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L'histoire du Guinea Pig Club, héros de la Seconde Guerre mondiale qui révolutionnèrent la chirurgie plastique

Kevin Fong, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 10.08.2014 à 17 h 39

Un médecin, Archibald McIndoe, va s'occuper des grands brûlés de l'aviation. Les patients de l'unité 3 vont se donner un nom qui correspond à leur condition de cobayes: The Guinea Pig Club. Ames sensibles, respirez un grand coup avant de commencer la lecture, leur histoire en vaut le coup.

Archibald McIndoe et des membres du Guinea Pig Club, à la fin des années 1940

Archibald McIndoe et des membres du Guinea Pig Club, à la fin des années 1940

Le 31 août 1940, en pleine phase critique de la Bataille d'Angleterre, le Hawker Hurricane de Tom Gleave est pris sous le feu ennemi. En quelques secondes, son cockpit se transforme en haut fourneau. L'aluminium de son tableau de bord se met à fondre. Enfermé dans un avion en feu et en chute libre, Gleave porte alors la main vers la poche de son revolver et envisage un court instant de mettre fin à sa vie, une fin plus rapide et moins douloureuse celle qui semble s'annoncer.

Mais il se ravise: il lui reste une dernière chance. S'il parvient à ouvrir l'habitacle et à reprendre provisoirement le contrôle de son appareil pour le retourner, alors il pourra peut-être s'extraire de cette fournaise. Sans hésiter plus longtemps, il arrache son casque et tout ce qui le raccorde encore au Hurricane. Puis il ouvre l'habitacle, pousse le manche vers l'avant, et tout explose autour de lui. 

Propulsé à plusieurs mètres, enveloppé dans une boule de feu, il est enfin à l'air libre, avec la terre ferme en vue. Dans un dernier effort, il réussit à attraper la poignée de son parachute. Le claquement de la toile qui s'ouvre au-dessus de sa tête l'apaise momentanément.   

Ses bottes sont intactes, et c'est son dernier élément de normalité

L’atterrissage est violent, mais Gleave tombe sur le côté et arrive miraculeusement ne pas se blesser davantage.

Une fois libéré de son parachute, il trouve encore un peu de force pour se relever. Il jette alors un œil vers ses pieds: ses bottes ont l'air intactes, à peu près épargnées par le feu. Mais c'est bien là son dernier élément de normalité.

Son pantalon a disparu, si ce n'est un petit morceau de tissu que protégeait le harnais de son parachute. Tout le long de sa jambe droite, à partir de la cheville, sa peau n'est plus qu'un champ de cloques. Sa jambe gauche est dans un état globalement comparable, à l'exception d'un petit carré de peau au milieu de sa cuisse. Quant au dessous de ses bras, ses coudes, tout est brûlé –la peau de ses mains et de ses poignets pend en lambeaux noirâtres, sanguinolents.   

Son cou et son visage, aussi, ont été soumis à l'enfer et ses yeux ne sont plus que deux fines meurtrières. Son nez n'existe plus. Au bout du champ où il vient d'atterrir, à quelques mètres, il devine la porte d'une ferme. Il se traîne dans sa direction et hurle: «Je suis pilote de la RAF, un médecin!», avant de perdre connaissance.

Une chaleur supportable ne dépasse pas 42°C, soit la température d'une tasse de thé chaud. Ce qui fait 5°C de plus que votre température corporelle normale. Cela n'a vraiment rien d'impressionnant, mais ce sont là les limites de l'endurance humaine. Si la tasse est plus chaude, vous aurez le réflexe de la lâcher.

Au-delà de 42°C, la chaleur n'est plus supportable. Vers 60°C, les tissus meurent. Le kérosène d'un avion peut brûler jusqu'à 1.000°C

 

Derrière ce mouvement se cache un récepteur bien malin: un ensemble de protéines dans le derme de votre peau rattaché à des canaux ioniques qui s'ouvrent ou se ferment en fonction du niveau de chaleur. S'ils s'ouvrent, les protéines convertissent la sensation de chaleur en douleur.

Les protéines qui constituent ce récepteur, et toutes celles qui se combinent pour former l'intégralité de votre organisme, de votre tube digestif à votre ADN, commencent à se dégrader dès 45°C.

Physiologiquement parlant, c'est ici que commence une blessure thermique. Quand la température augmente, les cellules n'arrivent plus à s'auto-réparer, les vaisseaux se mettent à coaguler, l'altération des tissus devient irréversible, puis les tissus meurent. Ce qui se produit quand vous approchez les 60°C.

Le kérosène d'un avion, bien alimenté en oxygène, peut facilement brûler jusqu'à 1.000°C.

Un traitement long, des dizaines d'opérations

Quand Tom Gleave se réveille, il est plongé dans l'obscurité, abrité sous un lit. En plein milieu d'un raid aérien, il a été transporté à l'hôpital général d'Orpington et son lit fait office de tente de fortune. Il a survécu, mais les chirurgiens d'Orpington n'ont que peu d'expérience en matière de grands brûlés et décident de le transférer à l'unité n°3 du Queen Victoria Hospital d'East Grinstead.

Le service, dirigé par Archibald McIndoe, commence à avoir sa petite réputation en matière de chirurgie plastique réparatrice. Ses patients sont tous des militaires défigurés par le feu et, en 1940, les blessés les plus graves sont tous des pilotes de Hurricane.

Au chevet de Tom, McIndoe lui explique ce qu'il va falloir faire. La procédure prendra des mois et des dizaines d'opérations.

«Cela ne sera pas une partie de plaisir, explique McIndoe, mais cela en vaudra la peine.»

Archie McIndoe, un Néo-zélandais, est au Royaume-Uni depuis 1930, date à laquelle il a rejoint le service de son cher et vieux cousin, Harold Gillies, pionnier de la chirurgie plastique durant la Première Guerre mondiale. Ses nouvelles techniques, Gillies les avait initiées sur un marin brûlé pendant la Bataille du Jutland, qui deviendra le premier patient de l'histoire pour de ce type de chirurgie.

A posteriori, les résultats cosmétiques de ces opérations ont, au mieux, une apparence primitive. Mais à l'époque, l'idée que des visages gravement meurtris puissent être reconstruits de la sorte était tout bonnement révolutionnaire.

En chirurgie plastique, le combat se joue entre le sang et la beauté

 

C'est à McIndoe qu'incombera la tâche de perfectionner et de faire progresser ces techniques, et les combats aériens de la Bataille d'Angleterre lui fourniront suffisamment de blessés pour relever le défi.

Première étape: redonner des paupières à Gleave grâce à la peau intacte de ses cuisses. De minuscules îlots de peau sont retirés de leur lieu d'origine, pour être retravaillés sur leur site de destination. Ils sont si petits qu'ils s'adaptent rapidement à leur nouveau point d'ancrage sur le visage de Gleave et trouvent vite leur place sur le lit de vaisseaux et de tissus à vif qui attendaient d'être recouverts, comme le ferait une toute petite motte de terre prise d'une pelouse et replantée dans le trou d'une autre.

L'oxygène et les nutriments ne tardent pas à ravitailler ces piécettes de peau. Et les blessures causées par le prélèvement de ces greffons sont si discrètes qu'elles cicatrisent d'elles-mêmes.

La technique du «tube cutané»

Mais les morceaux plus larges ne peuvent être transférés de la sorte; ils ont des besoins plus conséquents. En chirurgie plastique, pour reprendre les mots d'Harold Gillies, le combat se joue entre le sang et la beauté. Une couche entière de peau, de la taille de la paume d'un adulte, coupée et transférée en un seul tenant mourra avant d'avoir eu la chance se se connecter à un nouveau réseau de vaisseaux sanguin.

L'unité 3 / Guinea Pig Club

Histoire de contourner ce problème, McIndoe soulève un fragment de peau, tout en le laissant attaché à une extrémité, comme la porte d'une trappe. Le lambeau reste alors en vie, alimenté par les vaisseaux du bord et en position fixe. Ensuite, McIndoe roule le lambeau de peau en un tube et le suture en longueur pour protéger la surface à vif des infections. 

Pour transporter ce tube de peau, il incise le bras du patient pour former une fente dans laquelle sera insérée le bord libre du lambeau. Le lambeau est ensuite cousu sur son site receveur, ce qui relie par la même occasion la cuisse au bras. Le temps de la cicatrisation, qui peut prendre des semaines, le patient est donc handicapé par cette nouvelle et étrange disposition anatomique.

Une fois que le greffon a pris ses quartiers dans sa pochette, ses liens avec la cuisse peuvent être rompus. Cette laborieuse procédure permet à un morceau de peau, originaire de la cuisse, d'être alimenté en sang sur le bras du patient –un lambeau qui pourra alors être transféré vers n'importe quel autre endroit du corps que le bras est capable d'atteindre.

Nous éprouvons le monde par la peau. Mais la peau est aussi un organe par lequel le monde nous éprouve

 

Cette technique dite du «tube cutané» a été inventée par Gillies, mais McIndoe lui donne ses lettres de noblesse en réussissant à transférer des greffons d'une dimension encore inédite. C'est ce qui offrira aux procédures de McIndoe leur «plasticité», en leur permettant de traiter des zones brûlées plus conséquentes via ces translations de peau issues de zones intactes.

Mais l'esthétique est aussi au cœur du travail de McIndoe. Pour le chirurgien, fournir une protection nécessaire à des zones lésées n'est pas suffisant et la dimension cosmétique est essentielle.

De fait, la peau est l'un des premiers organes par lequel nous pouvons éprouver le monde. Mais ce que McIndoe sait aussi pertinemment, c'est que la peau est un organe par lequel le monde nous éprouve.

Quand la guerre commence et que le poids des grands brûlés de l'aviation devient de plus en plus accablant, on pense alors que la meilleure chose à faire avec ces victimes est de les isoler de la société dans des établissements spécialisés, dans le but de les protéger du regard des autres. Mais McIndoe est incapable de tolérer un tel destin pour ses patients, et tous les efforts qu'il déploie pour reconstruire les blessés dépassent de loin la simple innovation chirurgicale. En leur donnant un nouveau faciès, il veut qu'ils puissent de nouveau faire face au monde.

