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D'où viennent les concours de tee-shirts mouillés?

Quentin Girard, mis à jour le 10.08.2009 à 11 h 09

Il y a plusieurs hypothèses et peu d'historiens pour trancher.

Tout l'été, la rédaction de Slate.fr part à l'assaut des grandes questions existentielles des vacances. Des idées? Envoyez vos questions estivales à infos @ slate.fr. (Attention, certains des liens de cet article peuvent mener vers des sites avec un contenu déconseillé aux mineurs)

Les concours de tee-shirts mouillés sont un des mythes récurrents des vacances. Le principe est simple. Des femmes (mais aussi parfois des hommes) portant un tee-shirt blanc sans soutien gorge sont aspergées d'eau froide. Les seins deviennent visibles, les tétons pointent. Les spectateurs ou un jury élisent la plus attirante, souvent en criant le plus fort possible.

Difficile de savoir quand ont vraiment commencé les concours de tee-shirts mouillés. Il y a plusieurs hypothèses et malheureusement peu d'historiens pour trancher. Certains considèrent que le premier concours de tee-shirts mouillés est la Tomatina de 1945 en Espagne, où des jeunes s'affrontèrent en se lançant des tomates pourries. Le fruit s'écrasant et dégoulinant rendit les tee-shirts transparents et inspira des versions moins salissantes.

Le réalisateur américain Dick Barrymore se souvient aussi qu'il organisa, pour promouvoir un des films de la marque de ski K2, le premier concours de tee-shirts mouillés — selon lui en tout cas. C'était à la fin de l'année 1970, dans un bar de la Sun Valley dans l'Idaho. Le jury était composé de la production qui devait écouler un stock de tee-shirts et de quelques notables de la région. «Le reste de la soirée fut un peu flou. Les candidates étaient belles. Elles dansaient et la foule applaudissait». Encore aujourd'hui, ces concours sont parfois organisés pour la promotion d'une marque.

La plus glamour des versions considère que les concours de tee-shirt mouillés ont été popularisés grâce au film The Deep (Les Grands Fonds) sorti en 1977.

 

Dans de nombreuses scènes du film, l'héroïne, incarnée par la très jolie actrice anglaise Jacqueline Bisset, s'ébat dans les profondeurs de la mer avec un simple tee-shirt blanc. Les seins apparaissent et pointent sous l'eau froide. Une mode est lancée, ou comment rendre érotique une scène anodine tout en contournant d'éventuelles censures ou critiques. Dans la foulée paraît la comédie heureusement oubliée I Was a Contestant at Mother's Wet T-Shirt Contest. En 1979, le musicien Frank Zappa enregistre une chanson nommée «Fembot in a Wet T-shirt». Les concours de T-shirts mouillés entrent définitivement dans la culture populaire.

Dès le départ, les concours de tee-shirts mouillés se placent sous le signe de la fête. Dans les pays anglo-saxons, ils se développent fortement, notamment pendant le spring break en Californie, Floride ou à La Nouvelle-Orléans. En Angleterre, dans les années 1980, ces concours sont organisés pour choisir les jeunes femmes qui poseront dans la «Page 3» du Sun ou des autres tabloïds. Des bimbos comme Stacey Owen et Debbie Quorell sont découvertes de cette manière.

Difficile aujourd'hui d'interpréter le vrai sens de ces concours. En France, aucun chercheur ne s'est penché sur la question. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour mettre en contexte cette animation, en espérant que des thésards répondent un jour à ces questions.

Quel est le statut de la femme?

Les femmes, ou éventuellement les hommes se retrouvent dans une position paradoxale. D'un coté, il y a une sorte de libération: «Je monte sur le podium, je m'affirme, je suis maître de mon corps». De l'autre, à s'exposer devant plusieurs dizaines de personnes qui n'attendent qu'une chose, «en voir plus», la chosification n'est pas loin.

Par sa position, la participante est protégée — c'est un spectacle, elle joue un rôle codifié —, mais elle reste tout de même considérée comme une fille légère, presque une «salope». A la fois stigmatisée et désirée donc.

Que cherche la participante?

Le but est de s'amuser et de provoquer le désir chez les hommes, les jeunes femmes en ont tout à fait conscience. Elodie se souvient: «J'avais 16 ans, j'étais en vacances en Corse. Je me suis fait entraîner par mes cousines qui voulait absolument participer à ce type de concours. On allait le faire mais mon père l'a appris et nous en a empêché. Moi, j'étais contente — j'ai des petits seins — mais mes cousines — aux seins beaucoup plus imposants — étaient déçues». Les concours de tee-shirts mouillés permettent de mettre en valeur un autre physique, celui des femmes un peu plus rondes et avec plus de formes que celles habituellement acclamées dans les défilés.




