Science & santé

Après un traumatisme crânien (même minime), pensez à voir un psy

Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.07.2014 à 7 h 19

Règle numéro 1: il n’y a pas de traumatisme qui ne puisse être tenu pour bénin. Règle numéro 2: il faut en tirer les conséquences préventives qui s’imposent.

Skull / Ben Francis via Flickr CC License by.

Skull / Ben Francis via Flickr CC License by.

Tous les experts en conflits connaissent le «syndrome de stress post-traumatique» (SSPT, ou PTSD en anglais). Forgé il y a plus d’un siècle en Allemagne, ce concept a d’abord été associé à tout un éventail de symptômes neurologiques résultant d'accidents industriels ou technologiques.

Puis les deux guerres mondiales ont vu les psychiatres militaires s’emparer de cette entité. Elle fut ensuite revendiquée par les pacifistes et les féministes, qui en élargirent la palette pour y inclure les séquelles des violences familiales et sociales. On recense aujourd’hui aux États-Unis plus de 500.000 soldats déployés en Afghanistan et en Irak depuis 2001 qui souffrent de ce syndrome de stress post-traumatique, qui a fait de très nombreuses victimes par suicide.

Le symptôme majeur est généralement la sensation angoissante de revivre la situation traumatisante. Il existe aussi tout un cortège symptomatique variable et mouvant: épisodes de flash-back; troubles de l’humeur; sensations de détresse; situations de dissociation; cauchemars; troubles du sommeil; comportements d’évitement, de détachement, de désaffection vis-à-vis de son entourage; amnésies psychogènes; réactions de sursaut; hypervigilance, etc.

Situation vécue par des civils

Si elle atteint une forme d’exacerbation chez les anciens combattants, cette situation peut aussi être vécue par nombre de civils. C’est l’un des résultats du travail mené par l’équipe d'Emmanuel Lagarde, directeur du centre de recherche «Épidémiologie et biostatistique» (Inserm-université de Bordeaux). Les conclusions de cette étude, menée en collaboration avec des chercheurs suédois, danois et canadiens viennent d’être publiés dans le Journal de l’Association médicale américaine (JAMA).

En pratique, les chercheurs se sont intéressés au devenir de 1.300 personnes admises aux urgences du CHU de Bordeaux entre 2007 et 2009 pour un traumatisme. C’est là une situation très fréquente: chaque année, un Français sur dix se rend aux urgences avec un traumatisme à la suite d'un accident. Dans l’immense majorité des cas, les victimes n’ont que des blessures légères et quittent l’hôpital rapidement.

Pour autant, une partie d’entre elles manifesteront des symptômes bien après que les blessures directes ont disparu. Il peut s’agir de maux de tête, de peurs incontrôlables ou encore de douleurs et handicaps divers comme des troubles de la vision ou de l’équilibre, des manifestations d’irritabilité. Ces associations de symptômes (ou syndromes) apparaissent généralement lorsque la vie de la personne a été mise danger ou que cette personne a eu cette perception.

Les 1.300 personnes admises aux urgences ont été contactées trois mois après leur accident. Plus de 500 d’entre elles souffraient d’un traumatisme crânien léger lors de leur admission à l'hôpital, les autres de blessures diverses, toutes d’une gravité «légère» ou modérée.

Détecter les patients

Les chercheurs ont mesuré la survenue de 36 symptômes qui entrent dans les définitions du SSPT. Au vu de leurs résultats, ils estiment qu'il est en pratique possible, et hautement souhaitable, de détecter les personnes qui développeront un syndrome de stress post-traumatique, ce qui permettra d'adapter leur prise en charge.

«Concrètement, ce dépistage et ce suivi ne peuvent être mis en œuvre dans les services d’urgence, explique Emmanuel Lagarde à Slate.fr. Ces services ont leurs propres contraintes, souvent considérables, et le nombre des personnes potentiellement concernées est beaucoup trop élevé. De plus, il est sans doute préférable que les évaluations psychologiques soient réalisées dans les jours qui suivent le traumatisme crânien initial.»

Pour ce spécialiste d’épidémiologie et de biostatistiques, ce travail conduit à remettre en cause la nosographie existant dans ce domaine. «Cela n’intéressera que les spécialistes mais cela pourrait avoir des conséquences pratiques très importantes, notamment en matière d’assurances», explique-t-il.

En effet, à la suite d’un traumatisme, on distingue deux syndromes: le syndrome post-commotionnel (SPC), qui survient après un traumatisme crânien léger, et le syndrome de stress post-traumatique. Les deux sont décrits depuis plusieurs années dans les éditions successives du «Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux» (DSM-V) de l’Association américaine de psychiatrie, qui fait aujourd’hui largement référence dans le domaine du diagnostic en santé mentale.

«Or, nous en sommes en mesure de soutenir que le syndrome post-commotionnel (SPC) ne mérite pas son nom. D’abord parce que les symptômes qui le composent ne sont pas spécifiques au traumatisme crânien. Ensuite, parce que ces symptômes ne surviennent pas de manière concomitante. Il semble que ce SPC ne soit en réalité qu’une partie du syndrome de stress post-traumatique», explique Emmanuel Lagarde.

«Mieux décrire cette réalité pathologique»

Selon lui, les résultats de son équipe permettent de mieux comprendre la réalité dans ce domaine encore mal décrit dans le domaine non militaire. Dans la population générale, ce syndrome survient chez 2% des personnes blessées, mais ce chiffre passe à 9% lorsque le traumatisme est crânien. Il apparaît aussi être plus fréquent chez les femmes et chez les personnes ayant eu un accident de la circulation, ou chez celles ayant subi une agression.

L’apparition du SSPT est aussi influencée par l’état de santé physique et mental de la victime avant l’accident. Ce sont toutes ces informations qui devraient permettre au médecin, au psychiatre ou au psychologue de déterminer si une prise en charge précoce doit être mise en œuvre.

S’ils bouleversent la classification des plaintes post-traumatiques (et donc la valeur de ce chapitre du DSM-V), ces résultats ne remettent nullement en question la réalité des souffrances de personnes touchées par ce syndrome. Les symptômes persistent et ont un impact conséquent sur leur qualité de vie. «Il nous semble essentiel désormais de mieux décrire cette réalité pathologique et son origine, résume Emmanuel Lagarde. Et ce d'autant que cette identification a aussi des conséquences importantes en matière d’assurance, de compensation tout comme de politiques de prise en charge et de réinsertion des patients».

Au lendemain du Mondial, ce chercheur confie avoir été désagréablement impressionné par les traumatismes crâniens survenus lors de certains matchs. «C’est d’autant moins compréhensible, dit-il, que l’on connaît une technique simple et qui a amplement fait ses preuves: le port du casque.»

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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