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Gaza: les manœuvres fatales d’Israël

Un Palestinien blessé lors d'un raid israélien à Gaza, le 19 juillet, est transporté à l'hôpital de Shifa. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Un Palestinien blessé lors d'un raid israélien à Gaza, le 19 juillet, est transporté à l'hôpital de Shifa. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Le gouvernement israélien n’arrive plus à réfléchir sur le long terme.

Les forces terrestres israéliennes sont à Gaza. Sur le court terme et d’un point de vue purement tactique, c’est logique. De moyen à long terme et d’un point de vue stratégique, c’est une folie.

La perspective à court terme est d’une clarté certaine. Le Hamas tire des roquettes sur Israël. Il n’y a aucun moyen de traiter avec le gouvernement de Gaza, puisque ses dirigeants sont justement des militants du Hamas. Répondre par des frappes aériennes ne règle pas le problème et débouche sur d’épouvantables bévues. Alors envoyez les tanks.

Mais imaginons qu’une invasion écrase le Hamas, issue envisageable si l’armée israélienne était lâchée. Que se passera-t-il ensuite? Soit les Israéliens devront réoccuper Gaza, avec toutes les contraintes et les dangers que cela implique—ce qu’il en coûtera de tout nettoyer et d’assurer des services de base, le danger constant des fusillades voire pire de la part des rebelles locaux (qui compteront désormais les pères, les frères et les cousins de ceux qui auront été tués) sans oublier la démoralisation quotidienne affligeant tant les opprimés que les oppresseurs.

Soit les Israéliens entreront à Gaza et en repartiront, laissant derrière eux une terre brûlée, terreau idéal pour les milices, notamment les islamistes dans le genre de l’EIIL qui sont bien plus dangereux que le Hamas.

Israël n'a rien fait pour affaiblir le Hamas

Dans les deux cas, quel est l’intérêt? Dans un excellent article publié en ligne sur le site du New Yorker, Bernard Avishai, journaliste chevronné et professeur de commerce à l’Université hébraïque de Jérusalem, évoque le moment où l’ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert lui a confié «avoir lancé l’opération à Gaza en 2008 en partie pour renforcer la position de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, avec qui il faisait progresser les négociations sur l’établissement de deux Etats

La tactique n’avait pas fonctionné et elle ne fonctionnerait certainement pas davantage aujourd’hui étant donné l’absence totale de négociations de ce genre et même de toute perspective de négociation.

En théorie, il est plutôt malin de faire jouer le Hamas radical de Gaza contre l’Autorité palestinienne plus modérée de Cisjordanie, mais pour le moment, Israël n’a aucune compensation à offrir à cette dernière. Abbas aimerait continuer à jouer à ce jeu-là—il l’a déjà fait—mais Israël a annulé les négociations de paix, continue d’étendre ses colonies et n’esquisse pas le moindre début de retrait de ses humiliantes barrières et autres check points. En bref, Israël n’a rien fait qui puisse pousser les Gazaouis à envier le sort des Cisjordaniens au point qu’ils fassent pression sur leurs propres dirigeants ou les renversent. En d’autres termes: Israël ne fait rien qui puisse équilibrer l’affaiblissement du Hamas et le renforcement d’Abbas.

Les représailles d'Israël sont disproportionnées. Mais le Hamas est aussi responsable de la destruction de Gaza

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Voyant son influence fondre comme neige au soleil, Abbas a entamé des démarches fin mai pour former un gouvernement d’unité associant la Cisjordanie et Gaza. L’idée était de récupérer et, par conséquent d’affaiblir le Hamas. Mais Netanyahou, craignant que le Hamas n’exploite l’arrangement à son avantage, a condamné l’initiative et mis un terme à tous les forums diplomatiques avec Abbas. Les appréhensions de Netanyahou sont peut-être fondées, mais en excluant Abbas (et en rendant plus difficile pour ce dernier de proposer à son peuple une alternative au Hamas), il contribue à rendre les pires craintes possibles.

Qui eut crû qu’il existait 1.500 cibles militaires légitimes dans cette minuscule et misérable bande de terre?

Le gouvernement israélien semble avoir oublié comment exercer un minimum de stratégie; en tout cas, il a une tendance autodestructrice à aller trop loin. Par exemple, en 2006, lorsque le Hezbollah a fait des incursions en Israël depuis le sud du Liban, la Ligue Arabe l’a condamné d’une seule voix—fait sans précédent—et l’Egypte a proposé d’organiser un sommet où la Ligue étudierait les actions à entreprendre.

