Partager cet article

Poutine, le doigt sur la gâchette

Vladimir Poutine, le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu et le patron du FSB Alexander Bortnikov à Sébastopol le 9 mai 2014. REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin

Vladimir Poutine, le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu et le patron du FSB Alexander Bortnikov à Sébastopol le 9 mai 2014. REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin

Vladimir Poutine est responsable du crash de la Malaysian Airlines. Sa prochaine manœuvre sera d'une importance cruciale.

Hormis la tragédie humaine que représente le crash du MH17, l'événement a deux conséquences stratégiques. La première, c'est de révéler combien l'armée russe – et, dès lors, le président Vladimir Poutine – est profondément impliquée dans le combat des séparatistes contre le gouvernement ukrainien. La seconde, c'est de transformer le statut même de ce combat, passant de guerre civile confinée à un territoire à un conflit majeur affectant l'ensemble d'un continent; pour les Européens, il n'est désormais plus possible de l'ignorer, ou d'éluder la responsabilité de la Russie. 

La preuve de l'implication russe réside dans l'arme utilisée pour abattre l'appareil. Le missile sol-air SA-11 à guidage radar n'a rien à voir avec les lance-roquettes portés à l'épaule dont se servent, dans le monde, la plupart des insurgés pour tirer sur des avions volant à basse altitude. Il s'agit au contraire d'un système complexe, nécessitant le concours de trois véhicules et d'une douzaine d'hommes, la majorité d'entre eux ayant été spécifiquement formés pour manœuvrer en équipe.

Un premier système, le radar d'alerte, détecte un avion à l'approche; il calcule sa vitesse, sa trajectoire et son altitude; ces informations sont ensuite transmises au «radar d'acquisition» de la batterie de missiles, qui surveille le déplacement de l'avion. Quand l'appareil est à portée de tir idéale, le missile est lancé. Enfin, le «radar de poursuite» guide le missile jusqu'à sa cible.

Selon un officier de l'US Air Force coutumier du SA-11: «C'est absolument impossible qu'un type lambda, mineur ou routier avant la guerre, soit capable de faire marcher ce système en deux coups de cuillère à pot». Comprendre son fonctionnement requiert des semaines d'apprentissage, et environ six mois pour maîtriser son utilisation. John Pike, spécialiste en armement au sein de GlobalSecurity.org, le dit en ces termes: «Si des séparatistes ont commencé à se former au maniement du SA-11 à la fin de l'année dernière, aujourd'hui ils pourraient être en mesure de l'utiliser».

Vu que le conflit avec les séparatistes dans l'est de l'Ukraine n'a commencé qu'au printemps, on en vient donc à cette question: les individus qui ont abattu l'avion de ligne de la Malaysian sont-ils des séparatistes pro-russes – ou des officiers de la défense aérienne russe ayant passé la frontière pour offrir assistance à leur fratrie ethnique? Dans les deux cas, Poutine ne s'est pas contenté d'encourager les rebelles et de les approvisionner en armes, ce qui le rendrait indirectement responsable du crash; non, en réalité, des membres de son armée sont directement responsables de la catastrophe, soit parce qu'ils ont formé des séparatistes pour qu'ils puissent tirer le missile, soit parce qu'ils l'ont eux-mêmes tiré.

Ce qui ne veut pas dire pour autant, comme on peut l'entendre ici ou là, que Poutine ou le tireur soit un «meurtrier de masse» ou un «criminel de guerre». Personne ne pense que l'équipe manipulant le SA-11 dans l'est de l'Ukraine ait sciemment voulu abattre le Boeing 777. Que le crash soit dû à une erreur humaine, une erreur technique ou au «brouillard de la guerre» dans ses innombrables couches, ce sont des choses qui arrivent malheureusement quand des civils s'aventurent au travers (ou au dessus) d'un champ de bataille, le plus souvent sans que ce soit d'ailleurs de leur faute.

Néanmoins, et précisément à cause d'un tel risque, la faute revient à Poutine, car il a créé le cadre qui l'aura rendu possible. C'est lui qui a instauré la rébellion et fait de l'est de l'Ukraine le genre de champ de bataille où de tels événements se produisent. Et cela même si ses hommes n'ont pas directement causé le crash.

