Monde

La somalisation du ciel

Jacques Attali, mis à jour le 22.07.2014 à 11 h 18

Le drame du vol MH 17 confirme la probabilité du scénario du pire, celui d’un monde sans règles, sans gendarme, dominé par des bandes, politiques ou criminelles. Et ce jusqu'au cœur de l'Europe, qu'on pensait préservé.

Une partie de l'épave du vol MH17. REUTERS/Maxim Zmeyev.

Une partie de l'épave du vol MH17. REUTERS/Maxim Zmeyev.

L’épouvantable tragédie qui vient de se dérouler dans le ciel de l’Ukraine pousse à réfléchir à de très nombreuses dimensions de l’avenir du monde.

Elle confirme d’abord la probabilité du scénario du pire, celui d’un monde sans règles, sans gendarme, dominé par des bandes, politiques ou criminelles. Un monde sans État, dont j’ai déjà expliqué qu’il ressemblerait à la Somalie, pays sans État depuis plus de vingt ans, submergé de seigneurs de la guerre, de prêcheurs de toutes fois et de criminels en tout genre. La «somalisation» est la forme cauchemardesque de la globalisation, quand celle-ci s’installe sans règle de droit, sans police ni justice.

C’est bien ce qui se passe aujourd’hui, jusque dans une région qu’on pensait préservée parce qu’elle est au cœur de l’Europe, l’Ukraine, où des bandes rivales s’opposent sans que ni l’État ukrainien, ni les institutions internationales compétentes, de l’OSCE à la BERD, du Conseil de l’Europe à la Cour européenne des droits de l’homme, ne puissent s’y opposer.

La destruction par un missile d’un avion de ligne volant en haute altitude montre que la somalisation, l’anarchie, n’est limitée par rien. Après avoir atteint la mer, au large des côtes somaliennes, elle atteint le ciel, au-dessus de l’Ukraine.

On peut craindre que, désormais, aucun avion de ligne ne soit plus à l’abri nulle part au monde. Et d’abord aux abords des aéroports de l’Afrique, où prolifèrent les missiles sol-air à courte portée depuis l’imprudente action franco-anglaise en Libye. Ces armes de mort peuvent être tirées d’une maison voisine de tout aéroport sur un avion en approche. Si cela se produit une seule fois, ce serait un formidable coup porté à l’économie mondiale. Non seulement aux fabricants d’avions, aux compagnies aériennes, mais aussi à tout le commerce de haute valeur ajoutée, à tous les échanges d’affaires et intellectuels, à tout le tourisme, qui n’existeraient pas sans le transport aérien.

Rien ne s’améliorera aussi longtemps que les gens raisonnables penseront que les criminels et les fanatiques obéissent aux mêmes règles qu’eux, et qu’ils acceptent de leur vendre, de leur confier ou de laisser entre leurs mains de puissantes armes de mort. Cette attitude est aussi absurde et criminelle que celle qui conduisit le mahatma Gandhi, en juillet 1939 et décembre 1940, à écrire à son «cher ami» Adolf Hitler, pour lui demander d’être raisonnable. Si on se conduit avec les mafias et les mouvements terroristes comme avec des gens raisonnables, c’est le monde entier qui sera bientôt invivable.

Il faut d’urgence en tirer cinq conséquences, pour lancer cinq actions. Elles supposent une mobilisation planétaire des grands pays. Elles sont possibles.

1. Mettre en place d’urgence une réglementation très rigoureuse et planétaire des routes aériennes, qui s’imposerait à toutes les compagnies aériennes. Il serait fou qu’on puisse le faire pour le football et pas pour la sécurité.

2. Lancer une vaste campagne, politique, financière, militaire, pour récupérer tous les missiles sol-air qui sont encore dispersés entre des mains privées à travers le monde. On l’a fait pour d’autres armes, avec succès.

3. Plus généralement, mettre au ban des nations tout pays qui vendrait de telles armes à des mouvements séparatistes ou des marchands privés.

Puis, plus spécifiquement, pour l’Europe:

4. Renforcer les institutions (de la BERD à l’OSCE en passant par le Conseil de l’Europe) qui rassemblent tous les Européens, c’est-à-dire les membres de l’Union européenne, les Turcs, les Russes et les Ukrainiens.

5. Mettre en place une organisation sérieuse de la sécurité en Europe rassemblant tous ces pays, sans être pour autant inféodée aux Etats-Unis, dont les intérêts sont différents.

Je sais qu’une fois de plus, rien de tout cela ne sera fait. Sauf, peut-être, une fois de plus, après la catastrophe, et pas à la place.

Cet article est également paru sur L'Express

 

Jacques Attali
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