C’est alors qu’Israël a surenchéri et lancé en représailles des frappes aériennes massives et disproportionnées, transformant le Hezbollah en héros et, plus sérieusement, s’aliénant les Etats arabes voisins. L’Egypte annula le sommet et ce fut la fin de l’espoir de création d’un vrai pivot stratégique.

L'actuel niveau de sécurité d'Israël a rarement été aussi élevé

Et voilà qu’Israël remet ça. Jusqu’à ce conflit avec Gaza, Israël jouissait d’un niveau de sécurité qu’il n’avait pas connu depuis des années. Les attaques terroristes depuis la Cisjordanie ont pratiquement cessé. Les ennemis du nord—la Syrie, le Hezbollah et une poignée de mouvements terroristes islamistes—sont empêtrés dans leurs propres guerres les uns contre les autres. L’Egypte est de nouveau dans la poigne de fer d’un gouvernement militaire occupé à éliminer les Frères musulmans et leurs alliés (notamment le Hamas).

L’Iran a gelé son programme nucléaire—en tout cas pour l’instant— à la suite de négociations dirigées par l’administration Obama. Et en parlant du président Obama aux abois, le Dôme de fer, ce bouclier anti-missiles, dont il a grandement accéléré la réalisation, a abattu les quelques dizaines de roquettes du Hamas, sur plusieurs centaines, qui auraient sinon explosé dans les villes israéliennes.

Par conséquent, les roquettes du Hamas—dont la plupart ont atterri au milieu de nulle part—n’ont causé la mort que d’un Israélien tandis que les frappes aériennes israéliennes ont tué plus de 200 Palestiniens et en ont blessé plus de 1.500. Il s’agit en majorité de civils, dont beaucoup d’enfants, notamment les quatre garçons tués alors qu’ils jouaient sur la plage et dont la mort a été relayée par des photographes présents sur place.

Comparer le nombre de victimes n’a pas de sens jusqu’à un certain point, mais un rapport de 200 à 1 semble tout de même atrocement disproportionné. Les bombes israéliennes ont touché 1.500 cibles à Gaza pour l’instant—autre fait remarquable: qui eut crû qu’il existait 1.500 cibles militaires légitimes dans cette minuscule et misérable bande de terre?

Au lieu de capitaliser sur une position de supériorité stratégique dont il est si peu coutumier, Netanyahou risque de tout gâcher—détruisant le peu de soutien dont il dispose en Occident et compliquant encore davantage, pour les gouvernement arabes qui partagent ses intérêts (l’Egypte, la Jordanie et, même encore aujourd’hui, l’Autorité palestinienne), la tâche d’entretenir leurs alliances tacites.

En février, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a déclaré publiquement qu’un échec des négociations avec les Palestiniens «intensifierait» le boycott des produits israéliens par la communauté internationale. Les représentants israéliens et les porte-parole juifs américains ont accusé Kerry «d’antisémitisme», accusation grotesque. Kerry ne cautionnait pas le boycott; il ne faisait qu’énoncer un fait, et il avait raison.

Mardi dernier, la Maison Blanche a fait une déclaration de soutien au droit d’Israël à se défendre tout en pressant Netanyahou de «déployer tous les efforts possibles pour éviter les victimes civiles»—et c’était avant la publication des photos des quatre garçons palestiniens abattus sur la plage par des avions israéliens fournis par les Américains.

Quand les Palestiniens et les Israéliens partageaient le mêm espace

Deux grandes tendances de ces dix dernières années ont contribué à créer cette abominable situation. Tout d’abord, comme le note le journaliste vétéran du Moyen-Orient Ethan Bronner dans la rubrique Sunday Review du New York Times, il y a eu une époque, il y a 20 à 30 ans, où Israéliens et Palestiniens partageaient le même espace.

Ils prenaient les mêmes bus, arpentaient les mêmes rues; les Palestiniens apprenaient l’hébreu, travaillaient pour des entreprises israéliennes; les Israéliens faisaient réparer leurs voitures par des garagistes palestiniens. Le partage n’avait rien d’égalitaire: il avait une tournure coloniale. Mais ils se connaissaient, et parfois même se faisaient confiance; ils étaient des partenaires commerciaux, des amis, même. Ce n’est plus le cas. Une génération entière a grandi sans contact aucun avec l’autre camp, ou presque. La déshumanisation s’est installée, et elle rend la violence plus acceptable.