En d'autres termes, d'un point de vue politique, la signification de cette catastrophe consiste à révéler que la Russie ne soutient pas ou n'approvisionne pas uniquement les séparatistes, mais qu'elle combat bien à leurs côtés – et ce en totale violation de la souveraineté de l'Ukraine. Si des pays européens ont pu hésiter à dénoncer la responsabilité de la Russie, via des sanctions, des mesures d'assistance envers l'Ukraine et d'autres initiatives, cet épisode devrait les pousser vers davantage de fermeté et de résolution. Bien évidemment, qu'ils le devraient ne veut pas dire qu'ils le feront – même si l'origine européenne des 70% de passagers tués dans la catastrophe (193 Néerlandais, 10 Britanniques, 4 Allemands et 4 Belges) pourrait faire la différence.

Lundi, lors d'une conférence de presse, le président Obama a dénoncé le rôle de la Russie dans le conflit ukrainien, mais il a aussi offert à Poutine une porte de sortie diplomatique. «La Russie jouit d'une influence extraordinaire sur les séparatistes», a déclaré Obama. Dès lors, Poutine devrait les obliger à coopérer à l'enquête en cessant d'entraver le travail des inspecteurs internationaux sur le site du crash et, plus généralement, en cessant les combats. Une solution diplomatique «peut toujours advenir», a-t-il ajouté. Mais si la Russie continue sur sa lancée, elle devra faire face à davantage d'isolement.

Certains indices laissent entendre que Poutine serait en train de faire marche arrière. Des agences de presse viennent d'annoncer que les sécessionnistes ont permis aux inspecteurs internationaux d'accéder librement au site de la catastrophe, qu'un train réfrigéré transportant les dépouilles des passagers a enfin pris la direction de l'ouest de l'Ukraine et que les boîtes noires de l'avion ont été remises aux autorités malaisiennes.

Une autre évolution de taille a été signalée par un observateur ukrainien sur Twitter: si, auparavant, les images provenant de Donetsk étaient diffusées à la télévision officielle russe avec la mention «République de Donetsk» ou «Nouvelle Russie» (l'expression favorite de Poutine pour parler de l'est de l'Ukraine), il est désormais précisé «Région de Donetsk, Ukraine».

Des nations européennes, et notamment la France et l'Allemagne, sont fortement dépendantes de la Russie en matière de gaz et de pétrole. Mais le secteur des hydrocarbures russes – le pilier de l'économie nationale – est aussi fortement dépendant des investissements occidentaux. Et les investisseurs occidentaux, dont l'enthousiasme s'est refroidi depuis l'annexion de la Crimée, ont toutes les chances de se précipiter vers la sortie avec cette histoire d'avion de ligne abattu, et ce même si les sanctions officielles demeurent encore relativement peu invalidantes.

Cet épisode ne marque pas le retour le la Guerre Froide et, à certains égards, c'est tout au détriment de la Russie. La Guerre Froide était un conflit global entre deux systèmes: l'Est communiste contre l'Ouest capitaliste. Et même aux moments les plus glaciaux de la Guerre Froide – par exemple, en 1983, après le crash du vol 007 de la Korean Air Lines, abattu par un chasseur soviétique, qui avait poussé les États-Unis à cesser quasiment tout contact diplomatique avec l'URSS – Moscou pouvait encore compter sur son empire et son économie centralisée; ce que pouvait faire le reste du monde était loin d'avoir autant de conséquences qu'à l'heure actuelle. Aujourd'hui, la Russie n'a pas d'empire – pas d'Union Soviétique, pas de Pacte de Varsovie, pas de Komintern – et son économie est enchevêtrée aux marchés internationaux.

En résumé, dans ce conflit, Moscou ne peut compter sur aucun refuge, économique ou autre, et a beaucoup à perdre. Contrairement à l'image qu'il aura habilement réussi à véhiculer, Poutine est loin d'être un grand maître stratège, comme le démontrent ces nombreux faux-pas dans la crise ukrainienne. Mais il n'est pas non plus un débile mental. Il est apparemment un habile tacticien, un calculateur perspicace, et peut miser beaucoup sur un coup de bluff. Mais aujourd'hui, son jeu a été démasqué. Reste à savoir s'il accepte l'offre d'Obama et se couche – ou s'il double encore la mise et finit plumé.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte