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Malaysian Airlines: comment va-t-on identifier les corps des victimes de la catastrophe?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 21.07.2014 à 16 h 56

Les explications du Dr Patrice Mangin, directeur du centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne), à la lumière de son expérience de la catastrophe du Mont Saint-Odile, en Alsace, en 1992.

Miliciens pro-russes sur le lieu de la catastrophe, le 20 juillet. REUTERS/Maxim Zmeyev

Miliciens pro-russes sur le lieu de la catastrophe, le 20 juillet. REUTERS/Maxim Zmeyev

Le gouvernement ukrainien a déclaré, lundi 21 juillet, que l'ensemble des corps retrouvés sur les lieux du crash du vol MH17 de Malaysian Airlines avaient été placés à bord d'un train réfrigéré en attendant l'arrivée des experts internationaux. La veille, une porte-parole des services de secours ukrainiens avait déclaré que les rebelles avaient emmené la totalité des corps que les secouristes avaient découverts sur le site du crash, et avait précisé que les secouristes avaient travaillé sous la contrainte et avaient été obligés de confier les corps aux séparatistes sans connaître leur destination.

Ces informations fragmentaires soulèvent la question de savoir si la totalité des corps des victimes (283 passagers et 15 membres de la compagnie) pourront ou non être retrouvés. En toute hypothèse, les travaux d’identification et de reconstitution des corps ne devraient plus tarder. «Il s’agira d’un travail de grande ampleur qui nécessitera plusieurs milliers de prélèvements sanguins pratiqués sur des proches de chacune des 298 victimes», a expliqué à Slate.fr le Pr Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne). «Ces prélèvements permettront une identification par comparaison des profils des empreintes génétiques.»

En 1992, alors directeur de l’Institut de médecine légale de l’Université Louis-Pasteur de Strasbourg, le Pr Mangin avait été le premier légiste au monde à avoir recours à cette technique génétique dans le cadre d’une catastrophe aérienne. Il s’agissait de celle dite du mont Saint-Odile: un Airbus A320 de la compagnie Air Inter qui s'était alors écrasé près de la commune de Barr en Alsace, faisant au total 87 morts, passagers et membres d'équipage. Neuf occupants de l'avion avaient survécu.

Cette première avait débouché sur des résultats concrets grâce à la participation de nombreux membres des familles des victimes, qui avaient accepté de subir un prélèvement sanguin. L’équipe de médecins et de biologistes dirigée par le Pr  Mangin avait ainsi pu remettre à chaque famille les restes de ses proches.

«Liste a priori fiable des passagers»

«Les légistes travaillant sur le crash de la Malaysia Airlines pourront disposer d’une liste a priori fiable des passagers, observe le Pr Mangin. Dans le cas de la catastrophe du Mont Saint-Odile, il aurait été a priori hasardeux de se baser sur la liste des passagers établie par Air Inter, aucun contrôle d'identité n'étant alors réalisé pour les vols intérieurs.» Les enquêteurs devaient ainsi découvrir que l'un des passagers du vol Lyon-Strasbourg voyageait sous une fausse identité pour bénéficier d'une carte de réduction de la compagnie.

Les premières difficultés rencontrées par les médecins légistes français ne furent pas d'ordre technique, mais administratif et politique. Le souci des pouvoirs publics et de l'autorité judiciaire fut en effet alors de faire enlever au plus vite les cadavres des victimes du site de la catastrophe et de les rendre rapidement à leurs familles présentes sur les lieux. «En réalité, les autorités avaient complètement évacué le problème médico-légal, confie le professeur Mangin. Or, l'expérience acquise par nos confrères étrangers était sur ce point sans équivoque. Il faut impérativement que le ramassage des corps soit fait de la manière la plus méthodique, même si les autorités veulent, en urgence, faire place nette.»

Après balisage et partage du site en cinq zones par la gendarmerie français, les corps (souvent morcelés, décapités ou carbonisés) furent situés par rapport à l'avion, puis transférés sous des tentes dans la cour fermée de la mairie de Barr. Un questionnaire rédigé par les légistes fut distribué aux familles au terme d'une cérémonie religieuse organisée sur place, en présence d'un prêtre, d'un pasteur et d'un rabbin.

