaient un être autosuffisant.»[1]

Lire de tels passages dans un contexte d’accusations de plagiat soulève d’évidentes questions. Žižek est-il lu par ses éditeurs? Žižek se lit-il lui-même? Quelqu’un lit-il d’un bout à l’autre les articles de Žižek, mis à part Sailer et Deogolwulf, deux auteurs conservateurs autoproclamés qui s’amusent à consulter des numéros de Critical Inquiry vieux de six ans? (J’ai brièvement échangé par e-mail avec eux, mais ils ont refusé, avec une politesse et un professionnalisme indéfectible, de faire des commentaires sur le sujet.)

L’accablante comparaison ligne à ligne effectuée par Deogolwulf de l’article de Žižek «A Plea for a Return to Différance (with a Minor Pro Domo Sua)»[2] et du texte de 1999 écrit par Stanley Hornbeck a causé un véritable tumulte. «Nous sommes vraiment désolé de toute cette affaire», a dit James Williams, rédacteur en chef de Critical Inquiry, à Newsweek. «Si nous avions su que Žižek avait commis ce plagiat, nous lui aurions évidemment demandé de retirer les passages incriminés». («Peut-être qu’il fait ça à chaque fois», persifla Hornbeck.)

Mais pour autant que les détracteurs de Žižek veuillent croire qu’il partage avec le Critical Inquiry (de façon inexplicable d’ailleurs) une parfaite connaissance des anciens numéros d’American Renaissance, il existe une explication bien plus évidente à tout cela. Et c’est Žižek lui-même qui la donne. Le philosophe explique en effet, dans un e-mail à Eugene Wolters du blog Critical Theory:

«Un ami m’a parlé des théories de Kevin Macdonald et je lui ai demandé s’il pouvait m’en faire un court résumé. Cet ami m’a fait passer une note de synthèse (sic) en me garantissant que je pouvais l’utiliser librement puisqu’il s’agissait d’un exposé sur la réflexion d’une autre personne. C’est donc ce que j’ai fait. Je m’excuse sincèrement de ne pas avoir su que le résumé de mon ami était en fait largement emprunté à la critique de Stanley Hornbeck du livre de Macdonald. […] Comme n’importe quel lecteur peut rapidement s’en rendre compte les passages problématiques sont purement informatifs et consistent en une description des théories d’une autre personne avec lesquelles je n’ai pas d’affinités particulières […] D’aucune façon, je ne peux être accusé d’avoir plagié la réflexion d’un autre ou d’avoir “volé des idées”. Je regrette néanmoins profondément cet incident.»

Comme beaucoup d’intellectuels de premier rang l’auraient fait, Žižek s’est défaussé sur un tiers (qui, pour d’évidentes raisons, n’a pas cherché à revendiquer l’erreur) qui est devenu un assistant de recherche de fait. Les assistants de recherche sont ceux qui accomplissent les tâches les plus rébarbatives et les moins intéressantes des travaux universitaires, comme contrôler le respect des règles typographiques des notes de bas de page, vérifier les citations, et, dans certains cas, préparer de rapides résumés d’ouvrages, en l’occurrence celui de The Culture of Critique de Kevin MacDonald, un livre douteux faisant partie d’une série largement considérée comme antisémite. Malheureusement, l’ami embrigadé par Žižek était plus fort dans la préparation de résumés (ceux de quelqu’un d’autre d’ailleurs!) que dans la vérification de citations (tout comme Žižek ou son éditeur du Critical Inquiry).

Bien que la défense de Žižek —que l’emprunt «purement informatif» du résumé de Hornbeck ne constitue pas réellement un cas de plagiat— ne tienne pas debout, je comprends la difficulté de sa position. Tous les universitaires célèbres confient leur sale travail à des grouillots. La plupart d’entre eux sont de bons étudiants qui ne penseraient pas à voler les mots de quelqu’un d’autre (surtout pas de quelqu’un écrivant pour un torchon prônant la suprématie blanche). Par conséquent, si l’un d’eux lui a dit «bien sûr, vous pouvez utiliser cela mot pour mot», Žižek n’avait aucune raison de ne pas le faire.

Mais suite à ce scandale, il sera désormais peut-être plus avisé de faire preuve d’un peu plus d’attention. Quand un assistant de recherche ou un «ami» vous enverra un bout de texte assorti d’une carte blanche pour l’utiliser, peut-être devrez-vous penser à faire un copier-coller de quelques phrases dans Google, comme nous le faisons avec les travaux d’étudiants qui ont déclenché nos détecteurs à plagiat (généralement parce qu’eux aussi se dotent soudainement de passages bien trop limpides pour leur auteur). Car qui sait, le prochain passage «informatif» qu’on penserait avoir été écrit par une superstar de l’Université pourrait être: «Lire n’est pas une fin en soi, mais un moyen en vue d’une fin». (Oh, ça? C’est extrait de Mein Kampf.)

Rebecca Schuman


[1] Jacques Lacan à Hollywood, et ailleurs. Éditions Jacqueline Chambon, Rayon Philo ; traduit en 2010 par Frédéric Joly ; p. 96. (N.d.T.)

[2] Non traduit en Français (N.d.T.)

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