Toutefois, considérer ces évènements comme une affirmation de la libération du corps de la femme, cela relève sans doute du fantasme masculin hétérosexuel. Jamais les mouvements féministes n'ont pensé que ces concours pouvaient être utiles à leurs revendications.

Une chose est certaine, la plupart du temps, les filles ne le font pas pour l'argent. Le plus souvent la gagnante ne reçoit que des petits cadeaux. Ainsi le club Dragon 57 en Moselle qui organise un concours de tee-shirts mouillés en août n'offre que 100 euros à la gagnante et une bouteille de champagne. Sur un forum, une jeune femme, qui raconte avoir déjà participé à ce type de concours, a pour sa part «gagné un téléphone portable et une bouteille de champagne...Et quelques numéros de téléphone...»

Une animation socialement catégorisante?

Le strip-tease a acquis ses lettres de noblesse notamment grâce au burlesque, un genre plébiscité à la fois par les femmes et les hommes. Les concours de tee-shirts mouillés, eux, restent identifiés aux classes populaires ce qui peut contribuer à sa stigmatisation. Ils se déroulent dans les boîtes près des campings dans le Languedoc Roussillon ou au fin fond de la Moselle ou de la Picardie pour attirer du monde. Là où ceux qui y participent ou y assistent n'y voient qu'un divertissement sans prétention, les classes supérieures considèrent que c'est «beauf» et dégradant.

Un passage obligé pendant l'été?

Pendant les vacances, tous les magazines parlent de sexe et se posent des questions fondamentales comme Qui aime faire l'amour en pleine canicule?. Il semble être communément admis que les gens ont plus de désir. Les concours sont peut-être une part de cette sexualité collective acceptée et recherchée. Dans la journée, les femmes vont se balader seins nus sur la plage sans que cela soit érotique. Les concours de tee-shirts mouillés (ou de caleçons mouillés pour les hommes) participeraient à une re-érotisation de cette partie du corps pour la soirée.

Dans les pays Anglo-saxons, cette différence de comportement entre les vacances et la vie ordinaire est encore plus forte, notamment au niveau de la consommation d'alcool et de l'exhibition (d'ailleurs le mythe de ces concours vient sans doute plus de la culture populaire américaine, de MTV ou de films comme American Pie, que de notre imaginaire local où ils ne sont finalement pas si fréquents). Frances est anglaise, des concours de tee-shirts mouillés, elle en a vu souvent, notamment en Australie: «Là-bas pendant les vacances, c'est normal. Tout le monde regarde, cela ne choque personne». Son amie Amy abonde: «Quand j’avais 19 ans, j’en ai fait trois et je les ai tous gagnés. On m’a donné 800 dollars au total. J'ai été candidate parce que je voulais faire du saut en parachute et je ne pouvais pas le payer! J’ai beaucoup ri et essayé de ne pas trop m’exhiber. Bien sûr, c’est dégradant mais s’exposer 15 minutes pour 800 dollars, ça valait le coup».

De l'amusement à la dérive pornographique

Certains sont même devenus riches en profitant de ce genre de soirées. Joseph R. Francis a gagné des millions de dollars grâce à sa franchise Girls Gone Wild (littéralement les filles deviennent sauvages). Depuis 1995, il arpente les lieux de fêtes américains à la recherche de jeunes femmes ivres prêtes à s'exhiber devant la caméra pour un tee-shirt gratuit ou une casquette. Ses DVDs, plus ou moins pornographiques selon les épisodes, sont ultra-connus. En 2002 est paru notamment Girls Gone Wild: Wet T-Shirt Strip Off. Dans le classement des 25 tendances qui changent l'Amérique, il est cité par USA Today au chapitre sexualité, avec le Viagra et Paris Hilton.

Slate.com, en 2004, s'était déjà demandé pourquoi les femmes acceptent de poser presque gratuitement, sans se soucier de leur image. Pour notre grand frère américain, les jeunes femmes qu'il a pu rencontrer considèrent ainsi que Playboy ou les concours de tee-shirts mouillés sont des «symboles de la prétendue émancipation personnelle et de la libération sexuelle».

Peut-être que certaines femmes le pensent vraiment. Quand on voit que la recherche «Wet T-shirt» renvoie à plus de 500 vidéos sur le site de streaming YouPorn, on peut penser que ce sont plutôt les hommes hétérosexuels qui ont très habilement réussi à faire passer sous l'appellation «libération de la femme» un de leurs fantasmes. Le fondateur de Girls Gone Wild est ainsi régulièrement dans le collimateur de l'administration fiscale et dans celui des féministes qui dénoncent «le nouveau double standard» qui assimile chez la femme chosification et libération sexuelle. Certaines très jeunes participantes se sont également plaintes d'avoir été humiliées pendant les tournages, d'autres ont déclaré avoir été approchées alors que l'une d'entre elles n'avaient que 13 ans.

Quentin Girard

(Photo: Wikimedia Commons)

Quentin Girard
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