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Pourquoi les femmes sont en train de perdre et les homos de gagner aux Etats-Unis

Mark Joseph Stern, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 17.08.2014 à 11 h 00

Dans certaines parties des Etats-Unis, la contraception est plus polémique que le mariage homosexuel.

Manifestation anti-avortement devant la Cour suprême à Washington, le 30 juin 2014. REUTERS/Jonathan Ernst

Manifestation anti-avortement devant la Cour suprême à Washington, le 30 juin 2014. REUTERS/Jonathan Ernst

Le 6 juillet, après une décision de la Cour suprême américaine grâce à laquelle certaines entreprises pourront désormais ne plus prendre en charge la contraception de leurs employées, le Daily Beast publiait un article conçu comme provocateur dans lequel son auteur, Jay Michaelson, se demandait pourquoi les femmes n'arrêtaient pas de perdre leurs récents combats législatifs, tandis que les gays ne cessaient de les gagner.

Michaelson dressait une liste de dix raisons valables, tout en oubliant les deux possibilités les plus évidentes. La première, c'est que le juge Anthony Kennedy a plus à cœur de défendre les droits des homosexuels que ceux des femmes. La seconde, c'est que le féminisme, tel que le dépeint insidieusement la droite chrétienne, n'a que le sexe à la bouche –tandis que l'égalité des personnes LGBTQ ne relève plus d'un combat en faveur de la sexualité, mais de la dignité.

D'un premier abord, ces deux facteurs pourraient sembler insignifiants. Mais, bizarrement, ce que pense Anthony Kennedy des femmes et des homos fait écho à une scission profonde et générale de la société américaine. Anthony Kennedy, comme comme tout un tas d'Américains, considère clairement l'avortement comme une faute morale.

En 2007, dans un passage tristement célèbre et affreusement condescendant de son rendu dans l'affaire Gonzales v. Carhart, qui confirmait l'interdiction fédérale d'un type d'interruption médicale de grossesse, Anthony Kennedy avait statué que l'interdiction de l'avortement était parfois nécessaire pour permettre aux femmes de saisir le caractère «primordial» de leur rôle maternel.

Anthony Kennedy avait aussi estimé que «certaines femmes en venaient à regretter leur choix d'avorter la vie d'un bébé qu'elles ont conçu et porté» –tout en admettant ne pas «trouver de données pertinentes permettant de mesurer le phénomène». Ce ne sont pas les mots de quelqu'un qui comprend le lien fondamental entre la liberté reproductive et notre humanité la plus essentielle. 

Mais, à l'instar d'une majorité de plus en plus écrasante d'Américains, Anthony Kennedy ressent une empathie certaine pour les droits des homosexuels. Remplacez «liberté reproductive» avec «liberté des gays» et la prose de Kennedy s'empourpre d'enthousiasme et s'envole à la rescousse de l'«autonomie de la personne» et de la «liberté» dans ses «dimensions les plus transcendantes»

L'incohérence est frustrante –sans être pour autant surprenante.

Confrontez ce qu'Anthony Kennedy pense de l'avortement et des droits des homosexuels et vous pourrez sans doute saisir que, dans le monde de la justice, les gays sont considérés comme des êtres humains parfaitement adultes et accomplis, tandis que les femmes qui osent avoir des relations sexuelles ne sont qu'une sous-espèce d'irresponsables dont l'utilité commence et finit avec leurs utérus.

Ce dernier point est important. Même dans une décision légalisant le sexe gay, Anthony Kennedy préfère envisager la chose en l'ouvrant sur la question de la «liberté», plutôt que la coincer dans une éventuelle discussion sur la sodomie.

Dans le même temps, ses avis sur l'avortement semblent fortement infléchis par un désaveu puritain des femmes ayant des rapports sexuels juste pour le plaisir. Et, dans son récent avis sur l'affaire Hobby Lobby, le sur-droitier Samuel Alito manifestait un malaise tout aussi sentencieux sur le sexe à visée non-procréative.

A l'évidence, les conservateurs refusent de reconnaître la liberté sexuelle des femmes comme un droit fondamental et préfèrent donc laisser tomber l'intégralité du concept en y voyant des conneries de gauchistes faites pour décharger les femmes de leurs responsabilités et des conséquences de leurs actions libidineuses.  

Dans le vocabulaire des droits gays, le sexe est devenu une question de liberté individuelle et de dignité

 

Pourquoi les conservateurs sont-ils incapables d'insérer la liberté sexuelle et reproductive dans l'argument générique de la liberté individuelle? Pourquoi, en 2014, la contraception est-elle plus polémique que le mariage homosexuel dans certaines parties du pays? La réponse, je le crains, c'est qu'en se fixant éternellement sur des arguments connus et éprouvés, le féminisme s'est bloqué juste avant de passer la ligne d'arrivée, tandis que le mouvement pour les droits des homosexuels, en se réinventant constamment, s'échauffe d'ores et déjà pour son tour d'honneur.

Globalement, ces réinventions n'ont eu de cesse de minimiser le caractère sexuel des revendications, tant et si bien qu'aujourd'hui, la majorité des groupes œuvrant pour les droits des personnes LGBTQ ont l'air de parler pour une population de saints frôlant l'asexualité.

Dans le vocabulaire des droits gays, le sexe est devenu une question de liberté individuelle et de dignité; le sexe n'est plus uniquement un passe-temps agréable, mais, pour citer Anthony Kennedy, il est devenu «une expression manifeste d'un rapport intime avec un autre individu», un des nombreux éléments «d'un lien personnel plus durable».

Pour autant, le sexe vers lequel le féminisme doit s'orienter ne peut pas être dépeint dans des tons aussi romantiques et pastels. La contraception et l'avortement sont, par définition, les outils d'une sexualité non-procréative. Vous ne pouvez concevoir l'une ou l'autre sans penser, à un quelconque niveau, au sexe –et, visiblement, pas au genre de sexe que la Cour suprême des Etats-Unis voudrait que les Américains expérimentent.

Tandis que le sexe gay peut être camouflé en élément vital et privé d'une relation «plus durable», le sexe hétéro et récréatif demeure, dans l'esprit conservateur, une activité aussi frivole que potentiellement immorale. En ce sens, il faut que les femmes assument le fardeau de leurs péchés sexuels, tandis que les gays ont le droit de s'adonner à tous les rapports intimes de leur choix.

Comment le sexe homo peut-il être décrit de manière aussi valable, si ce n'est vertueuse, tandis que le sexe hétéro et non procréatif reste une activité plus ou moins honteuse?

A mon avis, c'est principalement une histoire de misogynie. Des hommes hétéros ont toujours débordé d'imagination pour qualifier d’égoïstes, d'irresponsables et de séditieux les droits des femmes.

Au cours du XXe siècle, pendant un bref instant, on a pu croire que ces hommes avaient enfin échoué et que les femmes obtenaient une liberté nouvelle grâce au féminisme. Et pourtant, en réalité, les conservateurs n'ont jamais capitulé, ni même battu en retraite. Et les voilà de nouveau à l'attaque, à jouer sur notre pudibonderie sexiste pour pouvoir invalider l'autonomie des femmes.

C'est écœurant à regarder, mais impossible à arrêter –du moins, tant que les Américains ne se rendront pas compte que la liberté reproductive, comme l'égalité des personnes LGBTQ, n'est pas un problème de liberté sexuelle: c'est une question de droits humains.

Mark Joseph Stern
Mark Joseph Stern (21 articles)
Journaliste
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