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De Gaza à Barbès, d'Amina à Lola: les grandes paranoïas françaises

Barbès, le 19 juillet 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Barbès, le 19 juillet 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Quand on dit n’importe quoi, autant proclamer qu’on est dans son bon droit.

 

En quelques jours, la vérité a fait plusieurs aller-retours. Quelques faits-divers nous ont montré les ravages de la société hyperconnectée et de son culte puéril de la transparence (un concept d’ailleurs dévoyé qui, à l’origine, relevait de la technique démocratique pour les organisations ouvrières). Il y eut l’ex-Femen Amina, pseudo victime tondue par des salafistes imaginaires au cœur de Paris. Il y eut Lola, fausse victime de viol perpétré par deux individus de type africain, l’un filmant avec son portable, dix personnes passant sans lui porter secours. Il y a eu la manifestation quant à Gaza et les violences consécutives devant la synagogue rue de la Roquette, et le chaos des rumeurs et contre-rumeurs qui s’ensuivit. 

Il y a eu une manifestation interdite samedi, et néanmoins effectuée, avec tant de heurts. A chaque fois, le «buzz». Les montages vidéos courts des affrontements important le conflit israélo-palestinien dans Paris. Lola devant les caméras qui dit avoir le courage de montrer son visage. Amina qui a le courage, elle aussi, de s’exposer aux flashs, la pose grave. 

Des manifestants qui prétendent avoir le courage de dénoncer l’irrespect du droit international par Israël, et qui refusent de respecter la loi en France. La victime comme veau d’or, la mythomanie comme lecture du monde: ces jours, ces gens, épuisent notre cartésianisme.

Si cela prend si bien, c’est que ces phénomènes sont moins disparates qu’ils n’y paraissent. Au-delà de la réelle souffrance psychologique des mythomanes, et de la compassion qu’elle devrait susciter, à travers les méandres des positions hystériques quant à Israël et la Palestine, existe bien un sens social de ces faits quasi-concomitants.

On se souvient qu’eut cours en 1969 «la rumeur d’Orléans». Selon un scénario emprunté à des ouvrages de pop culture, le bruit courait que des femmes blanches étaient enlevées dans les cabines d’essayage de boutiques de prêt-à-porter tenues par des juifs. La répétition d’un fait invraisemblable permettait de donner forme à un antisémitisme encore présent dans la société française, mais devenu informulable ouvertement.

Le buzz, forme postmoderne de la rumeur, autour d’Amina et Lola, sont, de même, des révélateurs de nos circonvolutions. Comme une poursuite du succès littéraire 2013: La France Orange mécanique, cet ouvrage qui nous décrivait un pays «ensauvagé», aux femmes agressées par les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique noire. C’est aussi comme une parfaite illustration de la thèse sur l’occidentalisme défendue par le politiste Gaël Brustier.

Selon lui, l’Occident construit depuis le choc pétrolier de 1973 son auto-représentation sur l’angoisse du déclin. D’où le mythe mobilisateur d’un Orient et d’un Islam tout en impérialisme et barbarie, auquel s’oppose cet occidentalisme véritable «idéologie de la crise». Pour cela, l’occidentalisme recourt volontiers à la nazification de l’islam.

Les néo-conservateurs du pauvre nous abreuvent de comparaisons entre Gaza et Barbès, fustigeant les «nazislamistes», «l’islamofascisme». Qu’importe pour eux que le racialisme, le Parti-Milice, l’ethno-nationalisme impérialiste, l’idéologie partisane comme religion civique, soient absents des phénomènes présents. Même chose pour ceux qui ne savent rien de l’histoire du sionisme mais aiment à haïr juifs ou sionistes.

Il y a ceux qui nient la réalité de l’islamophobie, et ceux qui nient l’antisémitisme, et, dans le même élan, les premiers nazifient l’islam et les seconds les juifs et Israël. Quand on dit n’importe quoi, autant proclamer qu’on est dans son bon droit.

La hantise de l’Africain, de l’Arabe, du musulman, du sioniste: nos faits-divers, à travers le jeu de légitimation des haines qu’ils induisent, disent tous mezza voce cette angoisse de voir un Orient barbare nous dévaster de l’intérieur. En 2013, 76% des personnes sondées par l’IFOP pour Atlantico craignaient un imminent attentat islamiste sur notre territoire.

Selon les sondages de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, l’affirmation «l’immigration est la cause principale de l’insécurité» est passée d’un taux de réponses positives de 36% en 2008 à 58% en 2013. On lit aujourd’hui des élus, des militants, tenir les plus affligeants propos à l’encontre d’une part de nos compatriotes, assignés à choix communautaire.

Le cas d’Amina n’est pas sans m’évoquer une autre histoire. Il y a plus de vingt ans, il y eut une autre affaire de vraie-fausse femme tondue. Mais à l’époque, on ne s’inventait pas une menace salafiste: ses tortionnaires imaginaires étaient censés être des skinheads d’extrême droite. On était après la profanation de Carpentras. Autre contexte culturel, autre ennemi fantasmé. Nous avons atteint le bout de la déliquescence du sens commun, en même temps que celui du ridicule. La crudité des slogans habille la nullité de la pensée.

Dans ce canevas, tout évoque un dernier livre. Il est ancien. C’est La Peur en Occident de Jean Delumeau. L’auteur y cherchait tout ce qui a trait à cette notion de peur, qui paraît de prime abord si intime, au sein de la société occidentale des XIVe-XVIIIe siècles. Il y démontrait que la peur constituait la culture dirigeante et modelait le projet de société.

Quelques grandes figures de l’altérité (le juif, le païen, le musulman, la femme) construisaient l’époque. Les villes se claquemuraient derrière leurs murailles pour fuir les hordes de leurs faubourgs. On enfermait les vagabonds, la migration des personnes étant censée miner l’ordre social.

En conclusion, Delumeau diagnostiquait les raisons de la fin d’un système culturel pluriséculaire: «l’offensive généralisée de l’Ennemi, prélude à la fin des temps, ne s’était pas produite et personne ne pouvait plus dire quand elle aurait lieu. Une chrétienté, qui s’était crue assiégée, se démobilisait».

Avec Amina et Lola, dans la proximité de leurs prénoms, flânant de la rue de la Roquette à la Gare du Nord, nous sommes encore loin de l’épilogue, toujours assiégés. D’un buzz l’autre, d’un désordre l’autre, nous vivons la paranoïa en Occident.  

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