Réconforter des patients qui souffraient terriblement

L'unité n°3 est devenue célèbre pour ses exploits en matière de reconstruction plastique, mais elle l'est aussi pour les libertés que pouvaient y prendre ses patients-pilotes. McIndoe a toujours refusé de militariser son service. Le Queen Victoria Hospital était vraiment son hôpital. Par décision du ministère de l'Air, la direction de l'établissement revient à McIndoe, désormais seul maître à bord. La discipline militaire y est assouplie et la hiérarchie n'a plus aucune importance entre les patients –qui s'adressent par contre à McIndoe en lui donnant du «Maître», du «Patron» ou simplement du «Monsieur». Dans toute l'unité, les fûts de bière sont en libre-accès pour les convalescents et l'hôpital a davantage des allures de club d'ouvriers que d'un quelconque établissement médical.

Autant de techniques pour distraire les pilotes de leur dure réalité. Car ces derniers étaient non seulement assaillis par les odeurs des chairs carbonisées et infectées, mais ils devaient aussi subir toute une série de nouvelles et d'étranges procédures qui les obligeaient à avoir les bras longtemps attachés aux cuisses, au ventre, au visage et qui leur donnaient une allure encore plus bizarre que celle générée par leurs brûlures.

Ils avaient conscience d'être des cobayes, d'où le nom qu'ils se choisirent: le Guinea Pig Club

 

Et pour remédier à ces longues semaines de souffrance, avec de la bière à volonté comme unique réconfort, les patients de l'unité n°3 décidèrent de créer un club.

Au départ, ils eurent du mal à se trouver un nom et prirent provisoirement celui de «Maxillonians», en référence à leurs opérations de chirurgie maxillo-faciale. Mais ils en saisirent rapidement la pesanteur et le fait que le nom ne rendait pas justice à la réalité de leur situation.

Cette réalité, c'est qu'ils étaient une espèce nouvelle de blessés de guerre aux mains d'un chirurgien pionnier armé de techniques révolutionnaires. Ils avaient parfaitement conscience d'être le sujet d'expérimentations –fussent-elles les mieux intentionnées du monde. Et c'est ainsi que le parti des patients soiffards trouva son nouveau nom, celui qui allait passer à la postérité: le Guinea Pig Club [club des cobayes], avec Tom Gleave comme cobaye en chef.

East Grinstead devint «la ville qui ne dévisage jamais»

Bien vite, les activités du club passèrent des jeux à boire et des chansons au soutien et à la réhabilitation entre camarades d'infortune.

McIndoe organisa des excursions vers East Grinstead. Le but, c'était que les soldats –non sans quelques protestations– se mêlent à la population locale. Peu à peu, les habitants d'East Grinstead apprirent à se familiariser avec McIndoe et son armée de soldats bizarrement reconstruits. Ils déployèrent tous les efforts possibles pour leur faciliter la vie, en ôtant les miroirs des pubs, des cafés et des restaurants, pour que les cobayes de McIndoe recouvrent un semblant de normalité.

Au bout d'un moment, East Grinstead devint «la ville qui ne dévisage jamais» et, pour les cobayes, le parfait galop d'essai avant de refaire leur entrée dans un monde qui, forcément, n'allait pas leur donner une telle chance.

L'humour noir fut la loi suprême des cobayes. Comme trésorier, ils recrutèrent un soldat aux jambes brûlées, pour qu'il soit incapable de s’enfuir avec la caisse et, comme secrétaire, un autre aux doigts tellement meurtris qu'il ne pouvait consigner le moindre compte-rendu.

L'humour présidait: le trésorier avait les jambes brûlées, donc ne pouvait pas partir avec la caisse

 

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le Guinea Pig Club était réduit à la portion congrue. Mais avec l'arrivée des bombardements, ses chiffres gonflèrent en un rien de temps, pour dépasser les 600 membres à la fin des hostilités. En cette période difficile, McIndoe et son équipe n'eurent pas d'autre choix que de perfectionner leurs techniques sur le tas, apprenant de leurs succès, mais aussi et surtout de leurs erreurs. Des leçons qui allaient transformer la chirurgie plastique.

Pendant la guerre, le principal objectif  de la médecine militaire était de sauver des vies, des bras et des jambes.

McIndoe n'a pas sauvé la vie de ses cobayes, du moins pas tout de suite. Cette tâche, ce sont les hôpitaux de campagne qui s'en sont chargés. Mais grâce au travail de McIndoe, et aux épreuves de ses patients, tous les praticiens ont pu comprendre qu'il existait quelque chose de, sans doute, aussi précieux que la vie elle-même. Quelque chose que la médecine moderne pouvait peut-être chercher à préserver. 

Extrait de Extreme Medicine: How Exploration Transformed Medicine in the Twentieth Century [Médecine extrême: comment l'exploration a transformé la médecine au XXe siècle. Reproduit avec l'accord de Penguin Press, membre du Penguin Group (USA) LLC, A Penguin Random House Company. Copyright © Kevin Fong, 2014.

 

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