Monde

Un plan débile pour diviser la Californie en six Californies

Will Oremus, mis à jour le 21.07.2014 à 7 h 47

Un homme d’affaires propose de découper un état qui est devenu trop grand et trop diversifié pour pouvoir être gouverné.

Le Golden Gate Bridge près de San Francisco, en 2009. REUTERS/Robert Galbraith

Le Golden Gate Bridge près de San Francisco, en 2009. REUTERS/Robert Galbraith

Un investisseur de la Silicon Valley a décidé après mûre réflexion qu’une seule Californie ne suffisait pas : il en faudrait cinq de plus.

Pour remédier à cet oubli, Tim Draper, un spécialiste du capital risque, a réuni plus d’1,3 million de signatures pour une proposition qui diviserait l’état le plus peuplé des États-Unis en six états plus petits et plus faciles à gérer. Chacun d’eux aurait bien sûr son propre gouverneur et ses propres représentants au Congrès, et le pays compterait alors 55 états, un chiffre bien propre et bien rond.

Draper l’appelle son projet des «Six Californies», ce qui donne la fausse impression que l’état serait en fait multiplié et non divisé. Si Jefferson Davis possédait le sens du marketing de Draper, il aurait probablement surnommé la sécession des états confédérés, «le projet des deux Amériques». Et qui ne se souvient pas de la glorieuse initiative des Balkans, les «six Yougoslavies», qui a fait pâlir de jalousie le reste du monde en 1990 ?

Dans ce cas précis, le but n’est pas de plonger la huitième puissance économique du monde dans le conflit et le trouble existentiel, nous explique Draper, mais plutôt de découper, pacifiquement et en douceur, un état qui est devenu trop grand et trop diversifié pour pouvoir être gouverné. Ce serait si difficile que ça ?

En fait, le plan de Draper est un peu avare en détails : il oublie des petites choses comme le partage des précieuses réserves en eau de l’état, sa dette colossale, son énorme population carcérale et son système universitaire reconnu internationalement. Mais si l’Histoire nous a bien appris quelque chose, c’est que ce type de problèmes finit toujours par se régler tout seul.

Image via SixCalifornias.com

Voici, à peu près dans l’ordre des aiguilles d’une montre, les six superbes nouveaux états qui devraient remplacer la Californie si le plan était mis en place. (Je tire mon chapeau à Philip Bump, du Washington Post, pour ses estimations des chiffres de population.)

Jefferson, 950.000 habitants

Le plus nordiste des états issus de l’ancienne Californie. Ce territoire peu peuplé abriterait principalement des bûcherons, des hippies, des séquoias et de la weed (et aussi Weed). Sa ville principale serait Redding (pop. 91 000) et son université vedette serait Chico State. Faute d’autre chose, ses politiciens apporteraient sûrement un peu d’animation au Sénat.

Californie du nord, 3,7 millions d'habitants

Coincé entre Sonoma Coast et le Lac Tahoe, cet état béni par la nature regorgerait de vignobles classés et de stations de ski célèbres dans le monde. Il y aurait aussi Sacramento. Et, euh, il contrôlerait toute l’eau.

Californie centrale: 4,1 millions d'habitants

Ce vaste état, centré autour de Fresno, serait une centrale agricole qui sentirait vaguement la bouse. Ce serait aussi l’état le plus pauvre de la nation. Autant parler d’un projet des «deux Mississippis».

Californie du sud: 10,5 millions d'habitants

Cet état où il ferait bon vivre s’étendrait d’Orange County au désert Mojave, en passant par San Diego. Il ferait ainsi le lien entre désert culturel et véritable désert. Une petite soif? Essayez donc le lac salé de Salton Sea.

Californie occidentale: 11,5 millions d'habitants

Bienvenue dans le grand Hollywood, une région clinquante qui relit Los Angeles à des enclaves côtières comme Santa Barbara mais aussi à deux capitales de la saisie, Lancaster et Palmdale. Peu importe, l’industrie du divertissement et deux des plus grands ports du pays devraient suffire pour booster l’économie et obtenir un peu d’eau de ses voisins nordiques. Mais bon, rappelons-nous que la Californie du sud a elle aussi énormément besoin d’eau, et que la Navy y est plus présente.

Silicon Valley: 6,6 millions d'habitants

Venons-en maintenant à la vraie démonstration de cet exercice: pouvoir permettre aux Page, aux Thiel et aux Srinivasan de ce monde de s’épanouir et de se libérer des contraintes d’un gouvernement d’Etat qui ne serait pas uniquement motivé par les intérêts de l’industrie technologique.

La République technocrate de Silicon Valley (qui comprendrait San Francisco, South Bay, East Bay et Big Sur pour équilibrer le tout) serait un bastion tranquille de l’innovation qui engendrerait beaucoup d’argent. Les idées libérales et libertaires y seraient majoritaires.

Vous avez envie de vous instruire sur Coursera pendant que votre Tesla automatique que vous avez louée sur Uber et payée en bitcoin vous emmène au travail? Personne ne vous en empêcherait ici. Tant que vous n’êtes pas contre le mariage gay. La Silicon Valley aurait une frontière en commun avec l’état le plus pauvre des États-Unis, tout en étant le plus riche. Mais bon, tout bon Palo Alto a besoin de son jumeau maléfique à l’est, pas vrai?

Le plus drôle, dans le projet des six Californies, c’est qu’aucun de ces six états ne serait la Californie: un état qui, malgré tous ses défauts, reste de bien des manière le plus dynamique et le plus influent des états du pays. Si on était moins bien informés, on serait tentés de croire que la diversité culturelle, géographique et économique ne représente en fait pas du tout un handicap.

Heureusement, un riche blanc de la Silicon Valley est là pour nous dire le contraire. Peut-être qu’une fois qu’il aura fini de régler le problème de la Californie, il pourra commencer à réfléchir à combien de pays homogènes d’un point de vue socioéconomique il pourrait créer en découpant les États-Unis.

Draper affirme avoir réuni 1,3 million de signatures, ce qui serait largement suffisamment pour que son projet soit examiné en novembre 2016. Et en Californie, il suffit d’obtenir la majorité des votes pour pouvoir amender la Constitution (beaucoup désignent d’ailleurs cet élément comme une source majeure de dysfonctionnement en Californie, et Draper compte bien le rectifier). Heureusement, ce plan nécessiterait aussi d’obtenir l’accord du Congrès, ce qui fait qu’il est très peu probable qu’il vienne à se réaliser, même si les électeurs californiens finissaient par le soutenir. Après tout, peut-être que les dysfonctionnements du gouvernement peuvent aussi servir de temps en temps.

Will Oremus
Will Oremus (151 articles)
Journaliste
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