Boire & manger

Notre façon de manger change et cela angoisse tout le monde

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 17.07.2014 à 15 h 35

REUTERS/Kim Kyung-Hoon

REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Il y a quelques jours, un post est apparu sur Craigslist (site d'annonces en tous genres) rédigé par l'équipe d'un restaurant new-yorkais qui n'est pas nommé. Elle y explique s'être rendu compte que le service en salle était devenu plus lent au cours des dernières années et fait des recherches pour découvrir pourquoi. En visionnant des bandes de vidéosurveillance datant de 2004 et en les comparant avec celles d'aujourd'hui, voici ce que le restaurant a constaté:

2004

Les clients mettent en moyenne 8 minutes avant de refermer le menu pour montrer qu'ils sont prêts à commander. 

Les entrées mettent environ 6 minutes pour arriver sur la table, les plats un peu plus élaborés un peu plus de temps.

Sur 45 clients, deux renvoient leur plat (on imagine que c'est parce qu'ils ne sont pas assez chauds).

De l'arrivée d'un client à son départ, on compte en moyenne 1h05.

 

2014

Avant même d'ouvrir le menu, les clients sortent leur téléphone.

Sur 45 clients, 7 appellent le serveur et lui montrent quelque chose sur leur téléphone, ce qui prend 5 minutes en moyenne [ils n'arrivent pas à se connecter au Wifi et demandent de l'aide].

Temps écoulé entre le moment où ils s'assoient et le moment où ils commandent: 21 minutes en moyenne.

26 clients sur 45 passent environ 3 minutes à photographier leurs plats.

14 clients sur 45 se prennent en photo devant leurs plats ou en train de manger. Et 4 minutes supplémentaires pour vérifier que la photo leur convient ou en refaire une.

9 clients sur 45 renvoient leur plats. Evidemment, s'ils n'avaient pas fait je-ne-sais-quoi sur le téléphone, leur assiette n'aurait pas refroidi.

27 clients sur 45 demandent au serveur de faire une photo de groupe. 14 d'entre eux lui demandent de la refaire, parce qu'ils n'aiment pas la première. Entre ces bavardages et la vérification de la photo prise, 5 minutes s'écoulent en moyenne pendant lesquelles le serveur n'a pas le temps de s'occuper des autres tables.

Une fois l'addition posée sur la table, les clients mettent 15 minutes de plus qu'il y a dix ans pour payer et partir.

8 clients sur 45 se cognent à d'autres clients ou à un serveur (c'est arrivé une fois) en entrant ou sortant du restaurant (ils tapotent sur leur téléphone en marchant).

De l'arrivée d'un client à son départ, on compte en moyenne 1h55

Après les milliers de commentaires déposés sur Reddit, et les reprises de toute la presse américaine, le post a été supprimé. L'anonymat du restaurant peut également rendre dubitatif sur la source. 

Comme Slate.com, qui estime que «trois minutes pour prendre en photo un plat? C'est beaucoup pour un ou deux clichés. Tout comme les quatre minutes passées à se photographier avec des amis». Interrogé par le site, Luke O’Neil, journaliste spécialisé dans la gastronomie, qui a longtemps travaillé dans la restauration, ajoute: «Je pense que c'est clairement fabriqué de toutes pièces  —le scénario entier semble inventé. On dirait un de ces trucs censés prouver quelque chose». 

Mais c'est ce «quelque chose» qui est intéressant justement. Le post, vrai ou faux, a été partagé 750.000 fois, et suscité des réactions de colère de la part d'internaute compatissants avec les restaurateurs qui doivent subir ces clients accros à leur téléphone.

Sur Kitchenette, site de Jezebel consacré à la gastronomie, C.A. Pinkham écrit: 

Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai vu des clients ne pas toucher à leur plat pendant les cinq minutes après qu'on leur a servi, puis se plaindre qu'il était froid. Des gens qui se cognent aux tables parce qu'ils marchent avec leur smartphone, ça m'est tout aussi familier. Aussi, je vous jure qu'à chaque fois que je vois quelqu'un prendre en photo sa nourriture, j'ai envie de l'assommer avec son assiette.

 

En gros, je déteste vraiment, vraiment, Instagram et je voudrais que ce post soit authentique. Même si ce n'est sûrement pas le cas.

On touche à un nerf sensible: il fait écho à une angoisse sur la façon dont nous mangeons, dont nous partageons nos repas. Cet «espace social alimentaire» est en plein bouleversement. L'une de nos activités les plus fondamentales et la façon dont nous la partageons socialement est en train de changer depuis quelques années. «La nourriture est chose de partage» et se partage selon certaines règles, qui distinguent les différentes cultures de la nature. Et nous avons peur qu'elle cesse de se partager.

«[Les clients] ne sont pas dans l'instant, ils sont dans le “regardez-moi vivre”», faisait remarquer au Monde Alexandre Gauthier, chef dans le Pas-de-Calais, en évoquant des «paparazzis de l'assiette».

Ils ne sont chez moi que pour la résonance que cela aura sur Twitter ou Facebook. Ils passent leur repas à répondre  aux commentaires. Ils n'écoutent pas le serveur. La table est morte…

On pourrait aussi considérer, au contraire, qu'elle n'a jamais été aussi vivante, et qu'elle n'a jamais été aussi partagée. Mais qu'au lieu de le faire uniquement avec son voisin d'en face, on partage avec quelques milliers de personnes, sur les réseaux sociaux. 

 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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