Ensuite, lorsque George W. Bush est devenu président, il a initié une politique d’indifférence vis-à-vis du conflit israélo-palestinien. Il n’était plus question que le président américain investisse du temps et des efforts dans d’interminables négociations de paix, généralement stériles. Plus question de téléphoner à un émissaire américain un dimanche après-midi pour régler un désaccord à un check point quelconque entre un motard palestinien et un garde israélien. Le problème, c’est que c’était ainsi que l’on éteignait les départs de feu sous les présidences de Bush père et de Bill Clinton. Une fois les pompiers partis, les flammes ont gagné du terrain.

Le summum de cette non-politique advint en 2006 lors des premières élections législatives dans les territoires palestiniens. Comme je le rapporte dans mon livre Daydream Believers, publié en 2008, le vice-secrétaire d’Etat Robert Zoellick conseilla à sa patronne, Condoleezza Rice, d’encourager les Israéliens à lâcher du lest à quelques postes-frontières dans les territoires et à laisser Abbas s’en attribuer le mérite.

Ce que préconisent les anciens patrons des services de sécurité d'Israël 

Zoellick s’imaginait que cela pourrait aider Abbas à battre le Hamas à plates coutures lors des élections. Rice refusa, rétorquant que les Etats-Unis ne devaient pas faire pencher la balance. Elle semblait croire—et Bush le pensait clairement—que les élections elles-mêmes étaient une force démocratisante et qu’il suffirait d’ouvrir les bureaux de vote pour que la liberté s’y déverse à flot. Le Hamas remporta les élections. Nous sommes en train d’assister à l’une des conséquences.

Le Hamas est loin d’être exemplaire dans ce conflit, et on ne peut reprocher aux Israéliens de faire leur possible pour empêcher un régime terroriste à leur porte de lancer des roquettes sur leur territoire.

Il est cependant intéressant de noter que certains des plus éminents ex-responsables des renseignements israéliens incitent les dirigeants d’Israël à préférer les négociations de paix à la guerre. Dans The Gatekeepers, étonnant documentaire sorti en 2013, six anciens commandants de Shin Bet, le service secret israélien, parlent ouvertement devant la caméra, et c’est exactement ce qu’ils préconisent. Et on peut difficilement les taxer de pacifisme.

L’une des principales missions de Shin Bet est d’infiltrer les territoires palestiniens et d’en extirper les cellules terroristes. C’était, et c’est toujours, un travail d’une grande violence, et aucun des commandants n’exprime le moindre regret. Mais ceux qui infiltrent une société apprennent souvent son mode de fonctionnement: sa culture, ses valeurs, ses peurs et ses motivations. Ils ne cautionnent ni ne compatissent avec ce que font les terroristes, mais ils comprennent le lien entre terrorisme et le fait de vivre sous occupation—et ils ont conclu que cette situation doit cesser, si Israël ne veut pas avoir à affronter une guerre éternelle.

Certains critiques israéliens de The Gatekeepers ont raillé qu’aucun de ces anciens commandants n’exprimait ce genre de point de vue lorsqu’ils arrêtaient et tuaient des militants à tour de bras. C’est sans doute vrai. La pression quotidienne des combats, du maintien de l’ordre et, dans le cas du cabinet israélien, de la gouvernance a souvent pour conséquence de fixer les yeux sur des solutions à court terme, sans visibilité des conséquences sur le long terme ni des calculs stratégiques.

Il faut que les Etats-Unis s'investissent à nouveau

Les dirigeants israéliens ont besoin d’un intervenant extérieur pour élargir leur champ de vision, et ce quelqu’un ne peut être que les Etats-Unis. Kerry a beau être épuisé par ses voyages et Obama éreinté par sa relation avec Netanyahou (et une bonne partie de ce qui se passe d’autre dans le monde), tous les deux ont besoin de s’immerger dans cette crise, de travailler avec l’Egypte pour imposer ou faire accepter un cessez-le-feu, puis de faire admettre à Israël son avantage stratégique momentané et la nécessité de saisir l’occasion avant qu’il ne soit trop tard.

Cela doit impliquer de nouvelles négociations en vue d’une solution vers deux Etats (même si les pourparlers ne vont nulle part), associées à un gel des colonisations (en partie pour faire preuve de bonne volonté, mais aussi parce que c’est la bonne chose à faire) et à un généreux programme d’aide et d’investissements en Cisjordanie (pour en faire une vitrine à l’intention des Gazaouis à la recherche d’une alternative à leurs dirigeants qui ne veulent que la guerre).

C’est beaucoup, mais l’alternative est de regarder Israël envoyer ses tanks jusqu’aux confins de Gaza—et perdre bien plus que ce qu’il a à gagner.

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