Monde

Le crash du MH17 le prouve: le chaos en Ukraine est bien une véritable guerre

Anne Applebaum, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 19.07.2014 à 13 h 22

L’Occident – et le monde – doivent exhorter au rétablissement de la souveraineté ukrainienne dans l'est du pays, et non pas inciter à la perpétuation d'un autre conflit larvé.

Soldat ukrainien près de Donetsk, le 10 juillet  2014. REUTERS/Gleb Garanich

Soldat ukrainien près de Donetsk, le 10 juillet 2014. REUTERS/Gleb Garanich

Avant de débattre davantage de la catastrophe du vol MH 17, un point mérite absolument d'être clarifié: ce crash est la conséquence de l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine, une opération délibérément conçue pour générer un chaos juridique, politique et militaire. Sans un tel chaos, jamais un missile sol-air n'aurait été tiré vers un avion civil.

Le gouvernement russe n'a pas envoyé de troupes régulières en Ukraine. Il a préféré dépêcher des mercenaires russes et des agents des services de sécurité, à l'instar d'Igor Strelkov – commandant en chef des forces séparatistes de Donetsk et colonel de la police secrète russe vétéran des deux guerres de Tchétchénie – ou de Vladimir Antyouféïev, le «vice Premier ministre» de Donetsk et ancien chef du KGB letton qui avait tenté de renverser, en 1991, le gouvernement de ce pays balte nouvellement indépendant.

Avec l'aide de malfrats locaux, ces membres des services de sécurité russe ont pris d'assaut des postes de police, des bâtiments gouvernementaux et autres symboles de l'autorité politique afin de délégitimer l’État ukrainien. Dans la manœuvre, ils ont reçu le soutien du gouvernement russe et des médias officiels contrôlés par le Kremlin qui, dans les deux cas, n'ont eu de cesse de dénigrer l'Ukraine et son gouvernement «nazi».

La semaine dernière, le traitement russe de l'actualité ukrainienne atteignait même un nouveau degré d'hystérie avec la propagation de fausses rumeurs sur la crucifixion d'un enfant et la diffusion d'un documentaire ahurissant comparant la défense par l'armée ukrainienne de son propre pays avec le génocide rwandais.

Et dans un tel contexte instable et équivoque, le cynisme russe s'est aussi traduit par un approvisionnement massif en armes lourdes: artillerie et mitrailleuses, tanks, véhicules de transport blindés et même missiles antiaériens. Ces derniers jours, les forces séparatistes faisaient ostensiblement usage de SATCP et se targuaient d'avoir abattu plusieurs cargos militaires ukrainiens, avec l'aide manifeste d'experts russes.

De fait, jeudi après-midi, Strelkov se vantait sur Internet d'avoir abattu un nouvel avion militaire, avant de réaliser que l'appareil en question était le MH17. Il a depuis retiré son post. Fin juin, divers sites d'information russes publiaient les images de missiles antiaériens BUK, soit-disant récupérés par les séparatistes dans l'arsenal ukrainien – et qui n'étaient sans doute que des cadeaux en provenance directe de Russie. Des articles qui, là aussi, ont depuis été effacés.

Et c'est dans un tel contexte qu'un missile sol-air aura été tiré en direction d'un avion de ligne: un environnement sans foi ni loi; des soldats irréguliers et probablement assez médiocres en lecture de donnés radar;  un mépris nihiliste envers la vie humaine; et un dédain complet pour les normes, règles ou standards internationaux.

Pour que les choses soient claires: il n'y avait aucun missile antiaérien contrôlé par le gouvernement ukrainien à l'est de l'Ukraine, tout simplement parce que les séparatistes n'utilisent pas d'avions.

Jusqu'à présent, ces méthodes peu orthodoxes ont bien fonctionné pour les Russes. Elles auront réussi à désarçonner et à distraire le gouvernement ukrainien et, par la même occasion, à permettre aux gouvernements étrangers, et européens en particulier, de fermer les yeux.

Parce que cette guerre n'était pas une «vraie» guerre, on pouvait la qualifier de «locale», de «cantonnable», elle pouvait demeurer une priorité basse pour la politique étrangère européenne et, de fait, pour n'importe quelle autre politique étrangère. 

A minima, le crash du vol MH17 aura permis d'en finir avec le conte de fées du «ce n'est pas une vraie guerre», que ce soit pour les Russes comme pour l'Occident. Le plus tragique, c'est que cette guerre non-conventionnelle vient juste de coûter la vie à 298 personnes, pour la plupart européennes. Nous ne pouvons plus faire semblant, nous ne pouvons plus faire comme si rien n'était ou comme si cette crise ne concernait personne à l'extérieur de Donetsk. Et les Russes, non plus, ne peuvent plus faire semblant.

Et avec la fin du conte de fées, certaines choses vont se clarifier. La première, c'est que nous allons bientôt savoir si l'Occident est, en 2014, aussi soudé et aussi déterminé à endiguer le terrorisme qu'il l'était il y a 26 ans. En 1988, quand le gouvernement libyen avait fait exploser le vol Pan Am 103 au-dessus de Lockerbie, en Écosse, l'Occident avait resserré ses rangs et isolé le régime libyen.

Pouvons-nous faire de même aujourd’hui – ou serons-nous trop nombreux à préférer parler d'un «tragique accident» et à rejeter les résultats d'une enquête forcément compliquée en les disant «non-concluants»?

Il ne suffit pas, comme ce que vient de faire le président Obama, d'arguer de la nécessité d'un «cessez-le-feu» en Ukraine. Ce qui est nécessaire, c'est un retrait d'Ukraine des mercenaires, des armes et du soutien russes. L’Occident – et le monde – doivent exhorter au rétablissement de la souveraineté ukrainienne dans l'est du pays, et non pas inciter à la perpétuation d'un autre conflit larvé.   

Et nous risquons aussi d'apprendre quelque chose d'intéressant du président russe. Pour l'instant, la Russie ne fait montre d'aucun traumatisme, ni d'aucune honte. Mais, en vérité, cette tragédie offre à Vladimir Poutine l'opportunité de se sortir du marasme qu'il aura lui-même créé dans l'est de l'Ukraine. Il a désormais l'excuse parfaite pour condamner le mouvement séparatiste et lui couper les vivres.

S'il refuse, alors nous saurons qu'il demeure profondément dévoué au chaos et au nihilisme qu'il a générés à Donetsk. Nous pourrons en déduire son intention de les semer ailleurs. Et si nous ne sont pas prêts à les combattre, qu'on se prépare alors à les voir se répandre.

Anne Applebaum
Anne Applebaum (77 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte