Parents & enfants

Pouce ou tétine, le retour d'un (faux) débat

Nadia Daam, mis à jour le 23.07.2014 à 14 h 53

Derrière une polémique censée porter sur la santé de l'enfant se cache une nouvelle manière d'égarer les parents dans des discours idéologiques, contradictoires et une fois de plus culpabilisants.

REUTERS.

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Au début du mois de juillet, j'ai rendu visite à une amie qui venait d'accoucher dans un hôpital public parisien. Comme dans la plupart des maternités, et à la faveur d'un partenariat avec diverses marques, le service offrait gratuitement aux jeunes mères des couches, des lingettes, des biberons tout prêts de lait infantile, mais aussi, et c'est bien plus surprenant, une tétine pour le nourrisson.

Il y a huit ans, à la naissance de mon propre enfant, une puéricultrice m'avait salement engueulée parce que j'avais apporté dans ma valise une tétine pour ma fille de deux jours:

«Ah ben, si vous voulez déja la faire taire alors qu'elle est à peine née, vous commencez bien.»

Cet objet, et la manière dont il est perçu en fonction des époques, illustre bien à quel point, en termes d'éducation et de soins, tout est matière de modes et d'injonctions contradictoires qui entretiennent la confusion des parents.

Selon une étude réalisée dans les maternelles par l'unité d'odontologie de l'Université de Nice-Sophia Antipolis, 80% des enfants suceraient une tétine. Et si en France, seuls 13% des enfants sucent leur pouce, la question «pouce ou tétine» alimente de manière prodigieuse et depuis des années les débats dans la presse comme dans les familles.

Et pour cause, le pouce comme la tétine auraient des avantages comme des inconvénients et les professionnels de santé eux-même ne sont pas toujours d'accord sur celui qu'il faut privilégier.

Evacuons d'emblée l'aspect physiologique du débat «pouce ou tétine». La réponse est simple: les deux vont accidenter la bouche, le palais et les dents de l'enfant, surtout si l'usage est trop assidu et trop long.

En juin dernier, la Fédération française d'orthodontie faisait le point sur leurs effets néfastes. D'abord, le pouce comme la tétine conduisent l'enfant à respirer par la bouche, «ce qui peut entraîner un palais trop étroit et des dysfonctionnements maxillaires, mais aussi des troubles du sommeil et des problèmes ORL». Le pouce exerce une traction en avant qui entraînera un décalage entre le maxillaire supérieur et inférieur avec les incisives du haut, qui partent ainsi vers l'avant. Ce qui favorise donc les dents en avant.

Quant à la tétine, elle comprime les deux maxillaires, laissant un espace ovale entre les deux incisives. Ainsi, toutes les succions non nutritives ont des effets néfastes sur la dentition, la déglution et le langage de l'enfant, effets qui commencent à être perceptible dès 4 ans.

C'est à ce moment là qu'il faut donc amener l'enfant à arrêter. Si les effets délétères de la tétine sont plus importants qu'avec le pouce, c'est essentiellement parce qu'elle est utilisée plus longtemps.

Guerre anti-sucette

Mais ces effets réels de la succion ont souvent été mis en avant pour mener une guerre anti-sucette qui repose, elle, sur des aspects plus sociaux que médicaux. Le pouce lui, bénéficie de davantage de mansuétude de la part des professionnels.

Le besoin de succion est quasiment systématique et inné chez une grande majorité de nourrissons, et même dans le ventre de leur mère dès 16 semaines de vie intra-utérine. Selon Benjamin McLane Spock, célèbre psychologue, pédiatre et psychanalyste américain, le besoin de succion est même physiologique les six premiers mois de la vie puis après, seulement, devient un geste de réconfort, d'apaisement.

Mais dès la mise sur le marché de la tétine dans la forme qu'on lui connaît, l'objet a mis les spécialistes et les familles en émoi. Selon Geneviève Delaisi de Perseval, auteure de La Sucette dans tous les états (Spirales):

«Jusqu’aux années 1970, l’usage de la sucette constituait à lui seul un critère d’appartenance sociale, étant très mal vue chez les cadres, intellectuels et bourgeois (grands et petits). Faute de pouvoir la dénoncer comme “pas chic”, on la stigmatisait alors comme une muselière empêchant le bébé de s’exprimer, ou comme une drogue ouvrant la porte à une future toxicomanie.

 

Puis, comme obéissant à la règle qui veut qu'en en puériculture, une affirmation est classiquement transformée en son contraire tous les vingt ans environ, ce sont souvent les parents intellectuels, au courant des travaux sur la psychologie de l’enfance, qui l’autoprescrivent à leurs bébés».

Accusée de tous les maux

Pour autant, malgré ces revirements, la tétine a continué à être accusée de tous les maux physiques et psychologiques.

D'abord, on l'accuse bien souvent d'être moche, d'enlaidir les enfants, de leur «donner l'air bête», alors que la tendance actuelle est plutôt de présenter sa progéniture comme précoce et intelligente.

Mais la tétine est surtout accusée de servir de muselière ou de touche «mute» par des parents supposément paresseux et indolents. Pour la psychothérapeute et chantre du maternage proximal Isabelle Filliozat, «quand un bébé pleure, les parents disent volontiers qu'il a besoin de sa sucette pour s'endormir, pour se calmer. En réalité, les parents ne supportent pas les cris de l'enfant. Ils lui demandent donc de se taire. Ils lui mettent la sucette dans la bouche, l'empêchant de se libérer des tensions qu'il refoulera un peu plus loin, un peu plus profondément en lui».

Et puisqu'on reprendra bien une louche de culpabilisation, elle ajoute:

«Plus tard, ne risque-t-il pas d'avoir tendance à grignoter ou à se ronger les ongles à chaque fois qu'il sera ému?»

Pas des monstres d'égoïsme

Si on veut bien entendre qu'un bébé a parfois besoin de pleurer pour «se décharger», faire peser sur les parents la responsabilité d'une addiction à venir est un peu raide à avaler.

Les parents usés par les pleurs de leurs enfants et des nuits hachées et qui ont recours à la tétine ne sont en aucun cas des monstres d’égoïsme qui empêchent leur bébé de s'exprimer. La tétine, par ailleurs appelée pacifier aux Etats-Unis, si, bien sûr, elle n'est pas collée dans le gosier du bébé de manière systématique, aide les enfants à se calmer, à s'endormir et soulage les nerfs des parents.

Tout est évidemment affaire de mesure, mais faire d'une tétine de caoutchouc un objet d'oppression comme le font Isabelle Filliozat et bien d'autres spécialistes, c'est diaboliser artificiellement ce qui n'est jamais qu'un accessoire de puériculture et un objet censé réconforter tous les membres de la famille, au sens d'améliorer le confort de chacun.

Par ailleurs, qu'en est-il du bébé qui pleure et qui, instinctivement, va mettre son pouce dans sa bouche? Est-ce à dire, si l'on suit le raisonnement suscité, que l'enfant est son propre oppresseur, qu'il se musèle de sa propre main? Évidemment que non.

La tétine, contrairement au pouce, est un objet transitionnel choisi par les parents et non par le bébé. Un objet, qui plus est, qui a probablement été acheté dans une grande surface ou une parapharmacie. L'enfant va prendre du plaisir en solitaire avec un produit en silicone ou en caoutchouc et non avec le sein de sa mère. La tétine fait obstacle au «plus près de toi mon bébé», et voilà qui ne colle pas très bien avec cette culture de la proximité et de l'anti-séparation —co-dodo, allaitement longue durée, peau à peau, porte-bébé… qui se développe depuis quelques années.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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