 «Il s'agissait pour nous, avant de débuter le travail d'identification, d'avoir le maximum de renseignements, explique le Pr Mangin. Nous demandions ainsi une série de précisions concernant l'habillement des victimes, leurs bijoux, les interventions chirurgicales qu'elles avaient subies ainsi que la présence de prothèses dentaires, oculaires ou auditives, la taille, le poids, la couleur des cheveux et des yeux, l'existence de signes distinctifs comme des tatouages, des grains de beauté, etc. En moins de quarante-huit heures, nous disposions de 75 % des réponses, puis de la totalité dans la semaine.

C’est ainsi que les premières identifications médico-légales ne purent-elles commencer que plus de quarante-huit heures après la catastrophe.

Empreintes digitales et prélèvements de sang

Le Pr Mangin et son équipe d'une dizaine de spécialistes ont alors travaillé pendant plus d'une semaine. Il s'agissait de mettre en œuvre les investigations traditionnelles sur les fragments organiques: autopsies, radiographies et, le cas échéant, relevés dentaires.

Les légistes bénéficiaient parallèlement du soutien logistique de l'Institut d'investigations criminelles de la gendarmerie française. Les spécialistes de cet institut confirmèrent dans plusieurs cas les empreintes digitales à partir d'objets utilisés quotidiennement (verres à dents) par certaines des victimes à leur domicile. Des investigations génétiques (par amplification de l'ADN) furent également réalisées sur l'ensemble des pièces anatomiques. Il s’agissait alors plus de reconstituer les cadavres que de les identifier.

Au total, en dix jours, soixante-huit des quatre-vingt-sept victimes avaient pu être identifiées. Le Pr Mangin proposa alors au juge d'instruction d'avoir recours, de manière systématique, à la technique des empreintes génétiques. Le magistrat de Colmar ayant accepté, les médecins strasbourgeois demandèrent à plusieurs des proches des victimes (parents, enfants, frères et sœurs) un prélèvement de sang. Il s'agissait alors de réaliser une identification à partir de la comparaison des empreintes génétiques (pour partie, transmises sur un mode héréditaire) obtenues sur les victimes (par prélèvement de muscles) et celles de leurs ascendants, descendants ou membres de la fratrie (méthode de la filiation inversée).

Grâce à ce procédé, seize cadavres purent être formellement identifiés et rendus à leurs familles, un doute subsistant encore pour les corps très carbonisés de trois personnes. Ces investigations ont notamment permis de réaliser les examens toxicologiques (alcoolémie, traces de médicaments pouvant altérer la vigilance) sur les corps des deux pilotes, examens qui ont donné des résultats négatifs. «Ce fut la première catastrophe collective pour laquelle on aura procédé à l'identification des victimes par la méthode des empreintes génétiques, se souvient le Pr Mangin. Le taux de succès est sans comparaison avec celui obtenu lors de catastrophes similaires. A partir d'un tel travail, on put commencer à envisager le stockage d'un échantillon d'ADN pour toutes les personnes exposées, comme le personnel des compagnies aériennes ou les militaires.»

«Les techniques ont considérablement progressé»

Qu’en sera-t-il pour les 298 victimes du crash MH-17 et pour leurs proches?

«Depuis une vingtaine d’années, les techniques d’identification par empreintes génétiques ont considérablement progressé, les méthodes se sont simplifiées. Les protocoles se sont standardisés, comme ceux mis au point par Interpol, et il existe même désormais, en France comme en Suisse, des exercices de simulation pour ce type d’enquête. La carbonisation de certains cadavres ne devrait guère soulever de difficultés techniques. Les difficultés tiendront en revanche au nombre des victimes et de leurs nationalités ainsi qu’aux circonstances de la catastrophe.»

De ce point de vuen les premières informations en provenance de l’Est de l’Ukraine ne laissent pas espérer que les médecins légistes et les généticiens pourront mener leur tâche dans les meilleures conditions. Combien, au final, parviendront-ils à reconstituer et à identifier de cadavres?

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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